MURTORIU
Marc Biancarelli
Albiana, 234 p, 2009
Voir une analyse du même ouvrage sur : http://avali.over-blog.net/article-murtoriu
et sur : http://pourunelitteraturecorse.blogspot un-recit-de-lecture-jerome-ferrari-et.html
Disons le tout net, Murtoriu est l’un des ouvrages en prose qui nous a le plus touché. On ne peut expliquer clairement pourquoi un visage, un paysage, un tableau provoquent en nous un tel effet mais le constat s’impose et nous force à admettre qu’il existe bel et bien un mode perception que les spécialistes nomment l’insight et qui dépasse tout ce que la raison analytique peut imaginer. Serait-ce une raison pour que nous restions là ? Non bien entendu, il nous faut tenter d’essayer d’y voir un peu plus clair, étant entendu que nous ne dissiperons jamais la totalité du mystère qui enveloppe une œuvre. Alors, pour reprendre la démarche de G. Pompidou dans la célèbre préface à son Anthologie de la poésie, nous allons précautionneusement tenter de mettre en évidence ce qui est palpable, mesurable, convaincu par ailleurs que l’essentiel est très certainement invisible pour les yeux et qu’il saurait se laisser enserrer dans la trame d’un discours.
Nous avons tenu à traduire en français les passages cités, étant entendu que cette traduction est rapide et n’est proposée ici que pour faciliter la compréhension et engager le débat.
Un narrateur en rupture
Ecrivain à ses heures perdues (et il en a beaucoup), Cianfarani est également le propriétaire d’une librairie qui a du mal à le faire vivre. Les clients sont peu nombreux et lorsqu’ils pourraient l’être, il déserte sa boutique, située pers du littoral, pour sa maison à l’intérieur des terres.
Cianfarani a de quoi vivre, sa famille lui a laissé quelques biens qu’il n’hésite pas à vendre à son frère, lequel semble, bien mieux que lui, avoir le sens des affaires. Il mène quant à lui une existence austère mais ne s’en plaint pas. Il ne voudrait pour rien au monde entrer dans le monde consumériste qu’il voit défiler, près des plages, dès la saison des beaux jours, c’est la raison pour laquelle il trouve refuge à l’intérieur, là où il peut prendre un certain recul afin d’écrire et de réfléchir…
Mais à quoi bon ce recul ? Pour écrire des livres édités à compte d’auteur et qui n’ont qu’un faible lectorat ? Pour réfléchir et se remémorer le temps d’avant ? Le temps ou un autre Cianfarani (son grand père) mobilisé au 173° de ligne participait à l’effroyable boucherie d’une guerre dont nul n’est revenu indemne ? Pour ne pas être englouti dans un mode de consommation et d’existence qu’il exècre ?
Peut-être mais au fond pas si sûr car la vie qui est la sienne, il semble la subir plutôt que d’en être l’acteur, l’acteur presque solitaire mis à part ses quelques compagnons qui se retrouvent pour évoquer des banalités au bar, les jours où celui-ci est ouvert.
Cianfarani semble avoir tout raté même sa carrière d’écrivain.
« Quandu pà a prima volta di a me vita prisinteti un assaghju à un editori, cù a pratinzioni d’un avanzu di trè milla eurὸ, mi fù annunciatu piuttostu chì nimu mi lacaria mai a piazza d’un intellettuali, è chì, al dilà di cunquistà i folli, risicaiu di riducia u me letturatu à a so più sìmplicia sprissioni, è dunca di sὸffrani monda. Aghu suffertu subratuttu di ‘ssi très milla eurὸ ch’ùn mi sὸ mai cascati in bunetta, è dunca, com’è l’aveti capita, u me libru fù rifusatu, è socu firmatu in u duminiu sipàticu di a puisia. Era puri un bellu libru d’autori, chì viaghjaia nantu à i violi di a pulìtica , l’antrupulugia, l’anarchia è u n’importa chì, unu spezia d’assaghju alluntanatu abbastanza da l’accademismi chì sὸ fiuriti da quinci com’è in altrὸ, un’ ὸpara ch’in u me capu si scrivia in una certa tradizioni anticunfurmista, quì induva s’aspetta sempri è in darru u pinsà, monda dopu ch’iddi sighini pussuti esista Orwell è Pasolini » (Chap 3, p 35)
« Lorsque pour la première fois de ma vie je présentai un essai à un éditeur, avec la prétention d’une avance sur honoraire de trois milles euros, il me fut répondu que personne dans le milieu intellectuel ne me laisserait jamais une place et que mis à part ma quête de notoriété, je risquais fort de voir mon lectorat se réduire à sa plus simple expression et de souffrir de cet état de fait. J’ai surtout souffert de ne pas voir ces trois mille euros tomber dans mon escarcelle, et comme vous l’avez compris, mon livre fut donc refusé et je me suis cantonné dans le registre sympathique de la poésie.
C’était pourtant un beau livre d’auteur qui traitait de politique, d’anthropologie, d’anarchie et de n’importe quoi, une sorte d’essai suffisamment éloigné des académismes qui ont éclos ici et là, une œuvre que je pensais inscrite dans toute une tradition anticonformiste, là où l’on espère encore et toujours la pensée créatrice, bien longtemps après Orwell et Pasolini »
La nature comme valeur refuge
Les belles descriptions du sud insulaire que Marc Biancarelli nous offre présentent souvent l’aspect d’un monde où la vie végétale, animale et humaine passe au second plan. Le devant de la scène est occupé par des arêtes, des pics des éboulis, des chaos granitiques brulants l’été et réfrigérant à la morte saison. Ces paysages grandioses ne sont pas à la mesure de l’homme, ils l’écrasent de leur imperturbable beauté, le laissant comme nu face à ce décor qui n’est pas à sa mesure.
Parfois, le regard se perd vers cet ailleurs que symbolise l’île jumelle qu’un bras de mer tient à distance, parsemé lui aussi par quelques éléments minéraux sur lesquels la vie à du mal à s’enraciner.
Rocs, ravins, déchirures, pics….Comment imaginer que la vie d’un homme puisse s’y agripper alors que l’humus est si rare…D’autres fois, la description des lieux est plus humaine, la faune, la flore y sont présentées comme un écrin protecteur où à défaut de bien y vivre on peut tenter d’y survivre.
« I Sarcona.Vinti trè casi s’e’ fighjulgu da a me tarrazza, un pocu di più s’e’ m’alluntanighju è ch’e’ coddu annantu à a Presa, un grossu cantonu chì ci servi d’affaccatoghju. Un paisolu chjusu in a so conca, attuffatu trà i castagni è i pina. Milli metra d’altezza. Da l’affaccatoghju vicu I cimi di a crista, dui o trè tetta di u Rutaghju, è suttu ci hè a falata versu a piaghja, a fin’ di u rughjonu, no dimu “I tarri”, ci hè u mari al dilà, l’isolotti è a Sardegna, ci vicu I lumi di I cità o di I vitturi, di I volti, quand’I a notti u celi hè bè spannatu. S’iddu ci hè caldu, ùn si vidi più nudda à l’orizonti, solu una razza di fumaccia turbida, un chjarori chì pari di vulè significà calchi cunfina. » (chap 1 p 7)
“les Sarconi. Vingt trois maisons si je regarde de ma terrasse, un peu plus si je m’éloigne et monte sur la Presa, un énorme rocher qui nous sert de promontoire. Un hameau recroquevillé dans sa coquille, blotti entre les châtaigniers et les pins. Mille mètres d’altitude. Du promontoire je vois les cimes de la crête, deux ou trois toits de Rutaghju, et en dessous il y a la descente vers le littoral, au bout de cet espace que nous appelons « les terres », il y a la mer, les ilots et la Sardaigne, la nuit, lorsque le ciel est dégagé, j’y vois, parfois, les lumières des villes ou des voitures. Lorsqu’il fait chaud on ne voit plus rien à l’horizon, une sorte de brume vacillante, une clarté qui semble juste vouloir signifier qu’il y a quelque chose. »
Le sexe en guise d’amour
Marc Baiancarelli fut l’un des premiers (à mon avis le premier) à introduire dans ses textes des descriptions de scènes sexuelles et à aborder de front cet aspect de la question. Il faut bien dire qu’avant lui, le sujet était quelque peu escamoté. Murtoriu confirme la démarche de l’auteur mais à dose homéopathique dirions-nous. Certes, on n’y retrouve pas d’évocations romantiques mais les scènes « crues » existent sans que l’on puisse dire qu’elles occupent le devant de la scène.
Leur présence nous interpelle toutefois car elle semble signifier que le thème de l’amour se réduit exclusivement au commerce de la chair, décrit sur le mode réaliste et quelque peu provocant. Est-ce à dire que dans l’univers du narrateur seule la chair possède une certaine légitimité et que les sentiments n’en ont aucune ? Peut–être.
Toujours est-il que Cianfarani, lorsqu’il contemple une femme ne voit que son entrejambe sur lequel il rêve comme on rêve devant un plat que l’on s’apprête à consommer et qui provoque une sournoise colère lorsqu’il se dérobe soudain alors qu’on le pensait à portée de main.
Et lorsqu’il consomme, il ne le fait pas en gourmet mais en glouton, persuadé qu’il doit avant tout se rassasier afin d’affronter, du mieux qu’il peut, une longue période de jeûne.
« Tutta a sirata l’aghju futtita , in tutti i pezzi di l’appartamentu. Cambiaiamu di locu, di pusizioni, pruvaiamu tuttu ciὸ chì ci passaia in capu, è riagisti bè ancu quandu cumminceti à mettali i pattona annant’à i paffi, è muvia di piaceri à ugni invinzioni nova. CI abbandunaiamu infatti à tutti i spirienzi, com’è si calcosa ci dissi di prufittà à fundu, ch’ùn la cunnusciariamu pὸ dassi mai più, una passata sìmuli. A futtiu è mi diciu iè, hè mortu tuttu t’universu, semu da nudda, senza rispettu di a crianza, ma puttana gobba, quantu hè bona a me cugina Lena ! » (chap 15 p178)
« Je l’ai baisée toute la soirée, dans les pièces de l’appartement. Nous changions de lieu, de position, nous tentions tout ce qui nous passait par la tête, elle réagit parfaitement même lorsque je commençai à lui donner des coups sur les fesses, elle meuglait de plaisir à chaque trouvaille. Nous nous abandonnions en fait à toutes les expériences comme si quelque chose nous disait d’en profiter intensément, que nous ne connaitrions plus jamais un moment pareil. Je la baisais et je me disais, l’univers entier est mort, nous ne servons à rien, nous ne respectons plus rien, mais putain de merde, quel bon coup ma cousine Lena ! »
Et la tendresse ?
Il serait faux d’affirmer que l’ouvrage ne baisse pas la garde….plusieurs scènes sont touchantes par la tendresse qu’elles dégagent. Il ne s’agit pas de scènes d’amour mais assez curieusement de scènes décrivant la mort d’un acteur. C’est le cas du passage de la mort du jeune soldat Paganelli…
« Paganelli s’hè lacatu piddà a mani, è i so dita senza forza ani circu di stringhja. Ma ùn la facia. I so pansamenti annant’à u pettu erani bagnati di sangu, si sbiutaia malgradu a intarvinzioni di u chirurgu. I baddi l’aviani tarzarulatu i pulmona, avali sudaia è duvintaia grisgiu in ‘ssu mezu lumu suttu à a tenda. Hà finitu pà mova i so labbra, circhendu di dì dui parolli. Ma ùn capiani micca. AlloraCianfarani hà calatu u capu. « Chì dici o liὸ ? Mi voli dì calcosa ?.... »
L’ochja di Paganelli so sὸ aparti d’un colpu, facia unùltimu sforzu pè ridrizzà u capu, tuttu u so corpu trimulaia. « Pianu o Dumè…Pianu…Pianu o amicu…. » Tandu, un sonu hè sciutu da ‘ssa bucca à l’agunia, un sonu attuffatu, è st’ochja persi ùn pariani più di veda stu locu, a tenda, i ferti, i duttori affaccindati, sti dui cumpagni affannati à u so cantu, ma indu’ vidiani, st’ochja cù u so ùltimu chjarori di vita, indu’ si purtaia, a mimoria di Paganelli, à u momentu pricisu di renda l’ùltimu fiatu ? « Ti cunnoscu…. » avia dittu incuerenti, è ùn avia dittu altru nudda.
A so boci débbuli si firmὸ par sempri. » (chap 9 p 100)
« Paganelli s’était laissé prendre la main, et ses doigts sans force ont essayé de serrer. Mais il n’y parvenait pas. Ses pansements sur sa poitrine étaient plein de sang, il se vidait malgré l’intervention du chirurgien. Les balles lui avaient perforé les poumons, et maintenant il transpirait, il devenait gris dans cette pénombre qui régnait sous la tente. Il a fini par bouger ses lèvres afin de pour prononcer quelques paroles. Mais ils ne comprenaient pas. Alors Ciafarani a baissé la tête : « Qu’y-a-t-il ? Tu veux me dire quelque chose ? »
Les yeux de Paganelli se sont ouverts d’un seul coup, il faisait un dernier effort pour relever la tête, tout son corps tremblait. « Doucement, Dominique, Doucement…Doucement mon ami…. » Alors il est sorti un bruit de cette bouche agonisante, un bruit étouffé, et ces yeux perdus qui ne semblaient plus voir ce lieu, la tente, les blessés, les docteurs affairés, ces deux compagnons fous de douleur a ses cotes, mais que voyaient ils ces yeux avec leur dernière lueur de vie, vers quoi se dirigeait la pensée de Paganelli, à ce moment précis où il allait rendre son dernier soupir ? « Je te reconnais… » avait-il dit, incohérent, et il n’avait plus rein dit d’autre ».
Les évocations de la grande guerre ponctuent le livre comme une sorte de leit motiv, comme pour bien rappeler qu’il y eut un « avant » et un « après » dans cette société traditionnelle saignée à blanc par la tuerie. Par ses descriptions sans concession de l’univers des combats, Biancarelli est dans la lignée d’Alice Ferney et de son ouvrage sur cette même tragédie (Dans la guerre) ou encore de Patrick Rambaud lorsqu’il nous dévoile dans La Bataille qu’il n’a jamais existé de guerres en dentelles et que les dommages collatéraux furent, de tous temps, les plus méconnus et les plus insupportables.
La tendresse est aussi présente lorsque Mansuettu est assassiné par deux vauriens…Un peu comme si la période contemporaine avait évacué la guerre traditionnelle au profit d’une lutte larvée et impitoyable où tous les coups sont permis.
« Hè tandu chè Traianu hà lintatu u so brionu, ‘ssu brionu di distrezza infini scioltu, è chì ci stantaraia, no ch’ùn l’aviamu mai vistu pienghja, no ch’ùn imaginaiamu mancu ch’iddu avissi pussutu muscià cussì a so suffrenza. Traianu, cussì duru, ‘ssu pilastru frà mezu à no dipoi sempri, ‘ssu cantonu chì nienti avaria pusutu sfraià, chì mancu a fùlmina l’avaria fattu trimulà. Traianu cussì débbuli oramai, Traianu duvintatu una piaca viva, è chì briunaia u so dulori impinsèvuli. È cù u so brionu, circaia di strappà u celi, è di circà à Mansuetu ind’era ch’iddu si truvaia, è l’aria si rinfriscaia par fassi verga trà iddi dui, è l’aienti, è no, duvintaiamu com’è un mari assicatu, è ancu i muntagni, mi parsi ch’iddi si cutrestini di colpu, intrunati da l’addisperu, da u dulori, da u furrori chì ghjà nascìa. (chap 18, p 200)
« C’est alors que Trainu à faire entendre son cri, un cri de détresse enfin lâché, qui nous pétrifiait, nous qui ne l’avions jamais vu pleurer, nous qui n’imaginions même pas qu’il aurait pu ainsi montrer sa douleur. Traianu, si dur, ce pilier, parmi nous depuis toujours, ce roc que rien n’aurait pu détruire, que la foudre elle même n’aurait pas fait trembler. Traianu si faible désormais, Traianu devenu une plaie ouverte et qui criait sa douleur indicible. Tentant avec ce cri de pourfendre les cieux, cherchant Mansuettu là où il se trouvait, l’air maintenant virait au froid tentant une sorte de passerelle entre eux deux, les gens et nous, nous étions devenus comme une mer asséchée, même les montagnes me semblaient être glacées, ébranlées par le désespoir, la douleur, la fureur qui prenait naissance ici. »
Dans ce monde décrit comme un cloaque, des scènes touchantes peuvent exister entre les êtres humains. Ces scènes sont générées par l’amitié plus que par l’amour un peu comme si l’amitié était somme toute une valeur sûre, la seule valeur susceptible de rappeler à l’homme qu’il fait encore partie de la tribu des hommes.
Et pour finir…
Au final que semble vouloir nous dire l’ouvrage (l’auteur) ? Que le monde dans le lequel nous vivons a perdu son humaine caractéristique, tout entier soumis qu’il est à la tragédie des guerres meurtrières (les chapitres concernant la guerre sont au nombre de 4 et sont certainement parmi les mieux écrits du livre) ?
Que la résistance au rouleau compresseur de la modernité est un effort qui n’aboutira pas puisque le narrateur finit par s’exiler à Barcelone après avoir vendu ou loué son patrimoine ?
Que tout est noir ?
Probablement un peu tout cela….il ne m’échappe pas, en tout cas, que cette noirceur et cette désillusion, cette perception du « sfraiu » que le narrateur a si bien su exposer en fin d’ouvrage (chap 20, p 221) est aussi celle de l’auteur lui-même et de nombreux auteurs contemporains originaires de cette île. Comme il le dit lui-même dans un de ses récents articles, la thématique du « sfraiu » semble être un axe structurant de ce nouvel âge du « riacquistu ».
C’est le grand talent de Marc Biancarelli que d’avoir fait en sorte que le monde soit décrit comme un immense tas de fumier sur lequel peuvent naître les plus belles des fleurs.
Il faut m’imaginer heureux d’avoir pu lire un tel ouvrage et perplexe sur ma capacité à en rendre compte.