2010-03-10


Les Fiançailles de brume

Francesca Weber Zucconi

Albiana, 95 p, 2009.

 

 Les éditions Albiana ont eu l'heureuse idée de créer, récemment, cette petite collection au format fort élégant: "centu milla". Cent mille idées, cent mille auteurs, cent mille styles...L'une des premières à avoir été publiée est Francesca Weber Zucconi qui signe ainsi un coup d'essai où se révèlent un style, une thématique et un aveu. Avec elle nous avons souhaité aller un peu plus loin et savoir ce qui pouvait bien se cacher derrière ces textes si particuliers.

 

Ton ouvrage Les Fiançailles de brume a un étrange parfum...Toutes les nouvelles baignent dans une atmosphère où l'étrange est omniprésent. Pourquoi ce goût pour "l'autre côté de la rive " ?

L’étrange, l’extraordinaire, le magique, le merveilleux, où se croisent le songe, la pensée libre, l’inconscient et l’imaginaire, m’apparaissent telle une sphère familière, et ce qui est généralement désigné par le vocable « surnaturel » est au contraire pour moi infiniment naturel, spontané. C’est tout simplement comme une fenêtre supplémentaire ouverte dans les murs d’une maison, débouchant sur un horizon plus vaste, sur des possibles illimités, et donnant accès à l’universel.
Cette acuité à percevoir l’impalpable, qui permet de se pencher à cette fenêtre et de franchir cette limite, est fondamentalement corse.
Les Corses ont, en effet, toujours été fascinés par l’Intangible et y sont restés profondément connectés.

Peux-tu nous en dire un peu plus…

Dans la société corse, la vie et la mort forment un chjam’è rispondi permanent. La sacralisation du pouvoir « d’en haut », la conscience du sacré, sont demeurées présentes, jusque dans les actes et les expressions du quotidien. Les maisons des vivants et les demeures dernières édifiées au Campu santu partagent le territoire au même titre. On peut noter d’ailleurs que l’on a souvent déployé plus d’imagination et d’ornementations pour construire des chapelles funéraires que pour bâtir des habitations, plus austères.
Qu’il s’agisse des traditions liées aux fêtes religieuses, du culte des morts, du partage du « pain des morts », des cérémonies entourant un décès (u voceru et u caracolu en furent autrefois des exemples spectaculaires), de a granitula, de l’intérêt des Corses pour les présages et les signes, des objets ou des rituels de protection face au destin, des symboles dont sont chargés les objets du quotidien, de nos chants polyphoniques, tout, dans notre île, nous parle de l’imbrication de la vie et de la mort. Même la fleur symbolique du maquis, l’immortelle, nous parle d’éternité, du cycle éternel de la vie.

On a comme le sentiment qu’il s’agit de l’un des fondements de ton identité…

Oui, exactement. Je ressens en conscience mon identité corse. Je suis extrêmement imprégnée de cette conception de l’existence dans laquelle le monde des vivants et celui des morts composent en fait un même univers dont les espaces et les temps sont imbriqués sur un même territoire.
L’intérêt pour l’Autre Rive, l’Altru Latu, repose ainsi chez moi sur le lien au passé, à la mémoire, à la terre commune, partagée par les générations à travers le temps, ainsi que sur la foi, sur le rapport au divin et au sacré.
La naissance et la mort sont de simples franchissements de limites, des pérégrinations d’un point à un autre.
Dans nos sentiers, je ne peux passer devant un mur de pierre sèches sans penser avec force et avec émotion à ceux qui l’ont patiemment érigé, sans ressentir leur labeur, leurs joies et leurs espoirs aussi, sans imaginer ce que fut leur vie et sans m’inscrire dans le partage de cette aire de vie, dans la responsabilité de l’identité d’un territoire. Les traces de ceux qui nous sont précédés sont prégnantes, nous interpellent et nous accompagnent sur notre propre chemin.

Le poids des générations passées n’est-il pas une entrave à vivre le présent et à imaginer l’avenir ?

Non, au contraire. Loin d’être un poids ou une entrave, c’est une richesse, une force qui confère un élan. Être en lien avec la communauté précédente, c’est une manière de se sentir dépositaire d’un héritage culturel qu’il nous appartient de continuer à développer, à faire vivre et faire fructifier.
L’invisible constitue pour moi un monde profond et vivant, constamment entrelacé dans le visible ; c’est pourquoi je parle volontiers d’un « passa è veni » entre le tangible et l’impalpable, la terre et le ciel, le conscient et l’inconscient, le passé et le présent, l’Ici et l’Ailleurs...
J’aime beaucoup cette phrase de Saint Augustin : « Les morts sont des invisibles ; ils ne sont pas absents ». Le rapport à l’autre rive n’a pour moi rien de triste, de larmoyant ou de morbide, rien de lugubre ni d’inquiétant. C’est un lien simple, évident, un cheminement dans l’espérance et dans la lumière, car comme une tente légère que l’on roule pour partir, l’âme est passagère. C’est aussi une ardente et incessante quête du sens de notre vie, dans ces déambulations nous menant d’un point à un autre, de la venue au monde jusqu’au départ.


S’agit-il d’une tradition chrétienne ou faut-il remonter plus loin encore ?

Si la mort est à la base de la tradition corse, c’est parce que la vénération des morts est l’héritage d’une religion ancienne, la religion mégalithique. Mais c’est aussi et avant tout parce que les premiers habitants de notre île attachèrent une immense valeur à la vie humaine.
J’ai été bercée par cette conception de la vie qui est fortement ancrée en moi, et c’est ce que j’ai tenté de retranscrire, d’illustrer à travers les différentes nouvelles qui constituent Les fiançailles de brume.

Depuis quand écris-tu ?

J’écris depuis l’enfance. J’ai commencé par la poésie. J’ai entrepris mon premier roman à l’âge de dix ans, avec en tête le rêve de marcher sur les traces de Théophile Gautier, dont « Le roman de la momie » m’avait captivée à l’époque. Au lycée, j’ai écrit beaucoup de poèmes, en français et en allemand. À l’université, je me suis amusée à écrire quelques portraits politiques satiriques, de petits pamphlets, et j’ai ébauché des bribes de romans historiques. libre cours à mon « élan lyrique » dans ma correspondance privée. Mais pendant longtemps, je n’aspirais pas à partager mes écrits, à les « donner à lire » : mon travail d’écriture appartenait à la sphère personnelle, à mon monde intérieur. J’ai véritablement commencé à structurer un projet d’écriture il y a une dizaine d’années, à travers un roman. Une sorte de galop d’essai. Et il y trois ans, j’ai eu envie d’explorer le genre de la nouvelle, avec la volonté de mener un projet structuré, abouti, pour le proposer à un éditeur, mais aussi et surtout avec le besoin impérieux d’exprimer ma passion pour notre terre, et cette fois, avec l’aspiration réelle au partage des mots.

Quels sont les auteurs corses qui te sont le plus familiers ?

Le premier nom d’auteur qui me vient spontanément à l’esprit est celui de Rinatu Coti, avec notamment un texte fort qui tient à la fois de l’essai et du poème en prose, un texte qui est pour moi fondateur et que je relis souvent. Il s’agit de Intornu à l’esseza (en version française De la faculté d’être).
J’ai découvert un certain nombre d’auteurs à travers le chant et la paghjella, à travers A Cispra, A Muvra et A Tramuntana. Comme Santu Casanova et Petru Rocca. Je pense aussi à des auteurs comme Ghjacumu Fusina, Ghjacumu Thiers, Jean-Claude Rogliano, Roccu Multedo, Marie-Jean Vinciguerra…


Et pourquoi d’après toi ?

Ce qui me frappe dans nombre de ces textes, c’est le fait qu’ils n’ont pas pris une ride et qu’ils trouvent aujourd’hui une résonnance particulière. Ainsi, le premier numéro de A Tramuntana, en 1896, s’ouvrait par ces mots : « Eccu a situazione di a Corsica, eccu u spittaculu ch’elli ci danu i nostri capi pulitichi. U mumentu hè prupizu per riagisce, è mette in quarentena l’omi ch’anu intradottu tutte l’epidemie in Corsica. Ne truvaremu dill’altri chì per ùn appartene à e famiglie ricche […], saranu capaci di fà cunnosce i nostri bisogni. Avanti O Corsi ! Un colpu di spazzola per mandà à l’infernu a vermina chì ci rode l’osse. […] À noi ci vole robba solida, a robba nova, al diavule l’impustura. »

2010-03-03

Ceux d’à côté

Sébastien Pisani

Teramo éditions,116 p, 2008.

Entretien avec Annette Luciani

Ceux d'à côté Le petit ouvrage de Sébastien Pisani avait retenu toute notre attention par le ton très personnel qui est le sien et l’étrange atmosphère qui s’en dégage. Ce jeune auteur, qui a publié aux éditions Teramo ce recueil de nouvelles, n’est pas un inconnu puisqu’il est journaliste à Corse Matin et entretient avec la chose écrite un rapport viscéral et permanent.

Annette Luciani, docteur en littérature comparée et écrivain, a également aimé l’ouvrage qu’elle a d’ailleurs présenté lors de la rencontre littéraire organisée à la Casa Agostino Giafferri, le 20 février dernier 

Nous avons voulu lui donner la parole car, dans notre esprit, ces news ne doivent pas refléter l’opinion d’un seul.


Je ne peux éviter cette première question très ouverte : qu’avez-vous aimé principalement dans ce recueil de nouvelles ?

L’atmosphère.  C’est ce qui rend je crois ces nouvelles si attachantes.  Vous soulignez « l’étrange atmosphère »  qui se dégage de l’ouvrage, et c’est cela justement qui frappe : on trouve facilement de bonnes histoires dans la littérature fantastique, plus rarement des atmosphères.  Qu’est-ce qui fait l’atmosphère ? Tout et rien, de petits détails dans la description des personnages, du paysage, le temps, l’espace…

Si vous aviez à comparer ces textes à la production d’un autre auteur, auquel penseriez-vous ?

Je pense en premier lieu à Dino Buzzati, bien sûr,  parce que Buzzati était lui aussi journaliste et écrivain, capable de créer une atmosphère mystérieuse à souhait. Certaines des nouvelles  de Pisani mériteraient une comparaison approfondie avec celles de Buzzati (« Tragédie de papier » et « Paura alla Scala », par exemple). Le traitement de l’univers pictural (la fresque, le tableau), mériterait aussi d’être comparé chez les deux auteurs. Et puis il y a chez tous deux cette acuité du regard, et cette tendresse, cette pitié  qui se dégagent pour l’humain. Je dirais que je préfère cependant Pisani car chez Buzzati très souvent la cruauté l’emporte sur la tendresse. L’univers de Buzzati est plus sombre, plus désespéré, plus absurde aussi…

Et si nous braquons le projecteur sur la production littéraire insulaire, pouvez-vous rattacher cet ouvrage à un autre ou bien s’agit-il d’une œuvre vraiment spécifique ?

Il est évident que les nouvelles de Pisani  sont imprégnées d’influences méditerranéennes et d’imaginaire insulaire, bien sûr. Mais de là à les rattacher à d’autres ouvrages insulaires corses… Non, je crois qu’elles sont vraiment uniques. Je me souviens de mon impression à la lecture du « Rendez-vous de Laura » de Jérôme Camilli, ou de « L ‘Ombre de l’île », du même auteur : il y aurait peut-être un rapport entre les ouvrages, en raison de la similitude de paysages, d’ambiances qui chez Camilli sont parfois empreintes d’onirisme. Camilli insiste aussi beaucoup sur l’importance de la mémoire, et une phrase de Pisani m’a rappelé « L’Ombre de l’île » : « Il se dirigea vers son trône. Un rocher que des générations de bergers avaient usé de leurs pantalons de toile. Il s’assit lourdement et posa ses mains à plat sur la pierre. Il se mit à la caresser du bout des doigts. Dominique attendait la nuit. »
Il y a comme chez Pisani du rêve, de la poésie  et une grande sensualité, en même temps qu’une très fine observation de la réalité dans les ouvrages de Camilli  (qui est journaliste lui aussi, d’ailleurs); mais ce sont des ouvrages très différents, car Pisani choisit d’emblée la voie du fantastique. Unique donc, à mon sens, l’ouvrage de Pisani.

Dans ce que produit depuis quelques temps la littérature insulaire, il y a beaucoup de noir, on a l’impression que des auteurs comme Marc Biancarelli, Jean Pierre Santini ou Marceddu Jureczec, pour ne prendre que ces exemples, ne peuvent s’échapper de cette ambiance glauque et désabusée… Seraient-ils plus proches du réel que Sébastien Pisani ?

Ce qui est intéressant dans cette question, c’est qu’elle suppose une adéquation île=noir=réel.  Ce qui est à mon avis complètement faux ! Le réel n’est pas forcément glauque, l’île forcément noire.  Au contraire, je crois que trop de noir éloigne de la réalité. « Noircir le tableau » n’est pas « dresser le tableau ».  A mon avis, Pisani est plus proche à sa façon du réel que les auteurs que vous citez.

Je suis prêt à vous suivre sur cette voie, la littérature qui semble s’échapper du réel est peut-être  plus proche du réel qu’on pourrait l’imaginer de prime abord mais alors, très concrètement, quelle lecture faites vous de la première nouvelle du livre intitulée Jours de vent ?


J’en ai fait la lecture, je refuse d’en faire l’interprétation !  Le propre du fantastique c’est qu’il propose une lecture subjective.  « Jours de vent » est pour moi un conte  plus réel que celui de la petite sirène.  Que sont les sirènes ? Les damnés existent-ils ?  Qu’est-ce que l’âme ? Y a t il quelque chose après la mort ?  La nouvelle en bonne nouvelle fantastique n’apporte aucune réponse : elle affirme, ou réaffirme la validité des questions…

Mais n’est-ce pas un peu facile ? Et à ce jeu ne s’interdit-on pas à tout jamais de dire quelque chose sur ce qui a été dit, écrit, peint ou bâti ? Le discours que l’ethnologue peut avoir sur les mythes ne prétend pas épuiser le nombre infini d’interprétations qu’il peut avoir…Il y a toujours quelque chose d’objectif dans la pluralité des subjectivités….

Il vaudrait mieux la plupart du temps s’interdire de dire et se laisser aller à lire davantage. Le discours sur la littérature, je veux dire le discours qui veut « dire » la littérature, la tue le plus souvent. Laissons si vous voulez bien  les personnages de Pisani nous « dire » ce qu’ils voient dans les fresques qu’ils découvrent, nous les décrire, ce « dire » là et lui seul m’intéresse.




Nous reproduisons ci après le début de la première nouvelle : Jours de vent, subdivisée en quatre périodes : l’eau, la terre, l’air, le feu

L’eau


Une main jaillit. Les doigts crispés s’arrachent de l’écume et montent, tendus vers l’azur. Les yeux dilatés par la peur, la plongeuse essaie de prendre appui. Ses bras battent l’air frénétiquement. Un hurlement, vite étranglé par les paquets d’eau qui l’assaillent, arrache le détendeur de sa bouche.
Derrière la vitre du masque, ses pupilles fixent le point qui s’éloigne à tire d’aile. Une prière muette tord alors ses lèvres, mais ni saint ni démon ne surgit pour l’entrainer au large des calanques.

La douleur lui fait brusquement monter les larmes aux yeux.
Elles l’ont rattrapée. Leurs griffes déchirent le velours de sa peau en une monstrueuse caresse. Une poignée de secondes s’écoule, dans un soupir de sel et de sang. Les ombres s’allongent autour d’elle, la cernent à la manière de squales affamés. Vision de crânes lisses aux orbites béantes. Violemment tirée par le bas, elle disparaît dans une gerbe d’eau.

A l’endroit où elle s’est débattue, la surface garde un moment le reflet de ses cheveux d’ébène, puis finit par reprendre le bleu sombre des cartes postales. Une longue plainte venue du fond des falaises couvre alors le ricanement des mouettes. »

2010-02-26

Le roman noir

Entretien avec Jean Paul Ceccaldi.

jean paul ceccaldi news invistitaTrès présent sur le Web avec sa chronique sur le site Corsicapolar (Ugo Pandolfi) et le blog des Editions Ancre Latine, Jean Paul Ceccaldi est un passionné de littérature noire qui connaît depuis quelques années un engouement certain, y compris au sein du public corse qui raffole de ce genre littéraire. Des ouvrages écrits en langue corse et pouvant être rattachés à cette démarche font la une de l’actualité littéraire et connaissent un succès que leur envie les autres genres.

Nous avons cherché à en savoir un peu plus avec un spécialiste non dépourvu de pédagogie. Désormais, ayant éclairé notre lanterne, nous sommes un peu moins ……dans le noir.

 

Tu animes plusieurs sites ou blogs consacrés à la littérature noire. J’aimerais  tout d’abord bien comprendre ce que recouvre le terme. Peux-tu m’aider ?

Didier Daeninckx a donné sa définition du roman policier : " un type de roman dont lobjet se situe avant la première page " ; et celle du roman noir : " Un roman de la ville et des corps en souffrance ". Le roman policier classique débute par un crime et le lecteur cherche à connaître l'identité du criminel. Le roman noir débute par une situation dans laquelle un criminel va évoluer jusqu'au crime. L’auteur peut ne pas y mettre de crime et certains n’ont aucun policier  leurs personnages.

Par ailleurs, le terme néo-polar est une référence historique qui marque la rupture sociale de Mai 1968 et la rupture littéraire avec le roman policier. C’est le début de ce que l’on a appelé aussi le roman noir social. Feu Jean-Patrick Manchette avait inventé cette étiquette de néo-polar pour démarquer le roman noir social du roman policier et du Thriller.

Jean-Bernard Pouy a écrit sur le blog Noir comme polar : « Parce que ça fait un paquet de temps et de textes que le roman noir a gagné. Le roman policier est à enfoncer dans les poubelles de lHistoire, le thriller dans les chiottes du néo-freudisme et le roman à énigme dans le compost du sudoku. Et ça depuis Sophocle, Dostoeivski ou Gadda.Ces putains de polars accompagnent efficacement la mondialisation (pour le plus grand nombre) et lInternationalisme trotskiste (pour les plus "radicaux"). Faire gaffe, quand même, à ce mot : polar, qui, sil rime pauvrement avec soixante-huitard, rime aussi avec vicelard, ringard, connard, faiblard, etc… »

Ce coup de gueule a pour mérite de citer différents sous-genres de ce que l’on a maintenant tendance à nappeler Polar : le roman à énigme, le roman policier, le thriller et le roman noir.

Je crois qu’il faut que tu expliques car je commence à ne plus suivre….

Le roman noir est un genre littéraire né aux États-Unis vers 1930, dans un contexte de crise sociale et économique. Il  est donc  à l’origine américain avec ce que l’on a appelé le hard-boiled (dur-à-cuire) et des auteurs qui, avec leurs personnages violents dans une société corrompue, sont sortis du manichéisme des romans policier et  à énigme.  Le père de ce roman noir américain (qui a donné par la suite le sous-genre du thriller) est Dashiel Hamlet dans les années 1930, avec son détective Sam Spade. Le détective de roman noir évolue dans des lieux malfamés, n’est pas un justicier, picole, tire le diable par la queue et entretient des rapports conflictuels avec une police gangrénée par les ripoux.  Dans la lignée, il faut citer Philip Marlowe, inventé par Raymond Chandler.  Ces deux auteurs ont ouvert la voie à d’autres aux USA et dans le monde. Les romans et nouvelle de la littérature noire ont fait l’objet d’adaptations cinématographiques et certains films sont devenus des classiques du genre.

D’accord pour ce rappel mais pour ce qui est de la France ?

En France, apparait la Série noire (le nom a été trouvé par Jacques Prévert)  de Gallimard qui va traduire les auteurs américains et éditer des auteurs français comme Albert Simonin et d’autres qui écrivaient parfois sous des pseudonymes comme Jean Meckert alias Jean Amila. Je viens de lire un de ses romans noirs sous le pseudo de Jean Amila ,«  Sans attendre Godot », dans lequel les truands corses ne tiennent pas le haut du pavé à Paris. Il y  décrit aussi une société corrompue.

Le roman noir français, influencé par la Noire américaine,  décrypte le présent, stigmatise l’ordre établi, revisite des trous noirs de l’histoire. Selon l’expression de Daeninckx, l’auteur de polar y est « un arpenteur du réel ».

C’est Jean-Patrick Manchette (d’origine marseillaise)  qui est considéré comme le chef de file du roman noir social dans lequel il n’y a ni bons ni méchants mais que des êtres en devenir. Le héros peut être l’enquêteur, le délinquant ou la victime. Pour Manchette, il s’agissait de décrire, dans une intrigue simple,  des comportements dans un style direct en trouvant les mots justes. Il qualifiait sa littérature de ferroviaire pour insomniaques. Il s’agissait pour lui de captiver le lecteur et de rendre la lecture jubilatoire tout en titillant les consciences. Dans le même esprit « Le roman noir, c’est le roman de la vigilance ! De la résistance ! ... » selon l’expression de Patrick Raynal qui a dirigé la Série noire avant de rejoindre  les Editions Fayard. L’humour peut aussi y apparaître comme un bon moyen d’expression.

Beaucoup pensent qu’il s’agit là d’une littérature de seconde zone…

Comme le roman policier, la littérature noire a eu du mal à trouver sa place dans la littérature des gens qui ont fait leurs universités,  tenants de  « littérature blanche » ainsi baptisée par les auteurs de la Noire. Paco Ignacio Taïbo II, ami de Manchette et  écrivain mexicain de renommée internationale, écrivait au début 2007 : « Les genres littéraires se redéfinissent à force d’écriture et de réécriture. Poussés jusqu’à leurs extrêmes, ils finissent par exploser. Au cours de  ces dernières années, la littérature policière a connu la mode et la facilité dont elle a trop longtemps profité. Je me souviens de Manchette qui me disait : «  Nous sommes devenus trop respectables ».   Le regard subversif qui, à lorigine du courant neo-polar, remettait en cause la loi et l’ordre, appelait vaux ruptures avec toutes les conventions, savait trouver des expérimentations formelles, une richesse linguistique, l’originalité des trames, s’est peu à peu détourné et fond doucement dans la réitération. Nous mettions à nu en les révélant des faits et des histoires, et aujourd’hui nous courons le risque de devenir de simples chroniqueurs. ».

Pour moi, avec son roman Nimu par exemple, Jean-Pierre Santini s’inscrit dans ce qu’explique Paco Ignacio Taïbo II. 

J’entends bien ce que tu me dis mais on a l’impression d’une définition aux contours incertains….Est-ce que je me trompe ?

Les sous-genres et les genres sont devenus poreux. Des auteurs écrivent des romans hybrides en s’appropriant le roman despionnage, le roman historique, le roman daventure, la science-fiction... Dans ce qui a fait luniversalité du polar «  meurtre, flic, victime, criminel, société », on peut trouver des flics cyniques, brutaux, malhonnêtes des victimes qui sont de vrais salauds et des criminels sympathiques dans une société qui favorise la domestication et lexclusion. Dans le roman noir social, le flic (ou plus généralement celui qui mène l'enquête) peut n’être qu’un personnage secondaire ou ne pas être présent. Le héros en est alors le criminel. Il n’y a plus denquête policière mais lintrigue en reste le noyau dur.

Peux-tu nous citer quelques noms qui font référence ?

La liste est longue des auteurs contemporains de la Noire: " De Dominique Manotti à Thierry Jonquet en passant par Dennis Lahane ou Cesare Battisti et Paco Ignacio Taïbo II, les écrivains témoignent de leur temps et sancrent dans le réel. Même si limaginaire et lefficacité de lintrigue restent le pivot de ces fictions, la description de milieux particuliers, de marges interdites ou de professions singulières leur confère une valeur documentaire… " a écrit Christian Barbault dans un article de Valeurs mutualistes n°236 Mars/Avril 2005, " Le polar, une passion contemporaine ". Sans oublier les femmes : depuis 1990, des femmes se sont affirmées dans le genre avec notamment : Andréa H.Japp ( La Bostonienne), Brigitte Aubert ( Les quatre fils du Docteur March), Maud Tabachnik (Un été pourri), Fred Vargas ( Debout les morts) , Claude Amoz ( Le Caveau ) Catherine Fradier ( Camino 999) puis sy sont maintenues, comme leur homologues anglo-saxonnes. En Corse, la première à écrire des polars est Elisabeth Milleliri aux Editions Méditorial,  dans une collection Mistéri qui avait été créée dans les années 1990 par un Ajaccien. Elle n’existe plus.

On a tout de même le sentiment d’un genre qui n’est pas "chimiquement pur"...

Dans le polar, certains genres peuvent se retrouver dans un même ouvrage qui peut être à la fois policier, social et à énigme, voire aussi historique. Le polar offre une grande liberté d’écriture en permettant la suture entre le parlé et l’écrit Une offre  que le Barcelonais Montalban, le Marseille Izzo,  le Sicilien Camilleri puis, dans leur foulée,  des Bretons, des Catalans, des Corses, des Sardes et d’autres écrivains enracinés ne pouvaient ignorer.

Je te signale que Jean-Claude Izzo écrivait d’abord des poèmes avant d’écrire des polars. D’ailleurs le héros de sa trilogie, Fabio Montale cite souvent un poète marseillais, Louis Brauquier dont j’ai lu un recueil « Je connais des îles lointaines ». Certains de ses poèmes sont des morceaux de littérature noire. Je cite,  dans mon dernier opus « Complices obscurs », des passages de ce poète comme :

Dans une rue passe un vivant

Avec tout son sang dedans

Soudain le voilà mort

Et tout son sang est dehors…

Ou encore

Puissance de l’alcool, de la rue et des bouges

Puissance des cartes et de l’argent !

Le coup de revolver qui claque,

Sur le port…

Là je suis très surpris, je ne voyais pas de passerelles entre la poésie et le roman noir…Je découvre…

Lorsque dans tes poèmes tu fais passer dans tes vers  une ombre sociale ou un point de vue engagé, tu es dans le même esprit que l’auteur de romans noirs pour qui l’intrigue et les anecdotes sont  des éléments certes importants mais formels du cadre littéraire. C’est le lecteur qui jugera de la valeur littéraire de l’ouvrage en dépit du fond social et des idées qu’il véhicule. Il faut rappeler que la littérature noire se veut populaire mais que des romans noirs peuvent être bien écrits. Des auteurs écrivent d’ailleurs aussi bien dans la Noire que dans la Blanche. Dans le roman en général, on trouve de la bonne et de la mauvaise littérature sans considération des genres.

Dans une anthologie présentée par Roger Martin, on peut lire au sujet du genre noir comme étant universel : " Cette universalité société, police, crime, nature humaine permet davancer que le genre policier, quil soit français, anglais, espagnol, russe ou japonais, sabreuve à des sources communes, auxquelles bien entendu, il convient dajouter celles propre au génie et à lhistoire de chaque peuple "

9. La littérature corse est depuis quelques années gagnée par le virus, me semble-t-il et a trouvé un lectorat assez fidèle…

Tu en as peut-être entendu parler, il y a des auteurs corses de polars qui ont trouvé leur lectorat. Il y a même, chaque année depuis 2007,  un festival du polar à Ajaccio.   Les thèmes imaginaires ou réels ne manquent pas dans l’île. On peut en dresser un inventaire en vrac et non exhaustif : la politique, les autonomistes, les barbouzes, les révoltes, la musique et les chants, l’écologie, la désertification, la pauvreté, le chômage, le huis clos, les mythes, les légendes, le banditisme mais aussi les particularités : l’omerta, l’honneur, le clanisme, la cursita (ce mal du pays qui rend l’exil, douloureux, cette nostalgie hors de l’île bien particulière apparentée à la " saudade " brésilienne et portugaise. En Corse, le tragique côtoie l’humour L’humour y apparaît sous plusieurs formes ; le taroccu (humour grognon fait de malice et de mélancolie), la macagna,  (dérision caustique) et l’autodérision. Chez des auteurs corses, il y a aussi la volonté d’être corse : un corps, plutôt qu’un corpus à ressasser. Et donc la nécessité de rompre avec une représentation véhiculée par le vieux continent d’une terre mystifiée et par mystification, entendons toutes les dérives intra et extra muros que la Corse a connues ou subies.

10. Y a-t-il un message commun à tous les auteurs de romans noirs ?

Les auteurs de polar ne veulent en général pas dire du bien de ce qui va mal. Je ne sais plus qui a dit « On ne fait pas de la bonne littérature avec des bons sentiments » .C’est sans doute en montrant la noirceur de la nature humaine que la littérature noire se pose en littérature du réel, en espérant que leurs romans incitent chacun à vouloir être meilleur.

2010-02-20

Tizzano

Fabrice Bonardi

Éditions l'Harmattan 188 p, 2009.

Couverture : « Un temps pour elle » d'Olivier Lenoir

 

 site de l'auteur : bonardi-fabrice.chez-alice.fr/cariboost3/

Tizzano Fabrice Bonardi L’ouvrage nous avait intrigué par sa couverture, son titre et les quelques lignes lues subrepticement devant l’étal d’une librairie. Nous l’avons lu et le ton nous a plu. Il y flotte un étrange mélange de mystère et de dérision, une ambiance assez déconcertante qui nous a poussé à en savoir un peu plus. Rencontre avec un auteur originaire de Levie et qui a bien voulu à nos questions.


Votre dernier roman semble être la suite d’une œuvre précédente, est-ce que vous avez du mal à vous dégager des personnages que vous avez créés ?

S’il est vrai que les personnages sont toujours des masques qui cachent quelqu’un, alors il n’est pas nécessaire d’en changer tout le temps : les romans sont comme la vie, un même masque peut y recouvrir des réalités terriblement opposées…  Le narrateur de l’Ombre au tableau, lui, s’est réinvité dans Tizzano, tentant bientôt de prendre le contrôle du livre et d’imposer le destin qu’il s’était lui-même imaginé…

Sommes-nous dans une situation à la Pirandello ?

Certaines références, justifiées ou pas, sont aussi agréables à entendre qu’impossible à revendiquer ! C’est un peu comme lorsque le critique littéraire d’Associated Press évoquait Miguel de Unamuno à propos de Tizzano et des tentatives du personnage de s’extraire du rôle qui lui était assigné : vous imaginez un auteur dire « oui oui, c’est tout à fait cela, mon texte est fort pirandellien et parfaitement unamuniste » ! Mais hormis le fait que mon personnage s’imagine vivre tandis que je serais, moi, enfermé dans le papier, je n’ai aucun problème…

Diriez-vous de votre ouvrage qu’il est un livre sur la Corse où qu’il fait partie de ce qu’il convient de nommer « la littérature corse » ?

J'ai le sentiment qu'il n'y a qu'une « littérature corse », celle de langue corse, seule à même de transmettre le génie d'un peuple. A l’opposé, il y a des livres sur la Corse, dont l’objectif n’est quelquefois que touristico-journalistique.  Et puis, entre les deux, il y a des livres qui puisent leur substance dans la chair de l’île. Vous savez, si l’arbre corse transplanté en terre continentale doit porter des fruits, ceux-là auront toujours une saveur insulaire… Le narrateur de Tizzano, lui,  posera sur la Corse son regard et ses questions de parfait pinzutu : il obtiendra donc des réponses… explosives !

Vous savez qu’il existe un débat jamais épuisé sur le thème…Beaucoup pensent qu’à côté d’une littérature d’expression corse existe une littérature corse par ses sources d’inspiration, l’origine du concepteur ou les thèmes abordés… Cette conception extensive de la notion semble aujourd’hui l’emporter si j’en crois le site de F.X. Renucci ou le catalogue d’éditeurs tels qu’Albiana, Clémentine et même A Fior di carta…

Cette conception généreuse est réjouissante ! L’actuelle tendance au rapprochement entre Corses de l’île et de l’extérieur, perceptible aussi en politique ou en économie, est primordiale. Il ne faut pas oublier pour autant que seule la langue corse garantit l’existence d’une littérature et d’une culture corse dans le contexte de mondialisation culturelle -et cela même si cette existence n’est pas conforme aux objectifs du commerce de masse- !  La source d’inspiration ou les thèmes abordés ne suffisent probablement pas à forger une « littérature corse d’expression française » : qu’est-ce qui la distinguerait vraiment d’une littérature réunionnaise, antillaise, bretonne des îles… qui porterait les mêmes  rapports à l’insularité, à l’exil, à l’oppression culturelle… ? Une « littérature corse d’expression française », ça ressemblerait un peu à une méthodologie de classement à l’usage des librairies… En revanche, il existe bien, à côté de la littérature corse, une « littérature des Corses », regroupant les auteurs déterminés par cette île, qu’ils s’expriment en corse, en français, en italien ou en javanais !

Revenons en au sujet même de votre ouvrage, sans dévoiler l’intégralité de l’intrigue, comment la résumeriez vous en quelques lignes ?

Tizzano est l’histoire d’un artiste-peintre « en rupture de cadre », qui va se trouver subjugué par le visage d’une célèbre romancière. Renonçant aux tentatives -comiques et ridicules- de la rencontrer, il entreprend d’écrire un roman, en pensant que cela le rapprochera d’elle. A travers les « affres drolatiques  de la narration », il sera bientôt confronté aux joies de l’écriture et du traitement de texte, aux prétentions de son rival de papier ou aux sentiments ambigus qui les lient…
A peine échappé de ce roman dans le roman, mais déjà entrainé dans la quête -rocambolesque !- d’un prochain sujet de livre, il va être conduit, à son corps défendant, à « détonantes rencontres »…

On y trouve aussi des hommes en cagoules qui œuvrent la nuit tombée….Une critique ? De la dérision ? Où un simple élément du décor ?

Je ne sais pas si on a comptabilisé le nombre d’années de prison récoltées par de jeunes Corses, depuis 1975 par exemple : ne serait-ce qu’au regard de cela, la dérision paraîtrait indécente.  Non, s’ils sont dans le livre, c’est plutôt parce qu’ils restent incontournables dans le paysage culturel et environnemental de l’île. Peut-être plus pour très longtemps, semble-t-il. C’est étrange, d’ailleurs : c’est au moment où leur combat paraît emblématique de la résistance au capitalisme sauvage,  à la mondialisation, à la bétonisation… qu’il est menacé de disparaître. Dans Tizzano, ils donnent à un pinzutu tombé des nues un point de vue que l’on n’a pas l’habitude d’entendre, sur le continent…  J’avais envie de remettre ce discours en situation, mais avec le sourire, et en espérant que les lecteurs non corses découvrent ainsi -presque malgré eux- les racines véritables du « problème corse ».

J’avais complètement zappé sur le fait qu’il s’agissait d’un clin d’œil complice pour un combat que vous resituez dans le contexte élargi de la lutte contre la mondialisation…Il faut dire que, parfois, on est tenté de croire à une sorte d’autodérision et l’illustration de la couverture en est probablement pour quelque chose….

Elle est jolie cette couverture, n’est ce pas ?  Vous avez reconnu le visage de la romancière ? C’est amusant, certains disent tout de suite « c’est Unetelle »  et d’autres, qui la connaissent tout autant, ne trouvent pas ! L’artiste qui a fait cette composition l’a réussie au-delà de mes espérances ! Quant au début de votre question, je préfère ne pas y répondre : par les temps qui courent, la complicité, même au regard d’un clin d’œil, pourrait être mal vue…

2010-02-15

Michel Dugué

Nocturnes

Nocturnes, in poésie partagée, poèmes, Folle avoine 1984

michel dugué  Il est Breton mais refuse toute orientation régionaliste. Sa seule patrie semble être la poésie qu’il illustre d’une manière à la fois remarquable et personnelle. Né à Vannes en 1946, il publie depuis 1969 des textes qui interpellent, fascinent et émeuvent. Nul artifice dans sa production, rien que le verbe dru, pur qui s’offre au lecteur dans une absolue nudité.

De Terre vigilante à l’une de ses dernières publications : Les alentours (2005), en passant par Nocturnes (1985) ou Le salut à l’hôte (1989), sa voix est toujours limpide, désaltérante sans excès et sans acrimonie.

Une voix présente et discrète qui creuse un sillon d’une profondeur insoupçonnée.

Quelques extraits de Nocturnes suffiront à donner un aperçu de la maîtrise de son art…En langue française comme en langue corse

 

          I.
Le noir te sied
ainsi que le blanc
à la morte

Fallait-il le dire
à  toi ?

Si parfaitement proche
comme absente
en ces instants
où les couleurs t’habitent


U neru ti va
com’è u biancu
à la morta

Ci vulìa à dilla
à tè ?

Cusì parfetamenti vicina
Com’è alluntanata
In issi stondi
Quandu sti culori in tè càmpani


               III.

Terre, plus durable
que l’image que tu en as,
si durable
qu’elle émeut

Elle,
toujours en passage
et cependant là,
si incomparablement là
que ton pas s’y arrête
interdit devant tant
d’évidence


Tarra, menu sdrughjola
Chè l’imagina chè tu ha d’idda
Cusì pocu sdrughjola
Ch’idda ci tocca

Idda,
sempri in andura
è purtantu quì,
talmenti quì
chè u to passu si ni ferma
sturdulitu davanti à tanti
cosi sicuri


            VI.

Elle dort
à la merci de la nuit
sans autre attirail que sa peau
et je sens passer la fièvre et
la peur des hommes d’alentour

Peut-être dort-elle
à même la terre
sans d’autre vêture
que la nuit ?

De quelle perte s’agit-il ou de
Quelle lumière, alors, cherche-t-elle à se garder ?


Dormi
apparta à la notti
senz’altru strumentu chè a so peddi
ed eiu sentu passà a frebba è
a paura di l’omini di u circondu

Podarsi ch’idda dormi
straguata in tarra
senz’altri spodi
chè a notti

Quali hè sta perdita o
Stu lumu dund’idda cerca à vardassi ?





2010-02-03

Sartène, le 23 janvier 2010:

un pari réussi pour Jean François Agostini

et l’association Entrelignes


entrelignes Il fallait bien un peu d’inconscience pour vouloir organiser un 23 janvier une rencontre poétique  au centre culturel de Sartène mais qui peut reprocher à Jean François Agostini, poète de son état, d’avoir imaginé pareille entreprise ?

Il y avait bien Marcel Migozzi, haute stature de la poésie contemporaine en qualité d’invité d’honneur, il y avait bien la dynamique et infatigable  Pascale Berthot ainsi que, pour reprendre une expression vue sur le site de François Xavier Renucci : « la flopée de poètes insulaires », le succès n’était pas garanti, c’était une évidence.

Nous avons , pour notre part, organisé une bonne dizaine de Printemps des Poètes  et une bonne vingtaine de cafés poétiques pour savoir  qu’on ne remplit pas les salles aisément, que le public est rare, insaisissable et souvent doté d’une faculté d’attention impliquant la contraction des horaires afin de ne pas lui rendre les lectures  trop insupportables.


Nous le savions si bien que nous nous en étions inquiété auprès de Jean François, lui conseillant de revoir à la baisse sa programmation et de réduire à un maximum de deux heures la durée de la manifestation. Il choisit de ne pas nous entendre et, disons-le  tout net : il a eu raison !


 Ces trois heures trente de poésie, en plein cœur d’un Sartène hivernal, furent un vrai régal. Les témoignages de sympathie ne se comptent plus, les regrets de tous ceux qui ne purent être de la célébration non plus. Oui, ce soir là à Sartène, quelque chose d’important a vu le jour : la rencontre, les retrouvailles entre la poésie et son public qui s’était massé lui aussi  dans la salle de spectacle du Centre Laurent Casanova.


Le nombre est pour certains l’ennemi du bien, du beau, du raffiné. Laissons leur croire qu’elles sont dans le vrai. Laissons croire aux esthètes d’un autre âge que la subtilité d’une réalisation ne peut s’apprécier que dans la solitude d’un plaisir égoïste auquel la grande masse ne peut avoir accès. Cette conception élitiste et figée de la culture, n’est, bien entendu, pas la nôtre et cette mémorable soirée vient conforter notre point de vue.
En effet, jamais salle plus attentive, plus réceptive il n’y eut ! Jamais il ne m’a été donné de rencontrer une telle osmose entre les participants et les intervenants ! Si je n’ai pu écrire ces lignes plus tôt c’est que l’émotion était encore trop présente et, me connaissant, je sais qu’une certaine distance entre elle et moi doit s’immiscer pour que puisse s’opérer la magie de la translation…


C’est cette distance qui m’autorise à m’interroger aujourd’hui sur les raisons de ce succès aussi intense qu’inattendu. A y regarder de près, il me semble que quatre raisons  essentielles peuvent être distinguées.


1°. L’offre crée la demande.

La démarche classique est d’admettre, comme une évidence, qu’un « produit » culturel ne fait que répondre à une loi générale fondant le marketing et qui postule qu’une demande latente ou manifeste préexiste toujours. Il suffirait de la connaître pour proposer  une réponse  plus ou moins adaptée. Or, en littérature comme en bien d’autres domaines, nous constatons que c’est bien souvent le processus inverse qui est mis en œuvre. Un  produit  est proposé alors que rien de rationnel  ne peut laisser supposer qu’il sera bien accueilli. Cette démarche centrée sur l’offre est dynamique, impulsive, courageuse et, en raison de ces caractéristiques mêmes, peut recevoir l’agrément du public, lequel éprouve une certaine lassitude à se voir alimenté par des produits  dont de savants experts lui disent  « qu’ils sont bons pour lui ». La notion de liberté de l’acteur sommeille toujours un peu  dans la conscience des hommes et cette notion, bien heureusement,  est,  de temps à autre, une sorte de pied de nez à la mise en équation. Pour en revenir à notre exemple, les habitants de la commune (et des environs) n’ont pu qu’être intrigués par cette offre inhabituelle et se sont sentis honorés qu’elle puisse se dérouler chez eux. Le besoin d’estime et de considération, parfaitement mis en évidence par Maslow, est un moteur dont on sous-estime largement l’importance alors même qu’on en connaît l’existence.


2°. La polyphonie est préférable à la monodie.

Peu de personnes seraient restées présentes jusqu’à la fin de la manifestation si un seul poète avait occupé la scène. Peu de personnes sont capables de fixer leur attention et leur capacité d’écoute sur la voix d’un seul. Même excellent, un intervenant finit toujours par lasser, les lois de l’apprentissage sont là pour nous le rappeler et il serait téméraire de vouloir s’en affranchir. La soirée du 23 janvier, en proposant au public des séquences consacrées aux différents auteurs, séquences elles-mêmes divisées en  plusieurs parties (biographiques, explicatives, expositives….) a introduit  une forte dose de polyphonie, stimulant la curiosité, entretenant  l’indispensable suspense en soulignant  que la poésie est multiple et qu’elle explore des domaines fort dissemblables.

3°. Ne pas se couper d’autres vecteurs…

Il m’est souvent arrivé, lors de l’organisation de soirées poétiques, d’entrer en conflit avec les co organisateurs qui ne souhaitaient pas voir la pureté des textes altérée par d’autres apports :  musique, chants,  images….. Le problème est qu’il faut bien admettre que la lecture de textes poétiques par des non professionnels (les auteurs sont assez rarement des acteurs) se révèle être assez rapidement une épreuve pour tout le monde. Le choix délibéré de ponctuer les échanges et les lectures par la remarquable musique de Roland Ferrandi qui, avec une grande gentillesse, s’est soumis aux impératifs de la soirée,  est en soi une première innovation. Et que dire des créations vidéo de Xavier Casanova ? Ces petits clips conçus spécialement pour l’événement, comportaient juste ce qu’il faut d’émotion, de créativité et  de juvénile impertinence pour souligner et mettre en valeur des textes que les spectateurs pouvaient  quelques instants après entendre de la bouche même de leur auteur ?
La poésie n’a aucun intérêt à se couper des autres vecteurs qui peuvent justement renforcer le côté émotionnel du texte en facilitant le travail d’appropriation du spectateur.

4°…dont le décor est un élément essentiel !

Car le décor joue aussi un rôle ! Il serait mal venu de sous estimer son rôle ou d’un choisir un inapproprié…. Grace à Pascale Berthot, la scène s’est métamorphosée en un grenier magique : coffres, tables de nuit, livres dépareillés, lampes d’ambiance, toiles sur chevalet….On se serait cru  dans l’antre des poètes disparus, ceux qui ,fuyant l’incandescence du jour,  se plaisent à se réfugier dans la pénombre afin de s’épargner les brûlures du soleil unique.
Oui, comme le son et l’image, la mise en scène a son importance et peut grandement concourir à la réussite d’une soirée en renforçant l’impact d’un texte ou la beauté d’un chant. C’est être respectueux d’un poème que de songer à lui offrir l’écrin qui le mettra en valeur et le fera ainsi aimer du plus grand nombre

Voici donc quelques éléments de réflexion pouvant servir de premier débriefing  une dizaine de jours après l’événement.
J’éprouve toujours un sentiment de tristesse lorsque qu’une manifestation  ayant pour thème la poésie, ne trouve pas son public ou se fracasse sur les talus pentus de l’indifférence. C’est pour m’éviter et éviter aux autres de tels écueils que j’ai tenu à tenter analyser à froid, les composantes d’une indiscutable réussite

2010-01-14

ISULA BLUES
Jean Pierre Santini
Albiana, 97p, 2005



j.P. SantiniL’œuvre de jean Pierre Santini est déjà conséquente et l’auteur, notablement connu pour ses écrits politiques (FLNC, essai, l’Harmattan, 2000 ; Independanza, Lacour, 2003) et son activité de romancier (le non-lieu, Mercure de France, 1967 ; Corse : un froid au cœur, Lacour, 2001 ; Corsica clandestina, Albiana, 2004).
On s’accorde à lui reconnaître un incontestable talent doublé d’une grande indépendance…d’esprit. C’est l’une des figures majeures de la littérature corse contemporaine, une figure attachante et intègre qui fuit les feux de la rampe et la notoriété facile afin de mieux se consacrer à l’essentiel.


Ceux qui fréquentent le Cap corse à la saison estivale risquent d’être surpris : en hiver, cette terre vantée ne ressemble plus à elle-même, à moins qu’elle lui ressemble tellement que l’image qu’elle donne d’elle-même en été n’en soit qu’un reflet inversé.
Jean Pierre Santini nous brosse un portrait austère de cette langue de terre à la profonde spécificité. Ce portrait, disons- le d’emblée, ressemble à s’y méprendre à toute la Corse intérieure : une terre frappée par le désœuvrement, la solitude et les vieilles suspicions.


Les êtres qui peuplent ces no mans land semblent avoir perdu leur sociabilité pour ne plus fonctionner que sous la gouverne de leurs seules obsessions. Ils ne sont plus multiples, enserrés dans un réseau de relations mais unidimensionnels, soumis à une sorte d’adduction nombriliste qui les atrophie au point de les rendre méconnaissables. D’ailleurs, se reconnaissent-ils eux-mêmes ?
Ombres dans un univers d’ombres, ils se frôlent sans se rencontrer, s’épient sans se parler, se parlent mais ne s’écoutent pas. Est-ce donc cela la Corse du temps présent, lorsque les derniers touristes ont quitté les derniers villages ? On voudrait bien croire que non mais l’acuité du regard de l’écrivain nous incite à être moins optimiste et à avouer qu’il est des vérités que nous n’osons nous avouer, générant ainsi un état de malaise dont aucun clinicien n’a le remède.


Florence, une jeune et belle coiffeuse itinérante semble être l’une des rares personnes encre en vie, sa pétulance, ses réparties, sa gentillesse nous enseignent que la vie peut s’agripper aux anfractuosités des talus les plus arides. Julien Costa, animateur au syndicat intercommunal en est amoureux. Il place toute son énergie à entretenir avec soi sa mise afin d’apparaître à celle qui le hante, sous son meilleur jour. Florence exerce sur lui un attrait irrésistible et s’il ne sombre pas dans le néant qu’il côtoie pourtant, c’est très probablement grâce à elle.
Roger Santucci, lui, est un commissaire de police en retraite. Divorcé, il meuble son temps libre en poursuivant la tenue d’un fichier nominatif  sur les activités des uns et des autres, toujours à l’affut d’un complot subversif. Il suit, espionne, observe, note, vérifie, calcule afin de remplir ses minuscules carnets, réceptacles des faits et gestes de ses contemporains immédiats.


Il y a aussi les époux Lucchesi : Dominique, l’artisan-chasseur, Marie-Jeanne, son épouse qui tente de survivre après un accident de voiture. Le couple étouffe et ne conserve l’apparence d’une vie commune que grâce à Arnold, leur enfant de quatre ans qui n’a qu’un seul souhait : devenir chasseur comme son père.
Ces personnages fantomatiques et esseulés qui ne communiquent entre eux qu’ « en abrégé » vont voir leurs itinéraires figés se croiser d’une manière dramatique. La mort est bien-sûr, au rendez-vous mais pouvait-il en être autrement ? Il est probable qu’un mazzeri les avait déjà tous rêvés. Voilà pourquoi tout se passe comme dans un rêve. Un mauvais rêve qui donna naissance à un si beau texte.


« Florence est-elle là, vraiment, alourdie de sommeil et lui le regard perdu sur son regard clos ? Dans quelle nuit s’est-il aventuré ? Comment en sortir ? Comment vérifier encore leur présence au monde ?
En marge du champ de sa vision, il perçoit les diodes luminescentes du tableau de bord. Il appuie sur celle de la radio. Un léger blanc, un silence bref, irréel, comme si tout pouvait basculer aux abîmes d’une nuit à jamais minérale ou dans l’éblouissement d’un jour éternellement neuf. Et puis, soudain, surgit le chœur des voix de Canta Nustrale qui interprète Isula blues dont les paroles sont inspirées d’un poème de Fernando Pessoa.
Je ne sais. Un sens me fait défaut, une prise sur la vie, sur l’amour, sur la gloire….A quoi bon une quelconque histoire, un quelconque destin ?
Dans la réverbération des phares Julien contemple longuement le visage de Florence.
Je suis seul, d’une solitude jamais éteinte, creux en dedans, sans futur ni passé.
Il ne saura jamais sur quel désir elle s’est endormie.
   

Le rêve me pèse avant d’être rêvé.
On devine sur la gauche, en contrebas, le cœur battant de la mer dans la nuit lourde.
Un désir de bleu envahit julien Costa, un bleu intense, rafraichissant, nostalgique, consolant. Pour la première fois, il s’adresse à elle, directement, et ses paroles se mêlent au chant mélancolique d’Isula blues.
Il lui demande ce qu’elle en pense et il lui semble bien que, pour la première fois, elle accepte de lui répondre. Alors, il se met à parler au cadavre de son amour comme on parle à l’absente dont on a toujours rêvé.
N’être rien, être une figure de roman, sans vie, sans mort matérielle, une idée, une chose que rien ne rende inutile ou laide, une ombre sur un sol irréel, un songe épouvanté.
Quand il est bien tard, que les dernières notes d’Isula blues ont naufragé dans le silence, que la lumière s’est usée dans la nuit patiente, il remet en marche le moteur de sa voiture, le pousse à plein régime et se perd très vite dans un abîme bleu. «  

    Barrettali
      Le 15 janvier 2005

2009-12-29

La création poétique

Thèmes et langage dans la poésie française

Michel Quesnel

Armand Colin, 174 p, 1996.

création poétique« Nul critique n’est assez lucide pour dire en quoi consiste la poésie d’un texte. Nul n’est assez efficace pour l’étouffer. Dès que le critique se tait, le poème se redresse, intact. ». Il faut l’avouer, on ne sort pas indemne d’un pareil ouvrage. L’érudition de Michel Quesnel n’étouffe jamais, elle suggère que le chemin est difficile, obscur et semé d’embuches…C’est une érudition aimable qui se double d’une infinie patience, la patience de ceux qui aiment et qui savent que seule une longue et attentive fréquentation avec l’œuvre poétique peut autoriser certaines affirmations, toujours prudentes, rarement blessantes.

L’ouvrage, qui est une référence dans le monde des Lettres, et qui est bien connu des étudiants préparant le CAPES et l’Agrégation est aussi parfaitement lisible par l’amateur éclairé, lequel découvrira la réelle modestie d’un enseignant montrant à son auditoire comment fonctionne « un esprit qui a la parfaite maîtrise de lui-même ». C’est ainsi que le sociologue Wright Mills définissait le pédagogue, Michel Quesnel nous offre un exemple saisissant de ce type idéal.

Voici un passage de l’ouvrage ou l’auteur constate que la poésie opère toujours une certaine distanciation avec son sujet. Si cette distance est absente, la platitude peut guetter, si elle est présente, la réussite n’est pas assurée.

 « Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin… » demande Char. Précisément parce qu’il parle de loin. Conjuguées ou séparées, les formes de cet éloignement sont multiples : éloignement dans le temps qui n’apaise pas, n’ouvre pas à l’oubli mais à une mémoire plus méditative et plus grave. Eloignement du fait totalitaire, paralysant. Eloignement de l’émotion brute qu’il suscite. Eloignement de soi. Char a connu cette « horrible journée » qui l’a vu, pour sauver le village de Céreste, sacrifier un ami. Il en donne une brève relation en prose, encore « affectée par l’événement », dans une note des « Feuillets d’Hypnos ». Bernard n’y est désigné que par B., comme si le nom avait été foudroyé avec l’homme. Ce n’est que dans « le poème pulvérisé » sous le titre « Affres, détonation, Silence » que la parole sera rendue à la poésie. A cette distance, le supplicié retrouvera son nom : Roger Bernard ; et Char, enfin sauvé du « néant du père », pourra rencontrer « la foudre au visage d’écolier » et lui sourire, comme il nous invite à le faire.

Guillevic ne pourra pas sourire lorsqu’il rencontrera la foudre sur les visages d’enfants qui, sans elle, auraient vécus en écoliers. Ce soir de 1945, on venait d’apprendre la mise à jour des fosses communes. Corps naguère subtils, devenus choses bien alignées, oblongues et gluantes, « terraquées ». Plus de place pour l’action, plus de place pour l’espoir, l’avenir a été coupé ras. Et les suppliciés de tous les supplices n’ont pas plus de parti politique que n’en ont les fusillés. Plus de dithyrambe possible, plus de promesse, c’est l’horreur qui défie les mots, qui ne tolère, semble-t-il, que cette éternité de silence qu’une minute résume.

Pourtant Guillevic a trouvé les mots. Il a écrit, fidèle à son avarice verbale, servi par elle, un des plus grands poèmes, des plus poignants qu’ait soulevé le cataclysme : « les Charniers ». Honneur de l’homme, du poète, de la poésie, cette fois, sans l’ombre d’une réticence. Mais alors, dira-t-on, on pourrait composer, dans la passion immédiate de l’Histoire, des poèmes qui ne tombent dans aucun des pièges dénombrés ? La preuve n’en est pas encore faite. Car dès février 1945, après l’échec de la contre-offensive allemande dans les Ardennes, la ruée des Russes sur l’Oder, la capitulation du Japon, les ultimes négociations avec l’Italie, l’Axe est vaincu.

En France, on inaugure l’après-guerre. C’est dans ce climat que les premières images des charniers sont tombées. L’émotion est entière, terrifiée, mais elle est celle de spectateurs désormais absorbés par l’édification de la paix, non par la poursuite des combats.Les acteurs du drame sont déjà froids.
Quelques mois, deux ou trois ans suffiraient-ils à établir ce recul faute duquel la parole échoue, non à revenir sereine –il ne saurait en être question- mais à établir sa maîtrise, à se gouverner selon ses lois ? C’est peu. Mais il convient d’y ajouter l’écart considérable qui s’ouvre entre une guerre incertaine et une victoire obtenue.

L’homme qui consulte son journal, ce soir là, n’est plus celui qu’il était un an, deux ans plus tôt. Il se penche, horrifié, sur ce qui deviendra le cauchemar des décennies à venir. Mais il est sorti provisoirement du cauchemar, il a fait  retour à la vie.

 

 

2009-12-04

Anne Perrier

Œuvre poétique

anne Perrier invistitaLes éditions de l’Escampette ont publié en 1996, une partie de l’œuvre poétique d’Anne Perrier en un fort bel ouvrage broché de 227 pages orné d’un dessin de Bernard Manciet et préfacé de Gérard Bocholier. Cette présentation à la fois sobre et soignée convient parfaitement à cette âme discrète qu’irrigue un chant interrompu d’une rare limpidité. Peu connue en France, et c’est bien dommage, Anne Perrier jouit dans son pays, la Suisse, d’une notoriété parfaitement méritée et dont elle ne tire aucune fierté. Sa poésie, si elle a évolué depuis les années 2à présente une remarquable homogénéité tant par le style, que par ses thèmes d’inspiration. Il semble, en la lisant, qu’une sorte de grâce céleste vient illuminer ces paroles de tous les jours, dont aucune explication ne peut justifier l’attrait qu’elles exercent sur nous.

Gérard Bacholier a parfaitement raison d’écrire : «  Quand on ouvre un livre d’Anne Perrier, on ne peut être que frappé par le peu de matière terrestre qui assure le lest de chaque poème. La brièveté des vers, la faible longueur de chaque pièce, se limitant parfois à un simple tercet, les éléments extérieurs souvent réduits à quelques repères et pour ainsi dire allégés d’une densité trop forte concourent à esquisser un dessin fragile, presque une épure. ».

 

Lettres perdues

1968-1970

 

La misère de chaque jour

Tu la prenais en toi

Comme l’hostie

 

A miseria di l’ogni ghjornu

A piddai in tè

Com’è l’stia

 

Le livre d’Ophélie

1977-1979

 

Quelle importance

Dit-elle

Que je parle

Que je me taise pour toujours

Le vent souffle vers le désert

Y aura-t-il même

Un palmier qui m’entende

 

Chì impurtanza

Ch’idda dissi

Ch’e parlu

Ch’e stessi bassa par sempri

U ventu soffia versu u disertu

Ci sarà ghjustu

Una palma chì sola mi senti

 

 

Vigne heureuse penchée

Sur mes réveils si lourds

Par tous tes pampres retiens-moi

De glisser hors du jour

 

Vigna felicia inclinata

Versu i me sveglii cusì grevi

Di tutti I to pampuli ritenimi

Di sculiscia da for a à u ghjornu

 

 

Suspendue au fil

Du lumineux été

La libellule

En gloire semble attester

Que vivre est une royauté

 Fragile

 

Tinuta à u filu

Di l’istati riluscenti

In a so gloria ci dici

A libellula

Chè campà hè una  sgiudiccia

Tanta solida

 

Le joueur de flûte

1994

 

Chaque matin le monde

S’éveille si usé

Si frais

 

Ogni matina u mondu

Si sveglia cusì frustu

Cusì friscu

 

 

Les enfants meurent par milliers

Et nous marchons et nous dormons

Sur le velours du jour

 

I ziteddi si ni vani par millaia

È no marchjemu è no durmimu

Annantu à u viddutu di u ghjornu

 

 

De si loin je ne peux

Baigner d’eau tendre vos visages

Le cœur seul voyage


Da cusì luntanu eiu un possu

Bagna d’acqua linda i vosci visa

U cori solu viaghja

 

 

 

2009-11-24

SFOGHI

Marianghjula Antonetti-Orsoni

Albiana, 2009, 87 p.


Il y a la poésie du jour et celle de la nuit. La poésie des espaces infinis et celle des clochers, tout près de nos maisons. Il y a la poésie des choses simples et celles des sentiments mêlés.

Elle peut revêtir différente forme cette manière de faire chanter les mots afin de leur rendre hommage, dévoilant du même coup que le monde, tel que nous le percevons, existe aussi dans et par le langage.

Il ne fait aucun doute que la poésie de Marianghjula Antonetti-Orsoni est celle de la simplicité apparente, c’est l’eau pure du ruisseau qui chantonne en dévalant la pente, c’est le clair matin qui révèle au promeneur que chaque jour qui commence est un moment d’éternité, c’est une caresse délicate, innocente comme la main d’une grand–mère qui se pose sur la joue d’un enfant.

Je sais, il en est qui souriront : Quoi ! La poésie n’aurait pas d’autre ambition  que ces fadaises édulcorées, mille fois rabâchées, sur les bancs de l’école ou les ondes de nos médias !

Justement si, la poésie a toutes les ambitions, y compris celle de ne pas écarter les choses simples qui nous entourent car la première fonction du poète est d’en épouser la cause.

Qu’ils redescendent de leurs monts immaculés où rien ne pousse ceux qui confondent le chant de l’âme et la lumière de l’esprit ! La poésie, comme d’autres activités humaines n’a pas progressé depuis qu’elle existe, elle fait partie de ses activités humaines dont le temps circulaire leur interdit toute trajectoire ascendante.

Ce n’est pas inutile dans une époque qui ne conçoit le monde qu’ à travers les « Hit parade » et autres hiérarchisations faciles.
Vous avez raison Marianghjula, de coucher sur le papier ces sanglots venus des profondeurs de la Terre. Ils ont la saveur minérale de tout ce qui demeure au sein de notre monde qui passe.

 

Parolle cum’è candelle
S’appiccianu per fà nuli
Portanu l’idee
Un nulu per un’acquata
Trè parolle per un’infrasata
L’acqua fala à rivuccate
È l’idee si sὸ scatinate

Les paroles comme des gouttes
S’unissent pour devenir nuages
Elles emportent nos pensées
Un nuage pour une ondée
Trois paroles pour un propos
L’eau coule et se déverse
Les pensées sont en liberté


Nuli,nuli
Purtate per issi mondi
A parolla di l’omu

Parolla, parolla
Purtate per issi mondi
I penseri di l’omu

Penseri, penseri
Purtate per issi mondi
U sapè di l’omu

Sapè, sapè
Purtate per issi mondi
U suchju di a cuscenza
Andate ! Andate !

Nuages, nuages
Portez de part le monde
La parole de l’homme

Paroles, paroles
Portez de part le monde
Les pensées de l’homme

Pensées, pensées
Portez de part le monde
Le savoir de l’homme

Savoir, savoir
Portez de part le monde
Le suc de la conscience
Allez ! Allez !


Quandu l’omu
Cerca à assumigliasi
À l’omu
Hè tandu ch’ellu s’alluntana u più
Di e strade di u so essare
Cerca ind’è l’altri
Ciὸ ch’ellu vuleria
Truvà in ellu
Tandu hà a so cuscenza in pace !...

Lorsque l’homme
Souhaite ressembler
A l’homme
C’est alors qu’il s’éloigne le plus
De sa destinée
Il cherche chez les autres
Ce qu’il voudrait
Trouver en lui
Il a alors la conscience en paix !....



Suchju di terra

Aghju tagliatu un aranciu
In fette fine.
Mi si paria d’avè tagliatu
A terra.
Tuttu u suchju chì ne curria
Sembrava sangue umanu.
Affeta a terra !
Chì ne surterà ?
Stringhji u mondu
Chì n’avvenerà ?

Suc de la Terre


J’ai coupé une orange
En tranches fines.
Il me semblait avoir coupé
La Terre.
Tout le suc qui en coulait
Semblait du sang humain.
Tranche la Terre !
Qu’en sortira-t-il ?
Presse le Monde
Qu’en naîtra-t-il ?

2009-11-20

Baratti
Un échange de commentaires sur la traduction de la poésie
Textes réunis par Ghjacumu Thiers avec le concours de F.M. Durazzo


Albiana, BU, CCU, IITM, 375 p, 2003

 

Baratti couvertureSous l’apparente austérité d’un ouvrage imposant, voici un livre qui devrait se trouver dans les bibliothèques de tous ceux que la poésie interpelle et fait rêver. Car, en fait, par le biais d’une thématique ciblée, les nombreux auteurs qui ont participé à ces échanges éclairent le mystère du verbe : sa fragilité, son caractère volatile mais aussi le pourquoi de la puissance onirique qu’il dégage toujours, in fine.

Ainsi que l’avoue la quatrième de couverture : « …il a été expressément demandé aux auteurs de raconter  et d’illustrer leurs expériences personnelles.» Ces derniers au nombre d’une vingtaine (Emilio Coco, Paul Desanti, Carlos Lopez, Marina Dumitriu, Bernd Stefanink….) sont de différentes nationalités et peuvent être des traducteurs chevronnés mais aussi des praticiens occasionnels. Dans tous les cas leurs propos sont passionnants, émouvants et nous incitent presque toujours à une relecture tant ce qu’ils ont à dire est décapant.

Il est naturellement impossible de rendre compte des multiples facettes d’une telle somme, c’est pourquoi nous nous attacherons tout particulièrement à l’intervention de Jacques Fusina notamment lorsqu’il évoque une expérience toute personnelle (mais qui peut être celle de chacun d’entre nous) d’aller et retour entre texte original et texte traduit
Il s’agit en l’espèce d’une demande de traduction de l’auteur-compositeur Philippe Forcioli qui, un jour, soumit à Jacques Fusina, un texte en langue française intitulé « A la cime des arbres ».

Lorsque le travail de traduction fut accompli, Philippe Forcioli reconnu que le texte traduit recelait des potentialités qu’il n’avait pas consciemment imaginées. Il se trouvait en présence d’un autre texte lié au premier par une volonté de translation mais qui n’était en rien son « facsimile »

Et le traducteur de conclure : « Je pressens que ce dernier exercice paraîtra à certains d’une inutile vanité, à d’autres il communiquera peut-être même une désagréable impression de vertige, une sorte d’abîme des virtualités du sens où la substance poétique risque au bout du compte de se perdre. Le goût immodéré de traduire du traduire nous aurait alors conduit trop loin. Je pense pourtant qu’il n’en est rien, bien au contraire, et je suis même tenté de proposer ici de reconsidérer nos définitions habituelles. Il me semble en effet que la traduction pourrait s’entendre non seulement en aval du poème dans la distribution vers toutes les langues possibles mais aussi très en amont du poème, à la source même où se jouent tous les possibles du langage. Elle peut dès lors s’appliquer au poème initial dans son expression première, la plus naturelle, puisque ce poème-là peut déjà être considéré en effet comme une traduction, une traduction de lui-même en somme, c'est-à-dire des formes internes de sa propre langue, des images, des jaillissements, des pulsions, des sonorités fondatrices, ce matériau brut que le poète organise d’abord en pièce originale. »

Lorsque l’intelligence ouvre de telles voies à la créativité, lorsqu’elle stimule l’imaginaire au lieu de le confiner, le poète s’en trouve ravi….

Qui sait si un jour elle n’enfantera pas une démarche créative, cousine du cadavre exquis mais auto centrée sur un texte initial ? Une sorte de « granitula » scripturale qui n’oserait avouer son origine tant celle-ci serait, tout à la fois, unique et multiple ?

2009-11-15

René Char

Feuillets d’Hypnos


rene charC’est durant l’occupation allemande que furent rédigés les textes composant ce qui deviendra « Feuillets d’Hypnos ». René Char était alors le Capitaine Alexandre et dirigeait une unité de combat dans la zone de la Durance.
Les textes ne furent publiés qu’après la guerre car le poète considérait que le temps des combats contre l’occupation et la collaboration interdisait la dispersion.


Il s’agit là d’une œuvre radicale, allant au cœur même des êtres et des choses, qui peut indisposer parfois par son caractère abrupt et énigmatique mais qui laisse dans la mémoire du lecteur une trace indélébile. La trace de l’authenticité devant laquelle l’exégèse semble muette.


Assez curieusement la traduction de ces textes en langue insulaire ne semble pas poser de problème insurmontable…L’authenticité se laisse assez facilement appréhendée par les langues rugueuses demeurées proches de l’essentiel.


2.
Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats
Ùn ti firmà in u fossu di i risultata

34.
Epouse et n’épouse pas ta maison.
Sposa è un sposa micca u to locu.

46.
L’acte est vierge même répété
U fattu hè puru ancu rifattu

58.
La source est roc et la lange est tranchée
A surghjenti hè petra è a lingua hè mozza

62.
Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.
A noscia rèdita ùn hà micca testamentu

72.
Agir en primitif et prévoir en stratège.
Fà com’è u salvaticu è pinsà com’è u maestru.

81.
L’acquiescement éclaire ton visage. Le refus lui donne la beauté.
U Iè accendi u to visu. U nὸ li dà a so billezza.

84.
Le poète conservateur des infinis visages du vivant
U pueta, quiddu chì accanta i centu milla visi di ciὸ chì campa.

88.
Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin…
Comu mi sintiti ? Eiu chì parlu da cusì luntanu

92.
Tout ce qui a le visage de la colère et n’élève pas la voix.
Tuttu cio chi hà u visu di a furia senza alza mai a boci

104.
Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri
L’ochja soli sὸ sempri capaci di lintà un brionu

114.
Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement
Mai ùn scrivaraghju u puema di u iè.


2009-11-08

Jean- François Agostini

Tyrrhéniennes

Editions Henry/Ecrits de Forges, 64 p, 2009


tyrrhéniennesJean François Agostini est l’auteur de plusieurs ouvrages de poésies : Contre-jour (2005), Presqu’il (2006), Devenir un jour de vent (2006), La rive adverse (2007) et Era Ora (2008). Le présent recueil a obtenu le prix des Trouvères décerné en 2008 à l’occasion du Grand Prix de la ville du Touquet.C’est un poète de la concision qui jette sur le monde qui l’entoure et qu’il connaît parfaitement le regard décapant de l’esthète. Non pas de celui qui emprunte une ritournelle de tous connue, mais de celui qui l’invente et de ce fait, renoue avec le sens premier et jamais anéanti du mot « poésie ».


À coup sûr c’est d’une certaine hauteur, la sienne est déjà imposante, qu’il voit le monde. Il ne peut qu’en avoir conscience puisqu’il le déclare sans confesser l’ombre d’un regret, d’un remord ou d’une hésitation. Cette vision porte un nom : l’exigence mais elle se décline de mille et une manière : un sourire large comme un accueil, un humour qui n’a rien d’autre que lui-même à cacher, un regard clair comme les monts et les rocs qui enlacent sa tanière.

À coup sûr, il y a de noblesse dans cette poésie et la noblesse n’a rien à voir avec le maniérisme, l’aristocratique désinvolture ou le mimétisme compatissant. Sûre de son bon droit, cette écriture trace dans la page une surprenante mémoire, celle qui nomme ce qui nous avait échappé et restitue à la luciole le droit imprescriptible de ne pas ressembler au lézard.

La recherche du mot juste pour enfanter un vers est un combat qui ne souffre d’aucun artifice, il implique une sorte de dénuement de l’âme, une austérité du regard, une patience de moine capucin.
C’est cela la poésie de Jean François Agostini. C’est cela et ce n’est ni à vendre, ni à marchander…Discute-t-on la trajectoire du rapace dans le ciel ou l’itinéraire de la fourmi sous nos pieds ?
Moins haut que l’épervier, plus haut que l’insecte familier, le poète tisse une toile que nul ne lui a demandée, elle est une denrée aussi rare que fragile, aussi contingente que nécessaire. Un peu comme le lézard, la luciole la fourmi ou l’épervier. Aucun d’entre eux n’est indispensable mais, existant, ils s’insèrent dans un dispositif dont ils ne sont pas les maîtres mais sur lequel ils ne sont pas sans effets.

Ces phrases ciselées, parfois distendues que nous offre Jean François Agostini n’ont rien de ce qui pourrait être qualifié d’ornemental, elles ne seront l’alibi d’aucune fausse poutre, le faire valoir d’aucun stuc, la légitime présence d’aucune union de circonstance.
Elles ont choisi d’être et d’être dans leur surprenante irréductibilité.

Il faudrait être d’ailleurs singulièrement ignorant pour s’en étonner car la poésie a depuis fort longtemps mis en évidence ce qu’on pourrait nommer « le coté primitif » de l’acte de créer et de ce point de vue Jean François se situe bien dans la grande lignée de ceux qui ne « jouent pas » mais  vivent pour leur passion.

Les paysages, les lieux évoqués ne me sont pas inconnus, de même que ne m’est pas inconnue l’odeur si particulière qui les baigne à certaines heures du jour ou de la nuit mais c’est à une découverte que m’a convié l’ami Jean François et, pour lui faire plaisir, je lui dirai qu’il m’a fait découvrir cette rencontre inopinée d’une vache et d’une Lada que je n’aurais jamais pensé à geler dans le froid de la page.


Me croira-t-il ?  C’est pourtant cette rencontre, ce flirt sidéral sur un chemin vicinal qui m’a ouvert la voie(x) à sa poésie….



Gravir l’instant              Cette courte immortalité
entre les mots       Ce blanc où rien ne craque ne
s’enfuit de la scansion neuronale               avant
le dépôt scripturaire              de la phase phrase
face connue du dedans             où Poésie bouge
l’air                  comme une respiration d’éolienne

On donne à ce    temps mort le pourvoir d’un exil
volontaire                     Ce que ressent le pèlerin
comptant  ses pas près du kailash     ou du grand cirque
des solitudes                quand se consume la nuit
que le jour                   n’est plus une destination

Se dire que        ne pas mourir   dure          si peu




Trente et un mars                La lumière semble jaillir
d’une fosse        privées de source           les étoiles
vibrent dans leurs gemmes        L’attente alourdit les
tresses du tamaris                 aucun air ne les bouge

Il faudrait plus d’un soleil                 pour apercevoir
un éclat de réel                      ce qui reste innommé

La voix d’un étranger                s’insinue dans l’alcôve
du langage          – on entend grincer l’huis de la mort

Une lézarde                          s’élargit dans le poème
se prolonge dans la main                     aspire l’oxyde
Des os                 L’origine irrigue un corps perméable

Promesse blanche du cerisier                      ajournée


Ligne droite de san ciprianu                          Sur la
gauche     la station d’épuration                       -en
cette date pue légèrement                    Un taureau
coupe la route d’un cyclotouriste                       qui
chute dans le cloaque            (où flotte un bidon de
boisson énergisante)              à deux brasses de ses
boyaux    Distrait            on ne voit pas la vache va
guante                     arracher le rétroviseur du lada
d’un coup de corne

                               Les passés près disparaissent

On s’arrête                 L’employé des télécoms sort
de son regard un portable   à la main          sonnant
L’allegro de la primavera                  saison quatre

2009-11-03

Cet homme était notre ami…


claude levi strauss

Quel rapport l’austère anthropologie peut-elle entretenir avec le mouvement culturel de renaissance des langues régionales ? N’y a –t-il pas de l’outrecuidance à rattacher à un courant de pensée, une démarche minoritaire relativement peu étudiée dans les cénacles universitaires ?

Bien sûr que non… L’anthropologie structurale ne fut pas la première école à envisager l’égalité de principe des cultures humaines, elle fut par contre la première à formaliser ce découpage horizontal des cultures à l’aune du modèle imaginé par Ferdinand de Saussure et qui privilégie l’étude synchronique (synthétique) d’un ensemble  de préférence à l’étude diachronique (historique).
Partant de cette hypothèse de travail, la démarche de Claude Levi Strauss allait rejoindre les intuitions de Herder et des romantiques allemands pour qui la culture était avant tout la culture populaire, celle qui englobe dans un vaste ensemble, les variantes linguistiques, les us et coutumes, les diverses traditions… Cette idée née outre Rhin en réaction à l’universalisme abstrait des Lumières dès la fin du XVIII° siècle allait,  en quelque sorte, trouver sa validation empirique avec l’approche de Claude Levi Strauss.

Si désormais, l’on observe un légitime respect envers les arts premiers, c’est grâce à lui. S’il devient difficile de parler de culture comme on en parlait dans la première moitié du XX° siècle il est pour quelque chose. Si les termes sauvages, barbares et primitifs sont désormais bannis de notre vocabulaire, il en est d’une certaine manière l’initiateur.
C’est un homme de grand savoir qui vient de s’éteindre. Un écrivain maniant la langue française comme un véritable esthète. Un esprit lucide qui avait fui les scènes de la rampe pour un travail solitaire et ingrat mais dont il tirait pourtant une satisfaction inégalée.

Puisqu’il est écrit sur le fronton du célèbre Panthéon « Aux grands hommes la patrie reconnaissante », je voudrais, ce soir, témoigner que la pensée libre est aux grands esprits, éternellement redevables.

Indubitablement Claude Levi Strauss faisait partie de ceux là.

« Même une histoire qui se dit universelle n'est encore qu'une juxtaposition de quelques histoires locales, au sein desquelles (et entre lesquelles) les trous sont bien plus nombreux que les pleins. Et il serait vain de croire qu'en multipliant les collaborateurs et en intensifiant les recherches, on obtiendrait un meilleur résultat: pour autant que l'histoire aspire à la signification, elle se condamne à choisir des régions, des époques, des groupes d'hommes et des individus dans ces groupes, et à les faire ressortir, comme des figures discontinues, sur un continu tout juste bon à servir de toile de fond. ... ce qui rend l'histoire possible, c'est qu'un sous- ensemble d'évènements se trouve, pour une période donnée, avoir approximativement la même signification pour un contingent d'individus qui n'ont pas nécessairement vécu ces événements, et qui peuvent même les considérer à plusieurs siècles de distance. L'histoire n'est donc jamais l'histoire, mais l'histoire pour. Partiale même si elle se défend de l'être, elle demeure inévitablement partielle, ce qui est encore un mode de la partialité. Dès qu'on se propose d'écrire l'histoire de la Révolution française, on sait(ou on devrait savoir) que ce ne pourra pas être, simultanément et au même titre, celle du jacobin et celle de l'aristocrate. Par hypothèse, leurs totalisations respectives ... sont également vraies. Il faut donc choisir entre deux partis: soit retenir principalement l'une d'elles ou une troisième (car il y en a une infinité), et renoncer à chercher dans l'histoire une totalisation d'ensemble de totalisations partielles, soit reconnaître à toutes une égale réalité: mais seulement pour découvrir que la Révolution française telle qu'on en parle n'a pas existé."

2009-10-27

Kateb Yacine: L’homme de tous les combats

 

Kateb Yacine invistitaA l’occasion de l’anniversaire de la mort de Kateb Yacine, nous mettons en ligne, un texte de N. Maouche, journaliste à La Dépêche de Kabylie , une note de Monique Perret, admiratrice de l’auteur et une traduction en langue corse de deux de ses poèmes. Le caractère « premier » des textes de Kateb Yacine nous interpelle, leur « rugosité » et leur extrême simplicité nous rappellent qu’il existe bien, entre ce peuple et le nôtre, un passé commun, un présent troublant et un avenir qui reste à bâtir.

A tous ceux que la tâche n’effraie pas, nous tendons la main.


« Tel l’arbre dont les feuilles, d’abord verdoyantes  puis tombent à l’arrivée de l’automne, nos hommes de culture s’en vont l’un après l’autre. Sans retour, s’entend.
 
Kateb Yacine, l’un des hommes qui ont donné à la culture algérienne ses lettres de noblesse, a choisi l’automne pour tirer sa révérence, laissant les cœurs épris de justice et de liberté éprouvés, meurtris.
L’auteur de “Nedjma” dont l’optimisme suinte à travers les pages de ses livres, n’a jamais étanché sa soif de savoir, ni assouvi sa passion pour l’écriture, joignant la rigueur méthodique à la perspicacité littéraire, l’homme aux sandales de caoutchouc a ce don de savoir en suivant patiemment les détours, les méandres des phrases, tout dire d’un sentiment, d’un paysage, d’un événement. Et la parfaite maîtrise d’un style qui rassemble chaque détail, le faisant concourir à la construction de ce monde terrible et calme. Le lecteur est comme l’auteur, entraîné au fil des pages, si évidemment que, le livre fini, il en poursuit presque le déroulement jusqu’à la fin des personnages. Toujours disponible, il parle de ses œuvres avec la fougue d’un adolescent empruntant à l’humilité la simplicité des mots et à l’objectivité la pertinence de l’analyse.

Au besoin, il a la langue acérée et n’hésite aucunement à trancher dans le vif avec des mots tranchants, harcelant les consciences au point d’agacer les plus patients et d’effrayer les repus.
Dans tous les métiers on commet des impairs. L’écrivain y faillirait-il dans ce cas quand il a pour devoir de défricher l’inconnu ?  Il ne déroge naturellement pas à la règle quand il déclenche l’excès face à des pesanteurs mutilantes, préjudiciables au bien de la communauté.

Interdit de parole, Kateb Yacine n’a jamais cessé de débrider les bâillons. Il était de toutes les espérances, de toutes les libertés, de toutes les folies ! Il était là quand la culture avait besoin de lui, quand les droits de l’homme le réclamaient, quand les femmes luttaient, quand les travailleurs peinaient et quand la jeunesse désespérait. Du manœuvre au lauréat du prix Lotus et tant d’autres honneurs, Kateb Yacine ne s’est jamais départi de la franchise des profondeurs paysannes de son foyer. Disparu un certain, 27 octobre 1989, Kateb Yacine n’est mort que pour être plus vivant."
                                                                                                                          N. Maouche – La Dépêche de Kabylie -

"Le vingtième anniversaire de la mort de Kateb Yacine a au moins ceci de bon qu'il incite les éditeurs à publier ses textes. Laissez vous tenter…
Instruit dans la langue du colonisateur, Kateb Yacine considérait la langue française comme le « butin de guerre » des Algériens.
« La francophonie est une machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l'usage de la langue française ne signifie pas qu'on soit l'agent d'une puissance étrangère, et j'écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français », déclarait-il en 1966.
Devenu trilingue, Kateb Yacine a également écrit et supervisé la traduction de ses textes en berbère. Son œuvre traduit la quête d'identité d'un pays aux multiples cultures et les aspirations d'un peuple."

 

 


                                                                                                                           Monique Perret

 

POUSSIÈRES DE JUILLET

Le  sang
 Reprend  racine
 Oui
 Nous  avions  tout  oublié
 Mais  notre  terre
 En  enfance  tombée
 Sa  vieille   ardeur  se  rallume
Et  même  fusillés
 Les  hommes  s’arrachent  la  terre
 Et  même  fusillés
 Ils  tirent la  terre  à  eux
 Comme  une  couverture
 Et  bientôt  les  vivants  n’auront  plus  où  dormir
Et  sous  la  couverture
 Aux  grands trous  étoilés
 Il  y  a  tant  de  morts
 Tenant  les  arbres  par  la  racine
 Le  cœur  entre  les  dents
Il  y  a  tant  de  morts
 Crachant  la  terre  par  la  poitrine
 Pour  si  peu  de  poussière
 Qui  nous  monte  à  la  gorge
 Avec ce vent  de  feu
          
 N’ enterrez  pas l’ancêtre
 Tant  de  fois  abattu
 Laissez-le renouer la trame  de  son  massacre   
      
 Pareille  au  javelot  tremblant
 Qui  le transperce
 Nous  ramenons  à  notre  gorge
 La  longue  escorte  des  assassins.

Pulla di Luddu

U sangui
Ripidda i so radichi

Ci èrami scurdati di tuttu
Ma a noscia tarra
Cascata in zitiddini
Riaccendi u so anticu fiatu

È ancu fucilati
L’omini si spartini a tarra
È ancu fucilati
S’agguantani a tarra
Com’è una cuparta
È prestu i vivi più nienti ùn avarani
par dorma

È sottu a cuparta
Stiddata da tafona maiὸ
Ci sὸ tanti morti
Chì tènini l’arbura par à sterpa
U cori in i denti

Ci sὸ tanti morti
Stupendu tarra par pettu
Par cusì poca pulvariccia
Chì ci codda in canedda
Cu stu ventu di focu

Ùn intarreti micca l’anticu
Tanti volti ammazzatu
Lachetilu rifà u filu di a so
Ghjuvannara

Com’è a saetta chi trimulighji
È u trapanighji
Ripurtemu versu a noscia canedda
A longa filarata di l’assassini



Il est un plaisir plus doux qu’un poème


Et ce serait de vivre à tes genoux.
Parmi les éclats
De tes jeunes rires,
L'on entend siffler
L'oiseau des savanes,

Avec le murmure ailé du zéphyr
Et le chant plaintif des peuples d'amour...

Toi, mignonne aux yeux
Plus noirs que mon âme,
Fais ma place dans ta couche douillette,
Je te chanterai des refrains de feu !...
Au cœur de la rose on meurt de parfums,
Ma lèvre frissonne au vent des baisers...
Plus rouge que sang
Fais couler ta lèvre !

Femme obscure et dont l'œil égale la rancune,
Prends-moi, voici l'instant des mêlées furieuses.
Que se parent de sang nos chairs voluptueuses !
Regarde! Me voici plus pâle que la lune,
Agenouillé devant l'image de ton charme...
J'attends. Et mon cœur passe d'alarme en alarme.
C'est l'instant de mon malheur,
L'heure
Où Décembre, en sa pâleur,
Pleure.
Mais, quoique toute clameur
Se meure,
En moi ton rire charmeur
Demeure...

Più dolci ch’una puisìa, una brama…

È sarà di campà à i to peda
À mezu à i scanduli
Di li to risati zitiddini
Omu senti ziffulà
L’aceddu salvaticu

Cù lu murmaru alatu di u ventu
È u lagnu di i pὸpula innamurati
Tù a billini à l’ochja
Più neri chè anima meia
Fammi una piazza in u to littinu
Ti cantaraghju nanni di focu
Mezu à u fiori si mori di troppu muscu
U me labbru trimuleghji à lu ventu d’amori
Più rossu chè sangui
Fà puri scorra u to labbru

Donna bughjosa dundi l’ochji  hè com’è u
rumbecu
Piddami, eccu u mumentu di i fraia
In furìa
Ch’iddi si vistissini di sangui I nosci carri
di piacè !
Fighjula ! Èccumi più biancu chè a luna
In ghjinochju davanti à to figura incantata..
Aspettu. È lu me cori passa d’affanni
In timori.
Hè avali la me sfurtuna.
Hè l’ora di dicembri chì, lìvidu,
Pienghji.
Ma ancu s’è tuttu rimori
Si ni và
U to risu incantatu in mè
Si ni stà…..





 


2009-10-22

Paul Arrighi
Poésies

paul arrighi norbert paganelliIl est rare, très rare même, de trouver dans sa boîte à lettres des textes poétiques envoyés par une main inconnue. Ce bonheur, que nous n’espérions plus, est arrivé l’autre matin lorsque je reçus quelques vers d’un homme que je ne connaissais pas et dont je ne devais pas tarder à faire la connaissance.
Tous ceux qui s’intéressent à la littérature en général, et à la poésie en particulier, sont par définition même mes amis et c’est avec un grand plaisir que je mets aujourd’hui en ligne une petite interview de Paul Arrighi accompagnée de quelques textes qu’il a bien voulu me confier.
Aujourd’hui plus qu’hier la poésie doit être faite par tous, elle s’enrichit en s’ouvrant aux autres, elle ne reconnaîtra jamais d’autre autorité que la sienne, c'est-à-dire la vôtre.
Un grand merci à Paul d’avoir osé franchir le pas, il faut beaucoup d’humilité pour le faire et offrir ainsi aux autres une part secrète de soi-même !


1°. Qui êtes-vous Paul Arrighi ?

Je suis le fils d’un père corse,  professeur d’anglais,  et d’une mère institutrice. Je suis né en Kabylie à Bougie   en  février 1954.  Je suis surtout un « homme libre » autant que me le permet notre époque et  épris de ce que dans l’histoire Corse l’on appelle : « La  Santa  Libertà ».
J’aime  beaucoup la Corse ou je suis venu  régulièrement depuis mon enfance. Mes  goûts et mes valeurs essentiels sont  la liberté,  la curiosité d’esprit et le goût de la lecture et des livres qui sont tous trois à l’origine de ma passion d’historien qui s’est efforcé de comprendre les époques passées tout en partageant   les espoirs des luttes de  son temps  pour la justice et la liberté.
 
2°. Comment vous est venu le goût de la poésie ?

Mon père est un poète bilingue de langue Corse et française qui a publié à compte d’auteur  en 2002 un recueil de poèmes écrits en Corse et en Français,   intitulé Puésie. Peut être m’a-t-il transmis un goût très vif et un certain don pour ce langage particulier qu’est la poésie ?  D’autre part, au-delà  des  inévitables déceptions qu’entraîne  l’insuccès relatif des rêves et idéaux de la jeunesse qui se fracassent souvent sur la dureté de chaque période historique,   la poésie reste la sauvegarde et le talisman des êtres sensibles qui ne  recherchent pas  le pouvoir mais plutôt une  forme  de « communion » laïque entre les autres êtres,  les êtres souffrants que l’on nomme les animaux,  la nature et le vaste cosmos qui est notre chance et notre devenir .
 
3°. Comment ressentez vous les débats autour de la définition d'une littérature corse?

Contrairement à mon père pour qui la langue  Corse était sa « lingua materna », je ne peux accéder cette somptueuse   langue que par l’entremise de l’italien. De là,  à être  apte à écrire en Corse, j’ai encore  et un long   chemin à parcourir semé de  beaucoup de travail d’apprentissage.
Toutefois je suis un vif partisan d’une renaissance de la langue corse dans laquelle je souhaite me perfectionner pour faire vivre la part de moi même qui est indissolublement liée à cette ile si méconnue, à son Peuple si souvent calomnié et à mon être profond de Méditerranéen .
J’écris en ce moment un roman qui porte sur l’histoire de la Corse de 1769 à 1789, période charnière ou son destin et les destinées de son Peuple ont   basculé, mais, est-ce de manière irrémédiable ?
 
4° A quoi peut bien servir la poésie dans le monde qui est le nôtre ?

La poésie est, avec la spiritualité à laquelle elle est intimement liée, les seuls vrais espaces de liberté,  d’évolution intérieure,  dans un monde qui apparaît comme saisi et prisonnier des seuls  impératifs  technologiques  et de l’ ivresse ( les grecs auraient dit l’Ubris )  de la vitesse du flux d’images,  pour ne pas parler de la triste logique du  profit aux seules fins  de l’ accumulation de biens surabondants et du  prestige sans vraie vertu.
En poésie, l’intuition et la  sensibilité priment  et la reconnaissance entre les êtres  se fait  grâce à cette mystérieuse alchimie que constitue le chant des mots. La poésie est peut être  avec la musique l’un des derniers domaines de l’être dépouillé des soucis factices du paraître et plus largement de la comédie sociale. 
La poésie est un remède pour l’esprit. Elle nous apaise dans un monde où  ne cessent l’agitation, l’excitation et les multitudes d’artefacts qui nous rendent dépendant et comme coupés de notre mère nature et  des mystères et  de la magie du cosmos.


 

 

Élégie à la « Sposata »
  

 Comme un cheval fougueux
Tu chevauches les pierres
De ta montagne de granit.
Tu domines le « Liamone »
Et portes jusqu’à l’horizon
Cette grandeur altière
Qui est ton sceau de chevalier.
 
La mariée ingrate
Ayant laissé sa mère,  sans un regard
Fut transformée ici
En monture  de pierre.
Mais par sa révolte, toujours indomptée
Elle continue d’harnacher, la nuit,
Les chimères de feu de son rêve de fuite.
 
Oh, montagnes sacrées
Témoins de tant d’effrois
Et de tant d’invasions,
D’où les conques soufflaient
Leurs cris stridents de guerre
Pour porter loin l’alarme
Quand  l’aigle voyait les chèvres dévaler
 
Oh, montagnes sacrées
Qui virent tant d’étés
Enflammer l’horizon
Et calciner les pins
Ou l’eau glacée des sources
N’apaise pas les soifs de pureté
Et ou les merles et les geais
Tiennent commun concer

Le clocher de Létia


Cher  clocher de Létia, tu domines le val
Sur le piton pointé du  village serré.
Tu parais  comme un aigle,  dressé sur ton rocher.
et d’un  chapeau de tuiles tu domines la plaine.
 
Cher  clocher de Lélia, tu domines la place
Qui servait de forum aux anciens réunis.
Aujourd’hui tu nous offres des fêtes villageoises
Et des concours de boules à tes adroits joueurs
 
Tu surplombes  les bains de Guagno, bien  au loin
Et ta vision nous  porte, bien plus loin que  les monts.
Jusqu’ à cet incertain entre le ciel et l’eau   .
Ou l’on n’oublie jamais que tu es dans une île.
 
Cher clocher de Létia,  de ta  cloche d’acier
Tu  alerte la vallée,  quand le danger paraît
Mains les peintures bleues et les saints tous dorés
Au cœur de ton église apaisent nos effrois.
 
Beau clocher de Létia me sera-t-il donné
De venir sous ton aile prendre un doux  repos
Et goûter la fraicheur qui vient de châtaigniers.
Et garde le diamant de la tranquillité.



                                                                                           

2009-10-16

Le peuple du Quad
Marc Biancarelli

Version bilingue
Albiana, 2008, 54 p.



le peuple du quad news invistitaTirée de Stremu miridianu (Albiana, 2006) cette nouvelle est une adaptation libre de Deliverance, œuvre de James Dickey. La nouvelle a été écrite en langue corse par Marc Biancarelli et traduite en français par Paul Desanti. Elle nous présente sous un jour peu flatteur les électrons libres de la modernité incarnés par un groupe de jeunes adeptes du Quad.

Ils veulent être les dignes représentants de la libération, de la liberté d’aller et venir, ils veulent jouir avant tout !  Ce jour, ils souhaitent profiter des  sentiers de montagne aménagés pour eux et qu’ils s’apprêtent à violer en toute impunité. Ils sont sûrs de leur bon droit et considèrent les autochtones comme des attardés d’un autre âge, tout juste des humains, alors qu’ils sont, eux,  les représentants de la modernité, de la supériorité technique, du progrès…

D’un côté le camp de nature, de l’autre celui de la culture et longtemps a prévalu cette croyance que le critère d’excellence de la culture était la domination, la maîtrise de la nature. Cultiver une terre n’est-ce pas lui arracher ses adventices, l’enrichir, la pétrir afin qu’elle devienne cet espace pacifié et policé, orgueil du paysan ?

Marc Biancarelli, dans ce texte percutant nous démontre que le barbare n’est pas celui qu’on croit, illustrant avec pragmatisme et ironie la fameuse formule de Claude Levy Strauss : « le barbare c’est celui qui croit à la barbarie ». Ces autochtones frustres défendent une nature sauvage au sein de laquelle ils évoluent dans le strict respect de leur environnement. Ces jeunes gens effrontés et insouciants issus de la société urbaine n’ont pour ambition que de dominer cet espace en le chevauchant avec leur monture de métal. D’un côté : la coexistence pacifique, de l’autre la prédation laissant des stigmates indélébiles, la négation de la différence  et l’auto suffisance intellectuelle.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent » chantait le poète….Oui c’est bien ainsi, reste à savoir  si ceux qui s’accoutument à cette existence préfabriquée sont encore dans le registre de l’humain. L’auteur nous apporte une réponse exempte d’ambiguïté : il ne s’agit plus d’humains mais de porcs, tout juste bon à être engraissés afin qu’ils puissent au moins servir de nourriture à ces montagnards grincheux qui leur avaient interdit le libre passage…

 Certains feront remarquer que, dans le fond, ces montagnards ne font qu’inverser la logique première en dévalorisant la culture du peuple du Quad mais il faudra  bien qu’un jour l’on finisse par admettre que la multiplicité des aires culturelles n’entraîne pas obligatoirement l’historicisme absolu qui empêche , par définition , toute comparaison et donc toute appréciation sur tel ou tel élément du système.  C’est le grand mérite de ce petit ouvrage que de nous interpeller sur le caractère brûlant de cette thématique ….

extrait:

« Pà rimèttasi  di i  s o emuzioni, i quattu cumpagni ùn cunnisciani meddu chè di truvassi una bella pista è d’accavaddassi annantu i so quad. Cussi fecini. Ingareti i 4x4 in un locu tranquillu, una razina chì quant’è mè era a prima volta ch’idda si sintia cavazzà da i roti ‘lli vitturi, è attacchetini u so caruseddu cù i quad. Li piacia à fà monda rimori,è dinὸ monda pulvariccia. È ben intesa faciani a cursa, u primu ghjuntu à a ghjirata culà, u primu à fà u saltu nantu à quiddu cuciùmbulu nantu à a pista in tarra, u prima à varcà a vadina. In fatti erani trè à bàttasi pà a prima piazza, chì, l’emu spiicata, Dalton era u più dèbbuli di tutti, è iddu ghjunghjìa sempri l’ùltimu. Dopu à un’ ora o dui d’amusamentu, si firmetini infini pà manghjà, è dicida di a sèguita di l’uparazioni. Senza primurassi di i rìsichi d’incendiu di ‘ssi staghjoni, accesini un beddu focu è fecini scaldà una cazzarulata di choucroute. Scucinaiani tutti à quel’versu, ma una scàtula di choucroute ugnunu a sà fà riscaldà, è ancu puri ‘ssi quattru taccon’ di fumaghjola quì. Finalmenti, dicisini di fà u puntu. Kevin parleti u prima . « O ghjenti, ci campemu. S’iddu ùn era statu u scemu culà in u paisolu pudemu dì chì tuttu sipassa bè. I quad viaghjani senza una panna, i mutora ronfiani, a furesta hè noscia, t’emu di chì manghjà, u solu prublemu hè pὸ dassi chì i purtevuli passani mali, u réseau hè debbuli, ma ùn ci hè micca inchiitùdina à avè, in casu chì fussi un imprivistu ùn semu chè à un ‘ora di a piaghja, allora eu pensu chì u meddu hè di dicida avali par ciὸ ch’emu da fà dopu. »


« Pour se remettre de leurs émotions, les quatre camarades ne connaissaient rien de mieux que de dénicher une belle piste et de chevaucher leurs quads. C’est ce qu’ils firent. Ils garèrent leur 4x4 dans un coin tranquille, un escarpement qui, à mon avis, n’avait jamais connu le moindre cahot de roues de la moindre voiture, et ils attaquèrent leur carrousel avec leurs quads. Ils aimaient faire beaucoup de bruits et beaucoup de poussière. Et bien sûr, ils faisaient la course. Le premier arrivé là-bas au tournant, le premier à sauter cette bosse sur la piste en terre, le premier à franchir la rivière. En fait, ils étaient trois à concourir pour la première place, car, comme nous l’avons expliqué, Dalton était le plus faible de tous, et il arrivait toujours le dernier ; Après une ou deux heures d’amusement, ils s’arrêtèrent enfin pour manger, et décider de la suite des opérations. Sans se soucier des risques d’incendie en cette saison, ils allumèrent un beau feu et firent chauffer une casserole pleine de choucroute. Aucun n’avait la moindre notion e cuisine, mais tout le monde sait faire chauffer une boîte de choucroute, y compris ces quatre abrutis. Finalement ils décidèrent e faire le point. Kevin parla le premier.
« Les gars, on s’éclate. Hormis le fou là-bas, dans ce petit village, on peut dire que tout se déroule bien. Les quads fonctionnent sans une seule panne, les moteurs ronflent, la forêt est à nous, nous avons de quoi manger, le seul problème c’est peut-être que les portables passent mal, le réseau est faible, mais il n’y a pas d’inquiétude à avoir, en cas d’imprévu, nous ne sommes qu’à une heure de la côte, aussi je pense que le mieux est de décider tout de suite de ce que nous allons faire ensuite. »





2009-10-10

Inassouv’île

Marcel Tijeras

A Fior di Carta, 58 p, 2006


inassouv'île InvistitaL’auteur est né en 1941, en Algérie, d’une famille andalouse. Après des études de Droit et de Lettres modernes, il deviendra professeur spécialisé jusqu’en 2003. Découvrant la Corse en 1971, grâce à son épouse, il lui consacre quelques années après, un recueil poétique dont le titre est par lui-même un plaidoyer : Inassouv’île. Il est également l’auteur de deux autres ouvrages poétiques édités chez A Fior di Carta en 2007 : Dits des Grenades et Incertaines lassitudes.


Comment parler de l’île, la nôtre, mais aussi toutes les autres, sans la nommer ? Sans faire jaillir les noms qui plaquent sur ce qu’elles sont une sorte de masque qui nous empêche de les découvrir par les chemins détournés ? Comment évoquer le lent travail de l’écume sur les berges sans figer cette mouvance toujours renouvellée dans la prison de la phrase carapaçonnées dans sa ponctuation ?

Tous ceux qui ont, un jour, révé de chanter les terres émergeantes connaissent cette difficulté en tentant de résoudre le problème à leur manière.

Marcel Tijeras y réussit en nous offrant de courts textes dénués de titres et de ponctuation (suivant une tradition inaugurée voici maintenant plus d’un siècle) en plaçant sur la page (la plage ?) des mots, des bribes de phrases qui sont autant de touches discrètes permettant, non pas de décrire mais d’évoquer le fugitif qui s’ancre dans le paradigme imaginaire de toutes les insularités.

"L’île – écrit-il – n’est ni veuve , ni orpheline du continent, elle est son désir et son humiliation ". Une sorte de point de référence pour tous les terriens car, obligatoirement, un continent n’est rien d’autre qu’une grande île et la Terre , elle-même n’échappe pas à cette définition. A l’autre extrémité, chaque homme, chaque être vivant est une sorte d’îlot à jamais ceinturé par de grandes plages de silence.

Cet ouvrage, par le sens mesuré du cadencement de sa phrase, par ses images discrètes mais savamment sculptées vaut beaucoup plus que la notoriété qui lui a été faite. Nous voulions par ces quelques mots rendre hommage à son auteur. Qu’il sache que sa voix ne s’est pas perdue, qu’elle a été entendue, qu’elle a ému une autre voix et peut-être bien d’autres qui se nourrissent elles aussi, des silences et des tirs mal ajustés.



Ne plie pas
Avance

L’escarpement
Est ta rigueur

La brisure ta beauté


Entre amer et mont
Peu d’espace
Pour sourire

Ou alors
Sans mémoire


Tu m’emportes
Où je ne sais plus vivre

Dans la seule gravité
De l’agave et du don


Sans doute eût-il fallu
L’entêtement de l’île

Pour naviguer aveugle
Vers le nommant solaire



Dans le blanc de la page
Avant d’atteindre à l’île

Ne jamais savoir
Si c’est un naufrage
Ou le sens du voyage

2009-10-06

 A propos de la traduction d’HALLALI
    Poème d’Angèle Paoli

Voir le texte source et sa traduction:
terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2009/10/ghjuvanarahallali-ang%C3%A8le-paoli-une-traduction-in%C3%A9dite-de-norbert-paganelli.html

Voir aussi un compte rendu sur le site Pour une littérature corse:

pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/10/fritu-sinu-linfondu-di-u-soli.html


« Je veux te remercier de faire avec sérieux tout ce qui n’aura qu’un temps
sur la Terre bien aimée »
                                             Jules  Supervielle


hallali invistitaTraduire un texte poétique c’est tenter de faire passer le bruissement d’une aile de papillon dans le spectre coloré d’une icône. Parfois le cheminement est immédiat et s’impose de lui-même. Parfois l’affaire présente quelques difficultés qui retardent, stimulent o exaspèrent celui qui quitte un instant son tablier de créateur solitaire pour endosser celui d’artisan. Et celui qui n’avait de comptes à rendre qu’à lui-même se voit désormais  redevable envers un texte dont il n’est pas le maître  et qu’il voudrait honorer du mieux qu’il peut.

Le thème du poème d’Angèle Paoli a, en lui-même, quelque chose d’iconoclaste dans le contexte insulaire. La chasse et tout particulièrement la chasse au sanglier est bien plus qu’un passe temps, un véritable rite de passage sans lequel l’enfant mâle ne saurait accéder au stade d’adulte. Il n’est pas nécessaire d’avoir abattu la bête, il est par contre indispensable d’y avoir participé, au pire en tant que rabatteur au mieux en tant qu’hypothétique tireur. Avoir joué de malchance en ratant de l’animal est pardonnable,  ne pas avoir été du rituel est inqualifiable. Les sociétés ont toutes leurs rituels, les rites ont souvent recours au sang pour leur efficience et leur longévité.

Aborder une dénonciation de la chasse est un acte courageux, traduire en langue corse cette sorte de profanation a quelque chose d’insensé. C’est bien ce quelque chose qui au départ nous a incité à tenter l’aventure. Entre l’odeur du mélange salpêtré et celle du souffre de la transgression, il n’y a qu’un pas….
Il reste et chacun le comprendra aisément, qu’un poème, comme tout acte de création, vaut bien plus pour sa manière que pour son intention et, précisément la manière, elle aussi, n’était pas sans présenter quelques difficultés.

En premier lieu, il faut bien admettre que la poésie d’Angèle est une poésie cérébrale, elle semble enfantée par la clairvoyance, elle énonce en fonction d’un projet dont on sent bien qu’il a été consciemment muri et son impact savamment calculé. Les textes poétiques corses semblent être généralement d’une autre nature, ils donnent le sentiment de naître des choses et des êtres pour accéder à notre imaginaire par une volonté qui leur est propre. Dans un cas le poète utilise les éléments pour étayer une construction qu’il a en tête, dans l’autre il s’accommode de ce qu’il trouve pour achever un édifice dont il ne connaît pas la configuration ultime.
Ainsi le très beau texte de Stefanu Cesari (Forme Animale, A Fior di Carta, 2008) dont la traduction en langue française donne :

« C’est un marécage foudroyé
De rage et d’animaux
Où j’ai grandi
Les chevaux morts errent
Ils viennent
à ton appel
esprits dociles
c’est fièvre
c’est vérité »

est plus conforme à l'essence de la poésie insulaire.

On remarquera que le poète ne fait qu’emprunter, selon ses propres dires, les éléments du décor, il les fait « monter » dans le texte sans leur enlever la fange qui les couvre. Du coup le texte traduit garde ce parfum animal qui est l’une des caractéristiques essentielles des textes en langue corse.

En second lieu, la structure du texte présente une exigence de lecture que l’on ne saurait sous-estimer. Nous sommes en présence d’un texte relativement long, dense, ne présentant ni ponctuation ni pause aisément identifiable hormis le découpage en trois strophes principales. La manière dont les vers (libres) sont cisaillés renvoie bien davantage au modèle de la poésie française (ou italienne) contemporaine qu’à ce qui se pratique ordinaire en Corse où la modernité de la facture n’est pas obligatoirement perçue comme un élément créatif à part entière mais bien plutôt comme une concession aux exigences de la modernité. Bien entendu ceci mérite d’être nuancé mais il suffit de consulter l’abondante production poétique contemporaine pour admettre que les recherches formelles occupent une place dérisoire comme pour signifier que l’essentiel est sans doute ailleurs.

Enfin, le champ lexical utilisé par l’auteure, et c’est peut-être ce qui frappe le plus fortement le lecteur, présente une dénonciation de la « barbarie » par le truchement d’un raffinement qui renvoie au code de l’urbanité. Dès lors comment traduire exactement« Hallali » ? Le terme de « Ghjacariccia » nous avait tenté mais le massacre est diligenté par des hommes et non par des chiens. Le terme de « Ghjuvanara » (orthographié parfois Ghjuvannara) s’est imposé en référence à la fin tragique des hérétiques de Carbini et compte tenu de la relative prégnance de l’expression « Hè sparata a ghjuvanara » (la boucherie a démarré) tout au moins au sein de l’aire linguistique du sud insulaire.
Et que dire des ces vers qui rappellent « Zone » d’Apollinaire :

« les rues des villes bruissent
d’un dimanche livré aux pas industrieux
des passants » ?


Fallait-il leur faire subir un bain de corsitude en effectuant une adaptation au contexte ou les traduire presque mot à mot quitte à introduire une sorte de pièce rapportée dans un univers figé ? Nous avons opté pour la seconde solution car la traduction littérale nous a semblé, dans ce cas précis, tenir parfaitement la route :

«  i carrughja citadini rimurighjani
d’una dumènica abbandunata à i passa industriosi
di i passenti »

Plus complexe fut la traduction du passage :

«  le corps se délite dans l’immobilité
d’une absence de rêve »


Le mot « corpu » désigne en corse « le ventre », il ne pouvait être employé, le terme « salma » désigne « la dépouille », il aurait pu faire l’affaire sauf que le terme français désigne tout à la fois un corps vivant et un corps mort. Employé « salma » eut été réduire la signification du texte. C’est la raison pour laquelle nous avons osé « omu » que l’on peut traduire par « homme » ou par « on ».
Face à l’imprécision du texte source nous avons préféré la polysémie du terme corse.
Dans le même esprit nous n’avons pas opté pour « immobilità » car ce terme parfaitement envisageable, comporte une élégance gracieuse qui fait songer aux danseuses que le pinceau de Degas a figé pour l’éternité. Il nous fallait du rude, du consistant et « stantarata » (pétrifiée) est venue naturellement avec son cortège de représentations.
La formule abstraite « absence de rêve » se rend tout naturellement par l’usuelle  et très prosaïque« senza sonnia » tout en la renforçant par l’adjonction de « mancu » (même), par ailleurs le verbe « déliter » m’étant inconnu en langue corse, je lui ai trouvé pour alter ego « strughja » (fondre ) tout en informant l’auteure de ma liberté qu’elle était en droit de refuser. La traduction du court passage  donne donc :

« omu si strughji in una stantarata
senza mancu sonnia »

Ces obstacles, tous ces obstacles m’étaient apparus dès la première lecture, ils ne s’étaient pas évanouis à la seconde ni à la troisième. J’étais à deux doigts de renoncer lorsque la fin du poème m’a interpellé :

« les mots se coagulent
dans le cousu décousu
des pages


J’ai froid jusque
dans le soleil »


La première strophe m’invitait à découdre le texte source pour mieux tisser la trame d’un nouveau texte. Il fallait le même fil mais la trame serait peut –être différente et au final l’étoffe mais découdre était nécessaire. C’est ce que je commençai à faire.
La seconde et dernière strophe semblait m’inviter d’une manière tapageuse….En effet, j’entretiens avec cet astre, un rapport à la fois obscur (c’est paradoxal) et charnel (c’est plus commun).Il suffit qu’il se profile dans un texte pou que tout s’éclaire et s’anime soudain. Je me souviens avec quelle délectation j’avais découvert le « Soleil cou coupé » du poème phare d’Alcool ou encore le Soleil Arachnide de Mohammed Khair-Eddine. Je me souviens que ces soleils m’avaient contraint de baptiser « Soleil Entropique » mon premier recueil poétique et que Jacques Fusina avait fait paraître « soleils revus » chez J.P. Oswald…L’astre me poursuit

« i paroli càghjani
in u cusgitu scusgitu
di i pàgini

T’aghju u fritu sinu à
l’infondu di u soli ”


C’était une invitation au voyage, je ne pouvais plus m’y dérober et c’est ainsi que « je me suis baigné dans le poème » d’Angèle
J’ai été bien trop long mais je m’aperçois que je n’ai rien dit tant il me reste à dire….D’autres le feront mieux que moi....

2009-10-05

Manifeste de Luri

 Essai de synthèse

 
manifeste de luriDes auteurs réunis à Luri le 22 août 2009, tous concernés par la question de la créativité et de la valorisation du livre, ont reconnu la dimension double de l’écriture, travail personnel et solitaire, et de la lecture, message au collectif qui a besoin d’une amplification par le groupe.

Or, les moyens d’amplification ne seront efficaces que si les auteurs sont capables de présenter un minimum de cohésion et tout d’abord en s’accordant sans ambiguïté sur la notion de littérature corse.

La littérature corse contemporaine est constitutive d’un imaginaire collectif qui puise ses racines dans l’oralité d’une culture insulaire spécifique tout en s’ouvrant au monde et à l’universalité.

Les productions de cette littérature sont identifiées par le lieu de leur création ou par leurs créateurs, par ceux qui sont ici ou par ceux qui sont d’ici.

On considère donc comme production de la littérature corse tout ouvrage affichant un rapport à la Corse écrit et édité en Corse ou ailleurs.

Pour assurer une promotion optimum de la production littéraire corse nous proposons les supports associatifs, informatifs et logistiques suivants:

1.    Une association des écrivains corses dont le but serait précisément celui qui justifie ce manifeste à savoir la valorisation de la production littéraire corse.

2.    Une plateforme virtuelle – site internet - qui permettrait un recensement  complet des publications, l’élaboration de notices descriptives et la création d’une télé/web entièrement consacrée à la présentation des auteurs et des œuvres.

3.    Un salon du livre corse organisé conjointement par l’association des écrivains corses et l’association des éditeurs corses en partenariat avec la Collectivité territoriale. Ce salon se tiendrait une fois l’an en Corse (écrivains en forêt à Vizzavona ?) et en deux autres lieux du continent (Paris, Marseille).

4.    Une émission mensuelle sur Via Stella consacrée à un échange entre les auteurs à partir de leurs œuvres.

5.    Des résidences d’écrivains organisées en partenariat avec les communes et qui permettrait aussi un contact direct entre les auteurs et la population favorisant ainsi un nouveau lectorat.


________________________________________________________________________
Méthode

Limite de l’action dans un premier temps aux écrivains

1.    Procéder à la rédaction d’un manifeste aussi simple que ci-dessus.

2.    Délai : 30 septembre pour nous mettre d’accord.

3.    Recenser tous les auteurs concernés et leur adresser le manifeste pour éventuelle approbation. Délai : 25 octobre.

4.    Convoquer ensuite une réunion de tous les signataires au centre Prumetei  pour mettre en place une association. Délai : 15 novembre.

5.    Une fois l’association  créée établir les contacts institutionnels utiles à la réalisation des divers projets (avec la CTC, France 3 Corse, des communes)
 
 
Dans un second temps, associer à notre démarche les artistes plasticiens, musiciens, chanteurs, comédiens pour un futur « Village de la création corse ».
 
                                                                             
 

2009-09-28

 

INTORNU A L’ ESSEZZA
De la faculté d’être
Rinatu Coti
Casa di u populu corsu/éditions éoliennes,60 p, 2004

 

Rinatu Coti InvistitaLa « Casa di u populu corsu » et les éditions éoliennes ont eu l’heureuse initiative de rééditer voici quelques années, le petit ouvrage de Rinatu Coti, publié pour la première fois en 1978. Nous disons « petit ouvrage » mais le qualificatif est impropre pour désigner cette œuvre majeure de la littérature insulaire, lequel est d’une rare densité et mérite d’être lu , relu et médité. Sa valeur intrinsèque réside tout à la fois dans le style, à la fois précis et élégant, de l’auteur mais aussi dans l’analyse pertinente et audacieuse des concepts de culture, de peuple et de tradition qui forment la trame profonde de l’ouvrage.
On ajoutera que l’édition du petit fascicule est d’une rare élégance, ce qui devrait combler les amoureux d’ouvrages de belle facture.

Pour l’auteur, la culture ne saurait se réduire à sa seule dimension ethnologique qui en fixe les contours et la fige, sans le vouloir, dans une définition qui la rend vite inopérante. Elle ne peut se comprendre sans une démarche de création et de re-création qui trouve son origine dans le pouvoir inventif de l’ Homme. Cette démarche implique que le dépositaire de schèmes culturels n’accepte l’héritage, légué par ses pères, que sous bénéfice d’inventaire.A lui de reprendre tel ou tel élément, d’en transformer tel autre, de refuser ce qui ne lui convient pas.

Malraux avait écrit : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ». Rinatu Coti ne semble pas dire autre chose et il disait cela à une époque où il suffisant souvent d’avoir recours au terme de culture pour s’exempter d’un minimum d’analyse critique, un peu comme si le « collectif » ne pouvait s’accomoder d’une démarche créative dont la phase ultime est obligatoirement le résultat d’une action individuelle (nous disons bien "la phase ultime" car la gestation d’une œuvre est bien entendu, collective).

Ces propos sont aujourd’hui presque unanimement acceptés et l’on reproche, d’ailleurs souvent à tort, au Riacquistu de les avoir ignorés.

« Intornu a l’essezza » nous démontre , au contraire, qu’il y avait déjà dans le mouvement de réappropriation culturelle cette noble précaution qui pourrait d’ailleurs fort bien devenir l’élément central, la pierre angulaire, d’un second Riacquistu que beaucoup, aujourd’hui, appellent de leurs vœux.

Nous préférons maintenant laisser la parole à l’auteur, cette parole vaut bien mieux que tous les commentaires qu’on peut en faire tant le propos est limpide et décapant.

1.
Afin de progresser un peu sur la route très malaisée de notre connaissance, il s’agit de tenter de dire – aujourd’hui – ce qu’est au plus profond le peuple corse : en réfléchissant, avec attention, à ce que les faits survenus dans le passé (il reste intimement tissé dans la mémoire commune, propre substance de la culture corse) sont les racines de notre pensée, volontaire d’être en devenir mais libre. Vivant à sa façon dans les temps actuels, l’homme corse reste fidèle à la tradition de son lieu. Il est persuadé que la sauvegarde trouve son origine dans la fermeté de l’homme enraciné en son lieu et en son sentiment.

1.
Si tratta di pruvà à dì, oghji, ciὸ ch’eddu hè, à u veru fondu, u populu corsu, par prugredì una stampa annantu à a starda sversa assai di u nostru cunniscimentu, fendu riflessu  è abbadendu chì i fatti successi in u passatu  chì ferma tessu à l’istrintu in a mimoria cumuna, propia sustanza di a cultura corsa, sὸ i radichi di u nostru pinsamentu vulintarosu d’essa à u vinenti, ma d’essa libaru. L’omu corsu stà fidu à a tradizioni di  so locu, salvamentu veni da a firmezza di l’omu arradicatu in u so locu è in u so sintimu.


2.
Recevoir et perpétuer un héritage, celui de nos aînés, sans faire davantage que maintenir la radition typique telle qu’elle nous parvient, sans en changer le moindre souffle, ce n’est en rien prendre conscience.

2.
Riceva è perpetuà solu una lascita, quidda di i nostri maiὸ, puru è massimu mantinendu a tradizioni sputica tali à quali edda ci veni, senza mancu mutà u minimu fiatu, quant’è ch’edda fussi eterna è intucchevuli in u so essaru di prima, ùn hè mancu apena piglià cuscenza.

17.
Pour pouvoir dépouiller le peuple et l’écorcher absolument, il lui a été mis ce masque qui tente de changer sa langue, sa pensée et sa culture. Ce masque mangeur de vie entend tuer l’être le plus profond, en l’enfermant dans une sépulture obscure. Il ne s’attaque pas seulement à ce qui se vit, il est avide de la part cachée, invisible. Il ébranle les racines de l’esprit et prend ses aises contre la vie précieuse qui fleurit autour de la matière matricielle. C’est à partir de l’être profond que sourd la vie abondante que rien n’arrête et qui résiste de toute son âme contre la destruction.

17. Par pudè spuglià u populu è spiddallu in tuttu, li s’hè missu issa mascara chì batti di mutalli lingua, pinsamentu è cultura. Issa mascara manghjavita, voli tumbà l’essa fondu di drentu, chjudendulu in una sipultura scura. Ùn s’attaca micca solu à ciὸ chì si vedi, hè braghjosa di a parti piatta, invisibuli. Sutrenna i radichi di a menti è s’ascerra à a vita priziosa chì  fiurisci in giru à u lignamu matricinu. Hè da  l’essa fondu ch’edda matra a vita bundenti chì nudda arreghji è chì risisti à l’anima contru à a sdrughjitura.

23. La liberté, l’homme la porte en lui, dans sa personne et dans son esprit, comme une source bouillonnante de vie et non encore venue à satiété. Elle s’assèche en même temps que l’homme et elle vit en même temps qe lui, dans le don qu’il fait toujours volontiers en défense du lieu. L’un ne peut jamais être échangé contre l’autre. Et pourtant la ressemblance existe. Mais elle n’est pas davantage  de personne que de forme ; la seule ressemblance est celle de la culture. Ressemblance non concédée par la nature ou imposée par un pouvoir supérieur, force de cohésion. Qu’un seul éprouve une douleur et tout le peuple souffre. Que l’on touche le lieu et l’on touche au peuple. Telle est la cohésion, puissance qui court au sein du peuple, au plus secret.

23. A libartà, a porta l’omu addossu, in a parsona è  in a so menti, conm’è una surgenti buddiccinanti di vita ancu à sbramà. Secca à tempu à l’omu, è vivi a tempu ad eddu, in u daziu ch’eddu faci sempri vulinteri in pratesa di locu. Tuccatu ad unu, toccu u populu tuttu quantu. Ùn esisti micca una forma aduprata da fabricà l’omini di u locu. Unu mai pὸ vena cambiatu pà un antru. È puri a sumiglia ci hè. Ma ùn hè micca di parsona nè di praforma ; a sola sumiglia hè quidda di a cultura. Una sumiglia micca cuncessa da a natura o imposta da un puteri supranu, ma nanzi arricata da una putenza interna, forza cucciva. Ch’eddu ni sintissi una, è soffri u populu. Ch’eddu si tucchessi u locu, è si tocca u populu. Hè quissa a cuesioni, putenza chì corri in u populu, sottu sottu.

27.
Le poète, lui, dit le jour ce que nul ne dit, ce qui se tait, mais que tout un chacun désire entendre et dire. Sa bouche ne se laisse pas clore. Sa bouche et sa langue sont celles du peuple. Son œuvre, il la file avec la quenouille de la joie et le fuseau du renouveau. Quand le poète meurt, son sang parle pour lui. Et lorsqu’on lui tranche la gorge, la terre reste imprégnée de son sang coulé goutte à goutte, véritable pluie pour la soif.

27. Eddu, u pueta, dici di ghjornu ciὸ chì nimu dici, ciὸ chì si taci, ma chì tuttu ognunu brama di senta è di dì. A so bocca ùn si laca micca tappà. A so bocca è a so lingua sὸ quiddi di u populu. A so opera a fila cù a rocca di l’aligria è u fusu di u riiru. Quandu eddu mori u pueta, parla par eddu u so sangui. È quandu eddu li si taglia a gannedda, ferma infusa a terra di u so sangui stiddatu, tempara da e seti.

28. Le mazzeri, lui, voit de nuit ce que nul ne voit, ce qui se cache mais que tout un chacun désire voir et faire. Sa personne ne se laisse pas interdire. Sa mémoire et sa conscience sont celles du peuple. Son travail, il le fait avec les mains de ce qui est juste et la force de la puissance. Quand le mazzeri disparaît, sa force agit pour lui. Et lorsqu’on lui tranche le vie, son rêve de chair reste mêlé à la mémoire tissée avec les morts et les vivants du lieu.

28.
Eddu, u mazzeri, vedi di notti ciὸ chì si piatta ma chì tuttu ognunu brama di veda è di fà. A so perssona ùn si laca micca pruibì. A so mimoria è a so cuscenza sὸ quiddi di u populu. U so lavoru u faci cù I mani di u ghjustu è a forza di a putenta. Quandu eddu sparisci u mazzeri, faci par eddu a so forza. È quandu eddu li si taglia a vita, u so sognu carnali stà buliatu à a mimoria tessa cù I morti è I vivi di u locu.






2009-09-19

Racines du ciel

Radiche suprane

Texte et photos de Tomas Heuer
Alain Piazzola, 84p, 2001
Textes en langue corse : Santu Massiani, Dumenica Colonna
Traduction : Dumenica Colonna

Racines du cielVoici un livre qui n’en est pas un….Il s’agirait bien plus d’une fenêtre ouverte sur le royaume mystérieux de nos amis les arbres lorsque la lumière du soleil a déserté l’horizon, laissant place à la quiétude des nuits étoilées.
Oui, c’est à ce moment que l’extraordinaire photographe qu’est Tomas Heuer ouvre son objectif pour de longues heures afin de nous faire découvrir ce que l’œil ne perçoit pas : l’autre vie des châtaigniers, des figuiers et des pins, ces moments de quiétude où la partie aérienne de la plante ressemble à s’y méprendre à sa partie enfouie dans le sol.

C’est le temps d’un autre temps, infiniment plus long et plus dense où les couleurs semblent s’inverser, donnant à chaque prise de vue l’aspect d’un cliché solarisé qui place d’emblée notre sujet d’ordinaire si discret, au centre d’un monde palpitant qui nous frôle sans jamais laisser de trace.

Une pure merveille ! Un livre devenu introuvable que le si discret Alain Piazzola ferait bien de rééditer tant les occasions de nous émerveiller et de rêver sans devenues rares.

Rien ne manque à cet ouvrage : ni la maquette générale, ni la qualité des textes de Santu et de Dumenica, ni le côté pédagogique, ni, bien entendu, la somptueuse iconographie..

Ces « tribulations nocturnes sur l’île des arbres de beauté » pour reprendre le sous-titre, méritent de figurer dans toutes les bibliothèques, c’est l’exemple accompli du beau livre, du très beau livre, du livre que l’on ne se lasse pas d’ouvrir et que l’on a peine à refermer….

Nous qui sommes sans arrêt assaillis par les promotions commerciales des best-sellers et les ritournelles un peu fade des ouvrages de cartes postales, découvrons que dans ce monde difficile de l’édition, il existe encore des artisans capables de sculpter un livre pour en faire une œuvre originale, attachante et que nul autre support ne remplacera jamais.

Alors, si vous pouvez mettre la main sur les derniers exemplaires de ce joyau, qui peuvent encore dormir dans les rayons de quelques librairies, n’hésitez pas un seul instant à en faire  l’acquisition et profitez de l’occasion pour harceler Alain Piazzola, 1 route de Sainte Lucie à Ajaccio, afin qu’il nous fasse l’immense plaisir de rééditer ce monument.

2009-09-14

A  Filetta

Tradition et ouverture

Jean Claude Casanova
Préface Ghjacumu Fusina
Colonna Edition, 122 p, 2009



 

norbert paganelli/jean claude casanovaNous avons eu le grand plaisir de présenter, au sein de cette rubrique, le site l’Invitu de Jean Claude Casanova (www.l'invitu.net) et d’échanger avec lui sur la genèse et les prolongements qu’il comptait donner à son entreprise…Il s’était bien gardé de nous dire qu’il avait en projet un ouvrage, un bel ouvrage sur le groupe « A Filetta » !
Nous ne savions pas que cet amoureux sincère et passionné de notre terre avait à ce point intégré ce goût pour l’omerta ! L’amour, dit-on, rend aveugle, nous constatons aujourd’hui que la passion peut, elle rendre muet….

Et muet nous le sommes aussi car ils sont assez rares les ouvrages sur les groupes musicaux, un peu comme si le chant se suffisait à lui-même !
Jean Claude réussit le tour de force de faire aimer pour ceux qui n’aiment pas encore tout en faisant adorer ceux qui aimaient déjà. En véritable « praticien », il porte un regard pertinent et une oreille attentive à ces jeunes gens, tous issus du Riacquistu, mais qu’ils semblent aujourd’hui largement dépasser pour se fondre dans ce vaste ensemble des musiques du monde.

Bien plus qu’une simple monographie descriptive, l’auteur a réalisé la prouesse de situer dans le temps et dans l’espace le projet de ces artistes pas tout à fait comme les autres qui ne peuvent concevoir leur art sans les notions d’échange et d’interaction. Belle démarche, magnifique et louable ambition qui repose sur l’idée (parfois mal en point par les temps qui courent) que toute culture implique non l’enfermement mais le dépassement. C’est d’ailleurs ce point commun à toutes les aires culturelles du monde qui fait d’elles des passerelles, des ponts facilitant les rapprochements dès lors que l’on se donne la peine de bien vouloir les traverser. Hors de cette transcendance, inhérente à tout projet de qualité : point de salut mais le triste constat d’un logos se métamorphosant en slogan, le slogan en catéchisme et le catéchisme en prêt à penser pour hommes pressés…

L’histoire du groupe, de ses débuts hésitants à son éclatante réussite nous fait découvrir des hommes simples et exigeants, conscients de leur talent mais aussi de leurs limites, des êtres que l’on regrette de ne pas connaître intimement tant le message d’honnêteté qu’ils diffusent semble leur seule et vrai nature. La seule en tout cas qui a bien pu leur permettre de passer sans encombre les embûches du long chemin initiatique qui va de l’ombre à la vrai lumière. Non point celle qui éblouit et se nourrit de paillettes mais celle qui éclaire et tente de nous rendre, à la fois, plus sensibles et plus intelligents.

A Filetta, on le sait, a réussi son pari insensé. Jean Claude Casanova vient de réussir le sien qui cache derrière le travail et la patience, le grain de folie sans lequel rien ne se fait.
Et, puisqu’il n’est jamais facile de réussir un premier livre, avouons à notre ami qu’il vient de signer là un ouvrage dont on espère bien qu’il ne demeurera pas un essai orphelin.

Nous serions trop nombreux à le pleurer ….

Au travail Jean Claude !

2009-07-08

ELOGE DE LA POESIE
Saint-John Perse



saint john perseC’est à une haute figure de la poésie contemporaine que nous faisons appel aujourd’hui. Un auteur réputé difficile dont le caractère altier ne pouvait tolérer le compromis et encore moins la compromission. Diplomate de profession, il fut l’un des premiers à s’élever contre les accords de Münich, ce qui lui valut le surnom de « diplomate le plus haï du III° Reich ». Pressé par l’homme du 18 Juin de rejoindre son équipe à Londres, il déclina l’invitation afin de sauvegarder son indépendance créatrice. Sollicité par son éditeur pour participer à des actions promotionnelles en faveur de ses ouvrages, il s’y déroba systématiquement, interdisant même la moindre publicité dans les médias de l’époque…
En 1960, le prix Nobel de littérature lui est attribué, à cette occasion il prononça un discours dont nous mettons en ligne la première partie.


« J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.
La poésie n’est pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Ecart accepté, non recherché par la poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications pratiques de la science.
Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation diffèrent.

Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe « quantique » d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures physiques ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est le vrai terrain de germination scientifique », allant même jusqu’à réclamer pour le savant le bénéfice d’une véritable « vision artistique » ― n’est-on pas en droit de tenir l’instrument poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ?

Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence ? La réponse m’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne. Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion ; il n’est pas moins d’expansion dans l’infini moral de l’homme ― cet univers. Assi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même.

Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Etre, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie « fille de l’étonnement », selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut la plus suspecte.
Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie ― et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques : parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain.Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté.

Fierté de l’homme en marche sous la charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité réelle et d’intégralité psychique… Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien non plus de purement esthétique. Elle n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la beauté, suprême alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.
(….)

2009-06-15

OUVREZ la LUCARNE !


la lucarne invistita Un site a récemment appelé mon attention : il s’intitule la Lucarne (www.memoireduvent.canalblog.com/) et mérite qu’on s’y arrête. On y trouve quantité d’herbes folles et des textes venant d’horizons variés. Visiblement conçu sans projet rationnel il possède le charme de boutiques de brocanteurs où les objets s’accumulent et finissent par se lier d’amitié, pour notre plus grand plaisir. Nathalie Billecocq, qui en est à l’origine est une passionnée des arts et de la littérature et cette passion se double d’une qualité peu courante qui la rend éminemment attachante : la modestie. Elle affirme haut et fort que ses textes (présents sur son site) ne sont pas à la hauteur de ceux qu’elle accueille…Tel n’est pas notre sentiment, c’est la raison pour laquelle nous lui avons arraché la faveur d’en publier deux en fin d’article…Ce fut presque aussi difficile que d’obtenir un petit portrait d’elle ! Non seulement la poésie se fait rare , elle est de plus, d’une grande discrétion …Un message à méditer en ces temps ou la valeur est souvent confondue avec la fugace notoriété.

Qui êtes-vous Nathalie Billecocq ?

Je suis née à St Lô en 1962 dans une famille d'éducateurs un peu bizarre .
En 64 j'atterris avec ma famille à Bressuire, petite ville des Deux Sèvres où j’ai passé mon enfance et  mon adolescence.
En 1978 mon père crée la troupe  professionnelle  le "Théâtre du Bocage".
C'est sans doute à ce moment que le virus me contamine. A 16 ans j'annonce à mes parents que je plaque mes études plus que laborieuses pour aller faire du cirque. Finalement  j’ai choisi le théâtre.
En 1891 je suis entrée à l'école supérieure du théâtre de Strasbourg pour en partir assez rapidement retrouver mon amoureux et travailler avec lui. On est pas sérieux quand on a 20 ans...
J'ai aujourd’hui cinq enfants et j'ai arrêté ma carrière de comédienne il y à une dizaine d'années après la naissance de Jeanne.
 Je suis actuellement aide à domicile, je passe mes journées chez les personnes très âgées ou handicapées pour les aider dans leur quotidien.


Qu'est-ce qui t'a donné envie de faire ton blog et depuis combien de temps existe-t-il ?

J'ai ouvert « la Lucarne » en juillet 2005 avec l'aide de mon fils Léo (11ans à l'époque)
qui venait de créer un site pour présenter ses poésies.
Je me suis lancée avec tout simplement l envie de partager avec mes proches ce qui me touche,.
La poésie, l'art, mais aussi les petites choses "sans importance" qui jalonnent notre vie.
J'étais loin d'imaginer que les poètes viendraient un jour y déposer leurs textes.
As-tu rencontré des problèmes techniques lorsque tu as créé ton blog ?

Oui, j'ai rencontré au départ des difficultés car le langage informatique m’est rigoureusement incompréhensible… Un vrai charabia !. Petit à petit j’ai (un peu) appris et je sollicite souvent les aides  de mes proches et de mes connaissances mais à dire vrai je ne me « prends pas la tête », je constate que le site fonctionne, qu’il attire des gens intéressants et cela me suffit amplement pour l’instant.


En général pour faire connaître un site, il faut procéder à toute une série de référencements… On a l’impression, pour ce qui te concerne que les gens viennent à toi naturellement….

En partageant les œuvres que j'aime, je sème forcément des petits cailloux que certains trouvent et me rapportent.
Tout a commencé avec mon ami, artiste plasticien et poète, Kamel Yahiaoui.
C'est grâce à lui si aujourd'hui la lucarne est riche de tous ces artistes kabyles, mes frères de cœur.
En 2006, après avoir écouté le portrait de Kamel  par Xavier Pestuggia sur France inter dans l'émission Cosmopolitaine, j'ai rédigé un petit article le présentant.
Suite à ce petit papier, Kamel m'a contacté et envoyé des œuvres pour le blog, depuis nous ne cessons de correspondre.
Il m'a présenté ses amis, Aksouh, Ben Mohamed , Nabile Farès...  Hamid Tibouchi (lui-même poète et peintre de grand talent) avec qui j'ai noué des liens d'amitié.  Grâce à lui j'ai connu Josyane de Jesus Bergey, poète et femme formidable qui à son tour me met  en contact avec ses amis,  je pense plus particulièrement à Serge Wellens et Bernard Perroy dont  l'écriture me chavire.
Début mai, Frederic Pacéré Titinga  à découvert son poème "Carte postale" dans la lucarne et m'a envoyé un mot.
Ces rencontres se sont faites tout simplement, dans l'échange, la générosité, avec beaucoup d'humanité. C'est un trésor.

Qu’est-ce qui t’a donné le goût de la poésie ?

A 18 ans, j'ai rencontré Gérard Vernay  metteur en scène qui  m'a proposé un rôle dans "Diurne"  le spectacle qu'il créait à partir de textes de Jean Tardieu. Ce compagnonnage au théâtre et dans la vie à finalement duré une dizaine d'année.
Gérard était amoureux de la poésie, il m'a fait découvrir Colette Peignot (Laure), Adamov, Pierre Albert Birot, Césaire, Arthaud, Bataille, Pierre Reverdy que j'adore et beaucoup d'autres. Depuis cette date j’ai toujours aimé fréquenter les poètes et lire leurs textes.

Tu ne parles pas de tes textes qui sont pourtant sur ton site….

Je me demande si je ne vais pas les retirer, je trouve qu’ils ne sont pas « à la hauteur » de ce qui me parvient…Sans fausse modestie, je ne me considère pas comme un poète ou une poétesse (comme on voudra). Etre sensible à la poésie des autres me comble et me suffit amplement


Le soleil a plongé derrière la maison
La lucarne ouvre un œil
Une ombre s’effiloche pendue à la gouttière
le chat dans le jardin
Joue
Un deux trois soleils

U soli hà ciuttatu darretu à la me casa
U purtiddinu apri un ochji
Una ombra si sfilaccicheghja appesu à la canaletta
A ghjatta in  u giardinu
Ghjoca
Unu dui è trè soli




J'attends

La nuit n’en finit plus de s’étendre comme une femme langoureuse
qui  chérit  ses  coussins.   La  nuit  envahit  les  jours,  lancinante
complainte,  indicible blessure.

J’attends
la voix du vent
dans la nuit qui s’étend
J’attends
des nouvelles du vent 
mais le vent est  sans souffle
il ne sait plus chanter 
juste me rappeler 
que son cri  l’a éteint 
comme une simple bougie
que  l’ombre  des fantômes
a le poids de l’enclume 
j’attends
la voix du vent
dans la nuit qui s’étend

J'ai posé sur mon crâne la lampe des tempêtes

Aspettu

A notti ùn a finisci più di sparghjassi com’è una donna bramosa
Chi godi cù i so cuscina. A notti invaisci i ghjorna, dulurosu
Lagnu, indicibula offesa.

Aspettu
a boci di u ventu
in a notti chi si sparghji
Aspettu
nutizii di  u ventu
ma hè senza fiatu u ventu
ùn sa più cantà
ghjustu  fammi ricurdà
chè u so gridu l’hà spintu
com’è una tinta candedda
Chè l’ombra di i spiriti
Hà u pesu di lalcudina
Aspettu
Aboci di lu ventu
In a notti chi si sparghji

Aghju ponu nantu à u me capu u lumu di i timpesti




2009-06-06

Jean Pierre Santini éditeur…

A Fior di Carta

20228 Barrettali



 jean pierre santini invistita L’homme intrigue et force l’admiration. Discret, le visage mangé par une barbe poivre et sel, le regard abrité derrière des verres fumés il recèle une énergie peu commune et un sens de la parole donnée qui devient rarissime, ici comme ailleurs…L’éditeur Jean Pierre Santini est aussi, et avant tout, un écrivain qui publia en 1967 au Mercure de France: Le Non-lieu avant de choisir son île comme source d’inspiration. On lui doit un essai sur le FLNC, paru chez L’Harmattan en 2000, plusieurs polars parus aux éditions Albiana : Corsica clandestina (2005), Isula blues (2005), Nimu (2006), un ouvrage de poésies : Comme une aube à jamais (2005), et un petit ouvrage sur le racisme anticorse de Sénèque à nos jours (2007). Ces deux dernières publications font partie du catalogue des éditions qu’il dirige. Nous avons souhaité en savoir un plus sur ces éditions un peu particulières

 

 Peux-tu m’expliquer ce qui a motivé la création d’A Fior di Carta ?

 
C’est à l’issue d’une réunion politique désespérante où l’on éprouva, une fois de plus , l’impuissance  militante  à imaginer ce que pourrait être une Corse « capable  de législation » comme l’écrivait Rousseau,  c'est-à-dire capable d’imaginer un vivre ensemble qui soit autre chose qu’une simple échange et une simple consommation de marchandises, qu’avec mes amis Sébastien Bruneau et Francescu Neviani, nous avons pensé à une maison d’édition qui essaierait,  du moins, de garder en mémoire les textes significatifs de notre histoire contemporaine et aussi les textes littéraires, notamment poétiques, que les autres éditeurs hésitent à publier.

 Mais il y avait déjà sur l’île de nombreux éditeurs, ne leur avez-vous pas porté  préjudice en créant une nouvelle structure ?


En fait nous ne portons préjudice à aucun autre éditeur, ni en Corse, ni ailleurs, car aucun autre ne fabrique les livres comme nous les fabriquons.
 
 Lorsqu’on examine la liste des publications effectuées, on a du mal à discerner une ligne éditoriale (poésie en langue corse, nouvelles n’ayant rien à voir avec la Corse, textes politiques, documents historiques….) est-ce volontaire ?
 

Je crois une ligne éditoriale se dégage progressivement. Elle donne aujourd’hui la priorité à la poésie parce que c’est le langage premier, celui qui justifie tous les autres.
 

 Pour situer un peu ton initiative sur le plan « économique », peux-tu me dire combien de titres tu publies chaque année, quel est ton chiffre d’affaire et à quoi servent les éventuels bénéfices ?
 

Depuis Juin 2006, 42 titres ont été publiés, soit une moyenne de 14 par an. Il n’y a pratiquement aucun chiffre d’affaire puisque les sommes engagées dès le début sont stables et tournent autour de 4000 €. On rentre simplement dans nos  fonds modestes. Tout repose sur mon travail militant bénévole.
 

Un peu dans le même ordre d’idées : quel est le tirage moyen d’un ouvrage ?
 

Le tirage moyen des ouvrages est de 150 exemplaires. Certains ont été tirés à 300. Mais c’est le maximum…  que peut supporter un homme seul fabriquant les livres pages par page.
 
 Y-a-t-il des difficultés particulières à agir en Corse (nombre de points de ventes limités, période d’euphorie estivale succédant à une période de léthargie hivernale…..)
 

Je ne me pose pas tellement la question. Je sème mes bouquins…  en oubliant la plupart du temps de recontacter les quelques points de vente… Les libraires les plus scrupuleux me rappellent parfois qu’ils me doivent quelque chose ! En fait, je vends un peu par correspondance et je compte sur les auteurs pour  diffuser autour d’eux.  Enfin, j’organise chaque année une « Ghjurnata libri aperti » (Journée livres ouverts) dans le Cap ce qui permet d’écouler directement quelques  exemplaires.
 

 Vas-tu continuer à produire, au sens premier du terme, tes livres toi-même ou vas-tu sous traiter l’impression afin de te rendre plus disponible ?
 
Je sors mon 43 ème titre pour le mois d’août 2009 et, à compter de cette date,  je cesse de fonctionner comme Charlie Chaplin dans les temps moderne, dans une sorte de sarabande absurde, pour mettre au monde les produits de ma petite fabrique de littérature. Donc plus aucune publication  « à la main » et relance éventuelle avec un imprimeur dès janvier 2010, mais avec un choix strict d’ouvrages limités à 3 ou 4 par an.
 
Et l’auteur J.P. Santini dans tout cela ? L’auteur ne souffre-t-il pas trop de cet énorme travail matériel qu’est le pilotage d’une entreprise de fabrication comme la tienne ?

A partir de cette petite fabrique de littérature que je crois peu répandue au monde  l’auteur en question nourrit aussi sa « petite fabrique de solitudes » (C’est en fait le titre d’un bouquin en préparation à partir de la somme des expériences  banales ou insolites d’une vie.  Du moins ce qu’il en reste en mémoire. )
 
Comment  faut-il comprendre le nom de ton enseigne « A Fior di carta » s’agit-il de « la Fleur de papier » ou d’une sorte d’expression du type « A Fleur de papier » comme on dit A Fleur de peau » ? 
 

 Voici donc la petite histoire du choix de cette « enseigne ». Sébastien Bruneau avait demandé à un de ses amis, membre du groupe de chanteurs « I messageri », de trouver un nom. Or celui-ci, employé dans une station service à des tâches ingrates y réfléchissait tout en regrettant d’être dans l’obligation d’accomplir un travail qui ne facilitait pas l’inspiration. Le désir de trouver une expression qui convienne  et l’empêchement dans lequel il était d’y réfléchir sereinement, provoqua une irritation qui  se traduisit par un hérissement  de peau.  A fleur de peau… A fleur de papier… A Fior di carta était née.  L’enseigne est d’autant  plus belle qu’elle exprime  exactement ce qu’est l’imprimerie,  l’effleurement des mots sur la page, comme le frisson qui court sur la peau.
Donc, ne pas confondre cette émotion avec  le prosaïque «  Fior di carta » qui conviendrait  plutôt  au papier toilette !  Ne jamais  oublier en l’occurrence la première lettre de l’alphabet qui aide toujours à l’étonnement.
 






2009-05-28

Rives en chamade
Danièle Maoudj
Préface de Nedim Gürsel
Postface de Ernest Pépin

L’Harmattan, mai 2008.


danielle MaoudjVoici une question qu’on ne manquera pas de se poser (de nous poser) : l’ouvrage Rives en chamade que Danielle Maoudj a publié en mai 2008 fait-il partie de la littérature corse ?
On trouve dans ce recueil poétique une majorité de textes en langue française ayant pour thème l’île de Corse. Certains de ces textes sont traduits en langue insulaire par Marc Biancarelli, d’autres le sont en Kabyle.

Le projet de Danielle Maoudj nous semble évident : présenter au lecteur un bouquet inhabituel composé d’éléments variés dont elle est la dépositaire (Corse par sa mère, Kabyle par son père, Française par sa formation scolaire et universitaire).


Ce projet répond-t-il à une demande légitime ? Bien évidemment ! Il nous montre de manière magistrale que les débats que nous avons sur les contours de notre identité et la définition d’une production autochtone sont largement dépassés par la création qui, elle, ne s’embarrasse pas de questions adventices. Lorsqu’un peintre n’utilise plus le châssis entoilé, qu’il n’applique plus le pigment au pinceau, qu’il projette d’autres matériaux colorés sur le support, cesse-t-il pour autant d’être un peintre ?
On pourrait bien entendu créer des catégories sui generis mais, à l’heure qu’il est, il y aurait une inflation de ces catégories sans que cette taxinomie puisse être dotée d’une véritable fonction heuristique.


Un peu comme les juristes sont toujours décalés par rapport au réel sans cesse mouvant, les théories sur l’art et la littérature semblent courir après « ce qui se fait déjà ». Loin de nous l’idée de blâmer la théorie, de nous moquer de qui que ce soit mais force est de constater que les uns travaillent dans le monde ordonné et éclairé et les autres dans un univers foisonnant dont ils s’efforcent de dissiper la nuit. Les uns travaillent, pourrait-on même dire, les autres bricolent (au sens exact de Claude Levy-Stauss), c'est-à-dire qu’ils utilisent des matériaux non homologués, disparates, détournés et qu’ils font mine de s’en accommoder. Les uns ont un maître, exigeant, injuste auquel ils doivent rendre des comptes en termes de logique, d’école de pensée, de cohérence, les autres semblent ne pas en avoir et ne devoir rendre de comptes qu’à eux-mêmes (ce qui n’est pas une mince affaire).

Alors, disons-le tout net : l’ouvrage de Danielle Maoudj nous va droit au cœur car il fait chanter ce que l’on dissimule afin de nous abreuver du mythe de l’unicité. Elle ne nous abreuve pas, elle nous inonde d’une lame venue des profondeurs de la mer, là où naissent les nouveaux mythes nécessaires à nos vies plus qu’à nos légendes. Ce petit ouvrage, enrichi d’une belle préface et d’une non moins belle postface mérite bien plus que l’attention distraite qui lui a été accordée jusqu’à présent.

Nous avons choisi de présenter un texte finement et fidèlement traduit en langue corse par Marc Biancarelli et de le faire suivre par sa version en langue Kabyle en respectant la présentation de l’ouvrage


Mon père, pardonne-leur

Dans le silence de ta mort
J’entends gronder ton inquiétude

    « J’ai libéré la Corse et la France pour rien »

Les ténèbres me saisissent

Automne deux mille un
Tu choisis de partir
Asphyxié par un air charognard
                Des chemises noires toujours à l’œuvre

Depuis ton départ
Les rochers mauves
Sont attaqués
            L’ennemi
            Vertige d’un temps clos

Notre Corse est rongée par le ressentiment

            On dit que la contagion est planétaire

Le sang rancunier coule à flots
Les murailles tremblent
S’écroulent
Ouvrent la voie à la démence

Tu me confies tes doutes

    « J’aurai dû écouter ta mère, ne jamais revenir en Corse »

Mon père, je t’en prie
Pardonne-leur

            Ce sont des errants de la pensée
            A l’ombre de la vie

Pardonne-leur
Ta fille est Corse



O bà pardὸnali

In u silenziu di a to morti
Sentu sorghja a to inchiitùdina

“Aghju libaratu a Corsica è a Francia in darru”

A bughjura m’aguanta

Vaghjimu dui milla è unu
Scelsi di parta
Affucatu da un’ aria pridaghja
            Di i camisgi neri sempri prisenti
Dipoi a to partenza
I cantoni malvi
Sὸ attaccati
            U numicu
            Baracina d’un tempu chjusu

A noscia Corsica hè rosa di feli
   
Si dici chì a cuntaghjoni hè pianettaria

U sangu di rincori miscia à fiumu
I muraddi trimulighjani
Cadini
Aprini a strada à a scimizia

Ma palesi i to dubbiti

« Avariu duvutu stà à senta à mammata, ùn vultà mai in Corsica »

O bà, ti pregu
Pardὸnali
Sὸ paciaghji di u pinsà
                        À l’umbra di a vita

Pardὸnali
Hè Corsa a to fiddola



A baba, semmeh-asen

Di tsusmi id-yezin I lmut
zerreɣ mi d-yeqqar babba
(acimi nuɣeɣ ɣef tmurt
hyiɣ-d la Corse d Fransa

izzemi yizer-ik yettru
izri, tennuɣed ɣed ulac
ɣunzant wid ur nceffu
ttun-k mi tezled ɣef nɣac

di tizzet n lexrif
zriɣ-k truhed
La Corse teshinzif
Zwir ad tt-tesgujled

La qaren tzeher
Yal tizi terɣa
Idamen d iɣzer
Nezer di lferma

Yemma tɣuzed
Thuzed-d ixef-is
Amzun tendemmed
Mi yerez wawal-is

Lemmer d itwezned
Izen I d ak-tenna
Ur d-tettezayed
Ar la Corse lebda

unzeɣ-ak a baba
Meyez asen-tsumhed
Amger ur yezra
Tizelgi I deg yeced

Ma tsumhed-asen
Ulac tindemmir
Nutni d i- Corsiyen
Yelli-k d tacorsit
2009-05-28

Xavier Casanova : l'homme qui trouble...


 

xavier Casanova Ceux qui pensent que la production intellectuelle de notre île verse dans le conformisme en seront pour leurs frais…Avec cet homme là on ne sait jamais où peut vous mener la question la plus anodine, la remarque de pure forme. C’est que, probablement, pour lui, rien n’est anodin et qu’il ne saurait exister que du signifiant…Encore faut-il avoir le courage de creuser pour en débusquer le ou les sens cachés…

Inclassable ? Certainement ! Dérangeant ? Probablement ! Lucide ? A vous de juger !

Nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, la poésie n’a pas pour fonction d’orner la vie mais de contribuer à en changer le sens, voilà pourquoi les propos de Xavier Casanova nous vont droit au cœur. Il n’est question de dire que nous sommes d’accord avec tout, il est seulement question de remercier celui qui vient nous troubler et envers qui nous nous devons d’avoir, au minimum, « de la patience et des égards ». La vérité nous oblige à avouer que nous éprouvons aussi cette forme d’amitié muette que l’on nomme complicité.


NB :Nous avions posé nos questions à Xavier en langue corse mais il a préféré y répondre en français. Nous avons donc conservé les questions initiales en les doublant d’une traduction.


Parchi aveti fattu u vosciu situ ?  Chì n'aspittàiati ?
Pourquoi avez-vous créé votre site ? Qu’en attendiez-vous ?

Le site, ou blog, Isularama a été créé lorsque j’assumais la direction artistique du magazine Ci Simu, dont j’ai assuré, à ses débuts, la conception et, jusqu’au numéro 7, la réalisation. Outre quelques articles. Il s’agissait alors, à travers le blog, d’attirer l’attention de l’équipe du magazine sur le web, et sur la nécessité de compléter l’édition papier par une présence sur Internet. J’ai donc mis en place Isularama. J’ai, par ailleurs, utilisé les facilités du blog pour créer aussi Lignes Blanches, un site qui venait appuyer la promotion d’une pièce de théâtre, écrite par Corinne Mattei et Dominique Orsatelli. Cette intervention venait appuyer la forte implication de Ci Simu dans la production de cette œuvre.
De son côté, Claire Vallecalle s’est employée à développer, à partir de sa rubrique CDgraphie, une présence de Ci Simu sur MySpace. Sa connaissance du monde de la musique et du monde connexe de la réalisation n’a pas tardé à enrichir la liste des « amis ». Son travail constant et patient a créé à lui seul le réseau de complicité dont Ci Simu avait besoin. Avec un résultat bien plus probant que les ventes qui, en dehors du frémissement de quelques kiosques bastais, n’ont jamais retourné un bourdonnement à la hauteur du projet initial.
Le blog Isularama lui-même n’a jamais produit ce « buz » – l’adrénaline du vebumaestru – qui eût complété, dans la virtualité de l’Internet, l’audience trop modeste du périodique. Il fut imaginé, par moi, comme un outil collectif où les rédacteurs auraient pu déverser leurs excédents de plume, répercuter aussi de manière systématique tous les mails annonçant à la rédaction quelque événement que ce soit ; un espace, aussi, offert à de nouvelles plumes prêtes à affronter l’écriture, comme la douce et molle sanction des commentaires.
Pour diverses raisons, ce germe n’a jamais trouvé le terreau où s’enraciner. Reste la force vitale qui permet à certains arbres de s’enrocher entre deux blocs de granit, au risque de se bonzaïser tout seul. C’est un peu ce qui est advenu. Simplement parce que rien n’a jamais pu tuer en moi l’irrépressible besoin de créer, quelles que soient les conditions et les circonstances.
Constatant qu’après mon départ, m’était infligée – sanction symbolique – l’effacement des néologismes de mon cru, qui figuraient en couverture de Ci Simu – « isularama » et « Corsicazine » –, j’ai mis la main sur l’un et l’autre, en relançant le blog Isularama et en créant, sur YouTube, la chaîne Corsicazine. Cette dernière sert de réceptacle aux productions un peu délirantes des virtuels Studio de La Gare (de Ghisonaccia) et de sa troupe fétiche, The Little Corsican Webcam Pocket Theater. C’est ma manière de cultiver mon jardin (qui comporte par ailleurs deux lignes de tomates réunissant 14 variétés distinctes, signalant ainsi mon obsession de la diversité).
Aujourd’hui, ce blog n’est rien d’autre qu’un des étages de mon laboratoire. D’autres blogs sont encore davantage expérimentaux, notamment un blog « Savoir rédiger une demande d’emploi » qui met en pratique diverses manières de se f. d’entrée de jeu de la tête du patron (que j’imagine très proche du Médef). C’est ma plus forte audience, même si elle est alimentée pour l’essentiel par des quêtes réelles de conseils. Le parcours des pages laisse penser que la récréation offerte de manière inattendue aux demandeurs d’emploi est appréciée, malgré les angoisses certaines des visiteurs français et les espoirs probables des visiteurs du Maghreb ou du Sahel. J’imagine même quelques éclats de rire sur les consoles des « pôles emploi », dans un de ces espaces de convivialités décorées de chek lists aidant les chômeurs à repérer la qualité qu’il leur reste encore à travailler pour parfaire leur employabilité dans un monde globalement licencié.
Rapportées à la question initiale, toutes ces digressions montrent que, quelque part, il me semble toujours incongru de répondre de ses créations à partir d’un pourquoi et d’une attente. Pour que vous sentiez mon désarroi face à cette question, c’est un peu comme si je vous demandais « Pourquoi tu respires ? Qu’est-ce que tu en attends ? ». La création, pour ce qui me concerne, relève d’une dynamique irrépressible et permanente. Je ne sais pas cuisiner les nouilles autrement qu’en y apposant, d’une manière ou d’une autre ma griffe. Certains voient les nouilles. D’autres apprécient ce qui dépasse.


À tempu d'oghji, seti cuntentu o scuntentu di a voscia opara ?
A ce jour, êtes-vous satisfait ou insatistait de votre réalisation ?

La satisfaction est un sentiment à deux dimensions, personnelle et collective. La première rapporte les résultats à mon propre parcours, à mon propre travail, à la résistance de la matière (des mots, des images, des sons), à la plasticité du cerveau (des stimulations et du sens), aux caractéristiques des instruments (aujourd’hui, ma palette de logiciels, et, dans cette palette, l’éventail des fonctionnalités que je maîtrise).
Dans cette dimension, j’ai la satisfaction d’avoir exploré un champ qui dépasse les spécialisations habituelles, et aussi la satisfaction d’avoir théorisé, sous certains aspects, l’application de ma pratique à ce champ. Je pense, notamment, à ce que j’appellerai « les processus de schématisation », qui me donnent la clef me permettant de faire un lien entre des actes, des outils et des objets mis à distance les uns des autres par les divisions courantes du travail. Par exemple, dans le domaine de la presse, la rédaction des textes, l’acquisition des images et la mise en forme graphique font appel à trois métiers distincts, et donc, nécessairement, à des protocoles régissant la « bonne conduite » des uns à l’égard des autres.
À cet égard, Ci Simu était le lieu idéal où l’inventivité pouvait aussi porter sur ces protocoles, pour en faire émerger d’autres, et, notamment, des protocoles de travail beaucoup plus proches de ceux qui s’observent dans ces agglomérats où de jeunes passionnés de musique, d’images et d’informatique réunissent leurs compétences, en se donnant pour ciment la recherche effrénée du « kool & fun », plutôt qu’en se fossilisant d’entrée de jeu dans ces formes particulières de traditions et de protections qu’expriment, par exemple, une carte de presse et le statut qui va avec. L’impensé fait toujours beaucoup de bien au pré-mâché. L’instituant déplace toujours les frontières de l’institué, pour parler un langage aujourd’hui désuet.
Ces remarques font passer dans la seconde dimension de la satisfaction, puisqu’elles commencent déjà à la rapporter non plus à mon parcours personnel, mais aux réactions engendrées par ce parcours dans les collectifs où il s’est déroulé, ou auxquels il s'est trouvé confronté.
En premier lieu – c’est l’expérience la plus récente – le collectif Ci Simu. Ce projet prend sa source dans un amateurisme à peine dégrossi par l’expérience de la vente d’espaces publicitaires, dans une vision fascinée par l’arrogante vacuité de la presse gratuite, et dans une sorte de résurrection culturelle acquise sur le tard par l’expérience de la scène et l’intériorisation, en bribes et rudiments, du jeu d’acteur appris dans divers ateliers de théâtre. Autrement dit, un projet qui a les couleurs du repoussoir, mais dans lequel je m’engage, parce que, n’ayant aucune expérience de la presse, c’est l’occasion d’y goûter.
Et aussi parce que, pour combler ce qui semble manquer à la Corse, il n’est de meilleure démarche que de faire avec les moyens du bord, et de saisir les opportunités sans faire la fine bouche. Manque, en effet, à notre île un organe qui fédère un peu la multitude d’expériences culturelles et artistiques qui s’y développent. Par exemple, plus de 300 groupes de musiciens ou chanteurs, plus de 40 troupes de théâtre, rapporté à la population de la Corse, ça laisse entendre un nombre impressionnant de personnes partageant l’expérience de la scène. De même qu’une production éditoriale avoisinant les 40 nouveautés par ans laisse supposer un vivier d’auteurs n’a rien de stérile, surtout si on y ajoute la production poétique infra-éditoriale, celle qui circule par chansons interposées ou par le truchement du net. Il faudrait compléter avec un recensement des sociétés savantes, des ouvertures de sites ou de blog, et même des associations locales où, sur le modèle de l’ARIA, des gens se battent au quotidien, qui pour faire vivre une utopie, qui pour entretenir coûte que coûte toutes sortes de lumières vacillantes, par exemple du côté de la lecture publique, ou dans les célébrations religieuses. La musique ne s’arrête pas très exactement lorsque nos transporteurs passent du tarif rouge aux braderies du hors saison. Et la création est souvent plus intense au temps des châtaignes et des salaisons que dans la petite fenêtre estivale où les énergies sont englouties dans le rythme aussi dément que bien rôdé des grandes tournées et des très grosses ventes.
Face à ce constat, il me semblait que Ci Simu pouvait se donner pour mission d’éclairer cette luxuriance, et de prendre sa place dans la mise en réseau d’une multitude de points d’ébullition très fortement dépendant les uns des autres. Prenons simplement l’exemple de la production musicale. Un ordinateur et quelques logiciels suffisent aujourd’hui à transformer un local un peu isolé du bruit en studio d’enregistrement. Mais la valeur de ce studio va dépendre de la qualité de la musique composée, du brio des instrumentistes, de l’aptitude à jouer du net pour rameuter les amis et les foules distantes, de la précision dans la gestion informatique du son, de la maîtrise graphique des visuels ornant les CD, les sites et les affiches… Bref, la technique induit en fait un élargissement des domaines de compétence et appelle soit à de larges synthèses personnelles, avec le risque de sortir de son domaine d’excellence, soit à des collaborations collectives, avec le risque de déraper dans les frictions interindividuelles.
La valeur de ce studio va aussi dépendre de la qualité des retours, simples caresses (super, continuez !) ou commentaires construits. Dans une sorte de colloque capcorsin où Jean-Pierre Santini réunissait une quarantaine d’auteurs corses autour de leur littérature, Marie-Jean Vinciguerra signalait qu’il manquait à la Corse une critique digne de ce nom. Peut-être préférons-nous les prêtres qui, bénissant tout, même les cochons, nous assurent qu’ils consacreront ainsi toutes nos unions successives, les stages, les CDD, les CDI, et même les extras. Retenez, de la métaphore, le côté institution, où ceux qui officient œuvrent à partir de quelque chose qui les dépasse. Créer un prix du livre Corse coûte à la collectivité la somme remise au récipiendaire, et coûte à l’éditeur le prix du bandeau rouge à placer en couverture. Autant dire trois fois rien. La création d’une instance de consécration est une autre aventure. Et, sait-on jamais, peut-être est-elle en train de germer dans ce blog aixois où François Renucci tourne inlassablement les pages de toutes sortes d’écrits littéraires en relation avec la Corse, et les agrémente de commentaires sentis, construits et documentés. Au risque de perdre ma pension, j’irai même jusqu’à dire qu’il est peu probable qu’il s’en forme une du côté de la CTC. Pas même pour une littérature de cour. Quoiqu’un prix des usagers du chéquier Pass-Cultura puisse être un concept marketing porteur, c’est-à-dire susceptible d’attirer sponsors et annonceurs, et de porter les boutiquiers à la jouissance plus sûrement que les lecteurs.
On aura compris que, sous sa dimension collective, ma satisfaction est bien maigrelette. Elle se heurte, d’une part, au repli de Ci Simu sous un fonctionnement qui restaure la préséance statutaire de la carte de presse (noblesse oblige, dit-on dans la plus pure tradition française ; statut oblige, corrige-t-on de manière républicaine sans rien toucher au fond). Elle se heure, d’autre part, à la médiocrité de certains échos professionnels. Je pense, notamment, aux éditeurs et au regard superbement perplexe qu’ils ont porté sur un magazine qui se proposait, au moins, de tenir le rôle de bibliographie systématique. Une attitude renvoyant l’image de maquignons qui flairent le canasson en comptant sur les doigts d’une seule main, pouce replié, le nombre de mois qui lui restent à vivre. Et qui s’étonnent déjà, à la seconde rencontre de vous savoir vivant, vous et votre monture.
Si, sous sa dimension collective, ma satisfaction est maigrelette, elle n’est pas pour autant nulle. Ces traces qui cheminent sur le web, comme autrefois les bouteilles abandonnées au gré des courants, commencent à provoquer des rencontres. Et des rencontres d’une toute autre qualité que celles qui adviennent en faisant antichambre devant les distributeurs de prébendes et les acheteurs d’espaces publicitaires. Des rencontres qui montrent chaque fois la richesse humaine de la Corse, et aussi – qui semble transparaître sous cet excès de richesse –, l’humble souffrance de beaucoup. Je ne suis pas encore en mesure de développer ce dernier point, qui relève plus, pour l’instant, du ressenti que de l’analyse.
Ce n’est peut-être rien d’autre que la transformation progressive de notre environnement collectif en monde de consommation plutôt que d’échange.

Chì  vularisti scambià, oghji o dumani… ?
Que voudriez-vous changer, aujourd’hui ou demain … ?

C’est une question qui me fait immédiatement voir double. Dans « scambià », je lis d’une part « changer » et d’autre part « échanger ». Par réflexe, je dirais « changer les conditions de l’échange. » C’est dans le droit fil de ce ressenti, précédemment évoqué, qui semble lentement cristalliser à travers ce qui me remonte des blogs.
En arrière plan, je n’entrevois pas un problème qui tomberait sous le coup de ma seule volonté, sauf par un effet papillon improbable et fantasmé, où j’imaginerai qu’en secouant ma plume je contribuerai au tsunami qui transformera la Corse en autre chose que ce qu’elle n’a jamais réussi à être.
Le signe, c’est plutôt cette humble souffrance, qui, dans sa reconnaissance et son partage, crée les conditions d’un échange vrai. Il me semble que là où c’est le plus perceptible, c’est dans l’univers parallèle que tissent entre eux les poètes, ces ciseleurs de mots qui ne savent quoi faire de leurs perles dont aucun épicier ne veut plus, et en font la monnaie d’échange de leurs échanges même.

Xavier Casanova en ligne
| Corsicazine | Isularama | Savoir rédiger une demande d’emploi |
Xavier Casanova en livre
| Codex Corsicæ | Editions Albiana, 2005
Trois blogs ou sites cités
| Lignes Blanches | ARIA | Le blog aixois : Pour une littérature corse |

2009-05-28

En songeant à un art poétique

 

supervielle invistita  Jules Supervielle (1884/1960) n’a cessé d’écrire un style de poésie qui ne doit rien aux grands courants dominant son époque. Cette grande originalité de ton, dont la simplicité n’est qu’apparente lui a valu l’amitié de Paul Valéry et d’André Gide avant celle de Jean Paulhan et d’Henry Michaux. Ce poète discret, que la sourde rumeur du monde fait fuir, aime à nous confier des textes où jaillit son irréductible étonnement d’être. En 1951, alors que sa notoriété est déjà bien installée il publie un petit texte en prose où il tente d’analyser sa démarche créative. Il nous a semblé intéressant de mettre en ligne la première partie de ce texte.

Ce que les poètes disent de leur propre pratique mérite d’être connu même s’ils ne sauraient avoir en la matière un quelconque monopole du discours



La poésie  vient chez moi d’un rêve toujours latent. Ce rêve j’aime à le diriger, sauf les jours d’inspiration où j’ai l’impression qu’il se dirige tout seul. Je n’aime pas le rêve qui s’en va à la dérive (j’allais dire à la dérêve). Je cherche à en faire un rêve consistant, une sorte de figure de proue qui après avoir traversé les espaces et le temps intérieur affronte les espaces et le temps du dehors- et pour lui le dehors c’est la page blanche.

Rêver c’est oublier la matérialité de son corps, confondre en quelque sorte le monde extérieur et l’intérieur. L’omniprésence du poète cosmique n’a peut-être pas d’autre origine. Je rêve toujours un peu ce que je vois, même au moment précis et au fur et à mesure que je le vois, et ce que j’éprouvais dans « Boire à la Source » est toujours vrai : quand je vais dans la campagne le paysage me devient presque tout de suite intérieur par je ne sais quel glissement du dehors vers le dedans, j’avance comme dans mon propre monde mental.

On est parfois étonné de mon émerveillement devant le monde, il me vient autant de la permanence du rêve que de ma mauvaise mémoire. Tous deux me font aller de surprise en surprise et me forcent encore à m’étonner de tout. « Tiens, il y a des arbres, il y a la mer. Il y a des femmes. Il en est de même de fort belles … »
Mais si je rêve je n’en suis pas moins attiré en poésie par une grande précision, par une sorte d’exactitude hallucinée. N’est-ce pas justement ainsi que se manifeste le rêve du dormeur ? Il est parfaitement défini même dans ses ambiguïtés. C’est au réveil que les contours s’effacent et que le rêve devient flou, inconsistant.

Si je me suis révélé assez tard, c’est que longtemps j’ai éludé mon moi profond. Je n’osais pas l’affronter directement et ce furent les « Poèmes de l’humour triste ». Il me fallut avoir les nerfs assez solides pour faire face aux vertiges, aux traquenards du cosmos intérieur dont j’ai toujours le sentiment très vif et comme cénesthésique.
J’ai été long à venir à la poésie moderne, à être attiré par Rimbaud et Apollinaire. Je ne parvenais pas à franchir les murs de flamme et de fumée qui séparent ces poètes des classiques, des romantiques. Et s’il m’est permis de faire un aveu, lequel n’est peut-être qu’un souhait, j’ai tenté par la suite d’être un de ceux qui dissipèrent cette fumée en tâchant de ne pas éteindre la flamme, un conciliateur, un réconciliateur des poésies ancienne et moderne.

Alors que la poésie s’était bien déshumanisée, je me suis proposé, dans la continuité et la lumière chères aux classiques, de faire sentir les tourments, les espoirs et les angoisses d’un poète et d’un homme d’aujourd’hui. Je songe à certaine préface, à peu près inconnue de Valéry à un jeune poète : « Ne soyez pas mécontent de vos vers, disait le poète de Charmes à André Caselli. Je leur ai trouvé d’exquises qualités dont l’une est essentielle pour mon goût, je veux parler d’une sincérité dans l’accent qui est pour le poète l’analogue de la justesse de la voix chez les chanteurs. Gardez ce ton réel.  Ne vous étonnez pas que ce soit moi qui le remarque dans vos poèmes et qui le loue. Mais voici l’immense difficulté. Elle est de combiner ce son juste de l’âme avec l’artifice de l’art. Il faut énormément d’art pour être véritablement soi-même et simple. Mais l’art seul ne saurait suffire. »
Ce ton réel, cette sincérité dans l’accent, cette simplicité, j’ai toujours tâché pour mon compte de les retenir: elles étaient en moi suffisamment submergées dans le rêve pour ne pas nuire à la poésie. On a fait de notre temps une telle consommation de folie en vers et en prose que cette folie n’a plus pour moi de vertu apéritive et je trouve bien plus de piment et même de moutarde dans une certaine sagesse gouvernant cette folie et lui donnant l’apparence de la raison que dans le délire livré à lui-même.

Il y a certes une part de délire dans toute création poétique mais ce délire doit être décanté, séparé des résidus inopérants ou nuisibles, avec toutes les précautions que comporte cette opération délicate. Pour moi ce n’est qu’à force de simplicité et de transparence que je parviens à aborder mes secrets essentiels et à décanter la poésie profonde. Tendre à ce que le surnaturel devienne naturel et coule de source (ou en ait l’air). Faire en sorte que l’ineffable nous devienne familier tout en gardant ses racines fabuleuses.

Le poète dispose de deux pédales, la claire lui permet d’aller jusqu’à la transparence, l’obscure va jusqu’à l’opacité. Je crois n’avoir que rarement appuyé sur la pédale obscure. Si je voile c’est naturellement et ce n’est là, je le voudrais, que le voile de la poésie. Le poète opère souvent à chaud dans les ténèbres mais l’opération à froid a aussi ses avantages. Elle nous permet des audaces plus grandes parce que plus lucides. Nous savons que nous n’aurons pas à en rougir un jour comme d’une ivresse passagère et de certains emportements que nous ne comprenons plus. J’ai d’autant plus besoin de cette lucidité que je suis naturellement obscur. Il n’est pas de poésie pour moi sans une certaine confusion au départ. Je tâche d’y mettre des lumières sans faire perdre sa vitalité à l’inconscient. (….)

2009-05-12

Mohamed El jerroudi


el djerroudi L’homme est discret et sa poésie limpide. On pourra s’en convaincre aisément  en visitant: http:// poésiesansfrontières.blog50.com. Ce qui surprend chez ce poète marocain, né en 1950 dans le nord du pays, c’est cette sorte d’autodérision qui lui fait dire : « Je ne suis poète car la poésie n’est pas mon métier. Je fais semblant de l’être. Mes textes ne sont que blabla… ». Nous serions tenté de dire que des blabla de cette nature nous souhaiterions en lire plus souvent, très souvent afin de continuer à nous convaincre que ces mots, ces simples mots nous sont aussi indispensables que l’eau ou l’air que nous respirons…

Vous n’êtes pas poète, mon cher Mohamed, mais pourtant surgissent de vous, à votre insu peut-être, de très beaux textes qui nous plongent au plus profond de nous-mêmes, nous interpellent, nous font tressaillir et, comme vous le dites si bien, nos donnent l’envie d’ « aller voir de l’autre côté de la colline ». Oui, vous nous rappelez que nous sommes bien des nomades, des êtres poussés vers l’avant préférant contempler le monde plutôt que de nous évertuer à le posséder. Quelle folie que de vouloir posséder le monde entier des choses alors qu’il y a tant de bonheur à voir, à entendre et à sentir ! Merci à vous de nous l’avoir rappelé avec gentillesse et simplicité à une époque ou la cuistrerie se vautre dans les oripeaux de la fausse complexité.


Quand je serai poète


Quand je serai poète
J’écrirai des poèmes
Que mes lecteurs boiront
Comme un vin vers après vers

Je leur parlerai d’un ciel
Dont la couleur n’existe
Que dans les yeux des aveugles

Je leur parlerai d’une terre
Ma terre une terre
Qui existe dans toutes les mémoires
Dont la surface n’existe
Nulle part ailleurs
Sauf qu'elle n'appartient
à personne


Mais comme je ne le suis
Pas encore
Il ne me reste qu’à broyer
Mes rêves dans une meule
Dont le dictionnaire
Est incapable de prononcer
un seul mot

En attendant que je sois
Un grand poète

Je dois ...!

Creuser ma terre
Planter un palmier
Un figuier et un olivier

Cela dépendra du temps
Qu’il fera

Et je balancerai
Tous les dictionnaires
Par la fenêtre

Quand je serai poète
Je serai abandonné
Par Dieu et les hommes
Je serai esseulé et seul

Seul tout seul

Mais je me souviendrai
Bien de ma Terre.

Quandu saraghju pueta

Quandu saraghju pueta
Scrivaraghju puisii
Chè me littori biarani
Com’è vinu versu à versu

Li parlaraghju d’un celi
Cù stu culori ch’ùn asisti
Chè in l’ochja di i ceca

Li diciaraghju un locu
Lu me locu un locu
Chi asisti in ogna mimoria
Ma dunde u pianu ùn  asisti
Indocu
Rifranca ch’ùn hè
à nimu

Ma com’è pueta ùn socu
Ancu duvintatu
Mi ferma à macinà
In una rota in me sonnia
Cù stu dizziunariu
Ch’ùn po di
mancu una parolla

Aspittendu chè sichi
Un grand’ pueta

Devu…. !

Zappà in i me loca
Piantà una palma

Un ficu è un alivu

Quissa sionti u tempu
Chi à da fà

Eppo frumbularaghju
Tutti i dizzionaria
Par u balconu

Quandu saraghju pueta
Saraghu abbandunatu
Da Diu è da l’omini
Saraghju solu è peligrinu

Solu sempri solu

Ma di li me loca
Sempri mi invenaraghju

2009-05-10

Promenade poétique virtuelle


news invistitaAprès avoir parcouru quelques sites et blogs poétiques de qualité, je me trouve un peu perplexe devant une série de commentaires et de propos désabusés qui semblent révéler un certain malaise.

1.    Certains font état de propos discourtois tenus sur certains sites et en concluent que le web n’est plus ce qu’il était : un espace convivial et chaleureux ou les échanges étaient, naguère, d’une grande facilité. En fait, il m’apparaît que la toile est le reflet du monde matériel : les rivalités, les mesquineries, les emprunts pas toujours avoués sont légion. Il ne sert à rien de le nier. Il n’est pas inutile de s’en offusquer. Il nous reste à imaginer la parade la plus adéquate afin que les échanges ne se passent plus entre margoulins mais entre hommes et femmes de bonne compagnie…

2.    D’autres font remarquer que sites, blogs et forums véhiculent une culture poétique de piètre qualité et que c’est un véritable naufrage que de s’y engouffrer. Certes, nous pouvons voir de tout sur le web : je pense à ce forum insulaire où l’on se querelle sur le meilleur « figatellu » de l’île, à cet autre ou un intervenant se fait traîter de « salsiciὸ » en raison de son origine « suttanaccia », à ce vénérable espace où le modérateur, auto-investi d’une science toute particulière, décrète que l’article défini « lu »  n’est pas corse mais italien….Certes tout ceci n’est pas réjouissant pour l’esprit mais nous savons tous depuis fort longtemps que la stupidité, n’en déplaise à Descartes, est la chose du monde la mieux partagée…depuis fort longtemps et pour bien des lustres encore. L’existence de ce fléau n’interdit pas le talent de prospérer loin s’en faut puisque des espaces de grande qualité sont ouverts au public pour notre plus grand bonheur.

3.     Il arrive aussi que l’on fasse observer que des chaines de complicité existent dans le monde du web. Je parle de toi, tu me réponds, je te renvoie la balle, tu fais de même, avec un peu de doigté et un peu de chance on peut arriver à donner corps à une bulle, à faire durer ce qui était éphémère, bref à faire illusion. Mais est-ce là le propre du web ? Deux auteurs de talents avaient décortiqué dans « les Intellocrates » les mécanismes régissant la notoriété intellectuelle en France (c'est-à-dire à Paris, c'est-à-dire dans le V° arrondissement de la capitale). Ces mécanismes sont suffisamment connus aujourd’hui pour qu’il soit inutile d’y revenir. Ce qui est gênant c’est que le même paradigme touche la production intellectuelle de notre île. Nous avions pu penser dans les années 70/80 qu’un nouveau mode de production, de diffusion et de consommation de l’œuvre d’art pouvait émerger de la contestation culturelle. Nous étions en droit de l’imaginer. Force est de constater la prégnance du système dominant et la faible capacité de notre île à enfanter un modèle alternatif. Nous produisons des œuvres certes, de grande qualité, c’est indéniable, mais les archétypes culturels hexagonaux , parfois les plus décriés et les plus grossiers, la sous-tende . On peut le regretter mais faut-il s’en étonner ?

4.    J’ai pu noter également que certains font état d’un ostracisme tout particulier concernant la production poétique : faible présence aux étals des libraires, faible promotion des œuvres, recours systématiques aux figures emblématiques…Mais, diable, là aussi la Corse ne saurait être à l’écart du mouvement hexagonal qui n’accorde que peu de place à ce mode d’expression ! Pour être honnête il conviendrait même d’ajouter que sur ce registre notre île se défend plutôt bien puisque les ventes d’ouvrages poétiques sont, proportionnellement au nombre d’habitants, nettement plus importantes que sur le Continent ! Mais, c’est sûr, un ouvrage sur le temps d’avant se vendra toujours plus qu’un petit recueil de poèmes…

Alors ? Alors mieux vaut se serrer les coudes ! Entretenir entre nous des relations de confiance et d’amitié …Rien ne remplacera jamais l’estime lorsqu’elle est fondée et partagée. Estime de l’auteur envers son éditeur, de l’éditeur envers ses auteurs, du webmaster envers ses visiteurs, du lecteur envers les dépositaires. C’est peut-être cela qui manque aujourd’hui le plus, c’est dommage !

Cela ne coûte pas grand-chose et pourrait nous sauver du désastre.

2009-04-13


La Passion d'Hélène



Hélène MambertiHélène Mamberti a publié l’an passé: Alba Nova, un recueil de poésies aux éditions A Fior di Carta. Cette jeune femme préside l’association Detti è Scritti qui intervient sur toute l’île afin de promouvoir les mystères et les charmes de la chose écrite.
Hélène, qui se définit elle-même comme une hyperactive, nous livre dans ses textes poétiques un petite partie de son talent, elle nous en dit un peu plus dans l’interview qu’elle nous a accordé…A lire et à relire sans modération avant de déguster l’un de ses textes : Ribella

Vous pouvez aussi, si vous le souhaitez, visiter son blog: http://hmamberti.blogspot.com

En quelques mots, qui êtes-vous Hélène Mamberti ?

Je suis une sensible, qui croit en l’être humain, ce qui me conduit à la limite de la naïveté souvent. J’aime les mots confiance, ouverture, partage. J’essaie de me rendre utile, de mettre mon énergie au service de causes qui me dépassent. Je suis hyperactive, curieuse de tout, et j’ai besoin de vitesse et de rythme. Ceux qui me connaissent savent que c’est une façon pour moi de rassembler ce qui est épars, et que derrière des activités en apparence éloignées les unes des autres, il y a une cohérence, un fil conducteur très solide.

Vous semblez être née pour écrire… auriez-vous aimé avoir écrit « Les Mots » de J.P.  Sartre ?

Non. D’abord je n’ai pas le talent de Sartre et puis… « Les mots » de Sartre lui servent à mettre de la distance froide entre lui et tout ce qui peut constituer, de près ou de loin une émotion, en particulier celles de l’enfance. Mon besoin d’écrire est à l’opposé. Mes mots sont de chaleur et de réconciliation, enveloppement, baume, berceuse. La distance de sécurité chez Sartre, c’est celle qui permet le coup de griffe, chez moi, c’est celle qui permet la caresse.

Vous expliquez sur votre blog que vous préférez « le format court » . Comment expliquez-    vous que vous ayez délaissé la nouvelle et la poésie pour le roman ?

Mais je n’ai pas délaissé la nouvelle et la poésie ! J’ai écrit un premier roman l’année dernière parce qu’il arrive un moment où vous avez envie de vous confronter au format long, de savoir si vous êtes capable de tenir la distance. Il ne s’agit pas du tout de la même respiration, du même rythme. On est habité par un roman comme on porte un enfant, pendant des semaines ou des mois, on dort très peu, on maintient la cadence, trois, cinq ou dix pages par jour, on vit tout le reste dans une sorte de brouillard, comme un automate… C’est une expérience fascinante. J’ai envie de la renouveler, mais ce n’est pas pour autant que je n’écrirai plus de poésie ou de nouvelles. Au contraire, l’alternance des rythmes me séduit. Mes projets actuels me ramènent au format court.

On a l’impression, en vous lisant, que vous attachez du prix à construire du « collectif », à réunir alors que la création est, bien souvent, un acte solitaire…

Tout acte solitaire peut s’inscrire dans un mouvement plus vaste. Il suffit de changer une lettre et d’en faire « solidaire ». Il ne s’agit pas de faire du collectif à tout prix, mais de prendre conscience que nous sommes partie prenante d’un tout et que chacun de nos actes, en particulier les actes de création d’ailleurs, a une incidence sur l’ensemble. Nous sommes tous, à chaque instant, co-créateurs de l’humanité.

Vous dites privilégier la langue corse pour l’écriture poétique au motif qu’elle est la langue du cœur, est-ce à dire que la prose est par nature étrangère à l’émotion ?

La prose est plus calculatrice que la poésie. La prose s’attache à créer une émotion chez son lecteur, alors que la poésie, c’est de l’émotion partagée. La poésie, qui est un langage symbolique et métaphorique, fait appel au cerveau droit, et parle à cœur ouvert avec le lecteur, d’âme à âme. Quand j’écris de la poésie, je ne suis pas dans la maîtrise, je suis dans le lâcher-prise, dans la spontanéité. Par conséquent, la langue naturelle de cette spontanéité, c’est la langue du cœur, chez moi la langue corse. Même si on décide décrire en alexandrins par exemple, il ne faut pas s’enfermer dans une démarche créative maîtrisée. Les pieds constituent alors une forme de rythme sous-jacent sur lequel vous dansez avec les mots. C’est comme si vous lanciez un métronome, vous vous imprégnez de son rythme, et ensuite vous l’oubliez. Si vous n’arrivez pas à l’oublier, ce qui arrive parfois, vous privilégiez la technique à l’émotion et vous perdez en force.  Ceci étant dit, je trouve la distinction entre prose et poésie assez artificielle, car la poésie peut jaillir à tout instant, en particulier où on ne l’attend pas.

Le poème « Ribella » que nous avons choisi de retenir pour illustrer cet article est-il un autoportrait ?

Disons que cela pourrait l’être. J’ai du mal avec les carcans, les étiquettes et les dogmes. Et les abus de pouvoir me hérissent, en particulier ceux qui se cachent derrière une autorité légitime : les parents, la hiérarchie, la police, l’Etat. Dans ce cas, il ne reste qu’une seule solution, la rébellion. Pas forcément la rébellion violente. Celle qui consiste à rester debout et à mettre en conformité ses valeurs et ses actes. En présence, en conscience. Ce que dit ce poème c’est que ce n’est pas toujours facile, et qu’on se retrouve souvent seule sur des chemins de silence et d’obscurité…

Dans ce poème, vous traduisez : « Quand’elli zinganu focu/L’aspettu » par : «  Quand ils craquent une allumette/Je les attends à tous les coups ». Pourquoi avoir renforcé la traduction française par la locution « à tous les coups » ?

D’abord pour une question de rythme. Contrairement au poème corse, seul le quatrième vers de chaque quatrain est très court et l’effet me convenait à l’oreille. Cela me permettait également de conserver la rime. Je ne suis pas une intégriste de la rime, mais j’aime les assonances, les allitérations et le côté chanté des sons qui reviennent. Et si un texte rime dans une langue, il me semble qu’il doit rimer dans l’autre aussi. Et par dessus tout cela, sans doute à cause des sonorités, « je les attends » me semblait beaucoup plus faible, moins impressionnant que ce simple mot « l’aspettu ». Pour les mêmes raisons, tout ce qui est sous-entendu dans « ùn ci sò » et « ùn sentu » ne pouvait être rendu simplement par « je n’y suis pas » et par « je n’entends pas ». Le Corse est une langue (et une culture) où de nombreuses choses sont suggérées plus que dites. Lorsque mon grand-père parlait, moins il en disait, plus il fallait s’inquiéter…

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez lorsque vous traduisez vos textes en  français ?

Le plus difficile est justement de ne pas traduire. De me détacher suffisamment de mon texte pour en garder l’essence, mais retrouver la liberté de l’exprimer autrement, avec des sonorités et des formes adaptées à la langue de destination… C’est aussi pour cette raison que je préfère traduire moi-même. Sans compter le plaisir que j’ai à créer indifféremment dans les deux langues.


Ribella

Induve elli m’aspettanu
Un ci sò
Un vogliu ne capitanu
Ne lezziò

Ribella Sò
Pè i chjassi di a notte
Ribella sò
Di a vita di a sorte
Ribella pè apre mani è mente
Ribella pè l’anime spente

Quand’elli contanu fole
Un sentu
Vogliu u celu è u sole
U ventu

Ribella Sò
Pè i chjassi di a notte
Ribella sò
Di a vita di a sorte
Ribella pè i zitelli luntani
Ribella pè compie i danni

Quand’elli zinganu focu
L’aspettu
E ci stò pè u me locu
In pettu

Ribella Sò
Pè i chjassi di a notte
Ribella sò
Di a vita di a sorte
Ribella pè a lingua pè u cantu
Ribella di u core tamantu

Rebelle


Où ils m’attendent
Ce n'est pas là qu'ils ne me trouveront
Je ne veux ni amende
Ni leçon

Je suis rebelle
Sur les sentiers de la nuit
Je suis rebelle du destin et de la vie
Rebelle pour ouvrir les mains et l’esprit
Rebelle pour les âmes qui sont parties

Quand ils débitent leurs menteries
Jamais je ne les entends
Je veux le soleil et le ciel infini
Le vent

Je suis rebelle
Sur les sentiers de la nuit
Je suis rebelle
Du destin et de la vie
Rebelle pour les lointains enfants
Rebelle pour faire cesser leurs tourments
Quand ils craquent une allumette
Je les attends à tous les coups
Et je reste sur ma planète
Debout

Je suis rebelle
Sur les sentiers de la nuit
Je suis rebelle
Du destin et de la vie
Rebelle pour la langue et pour le chant
Rebelle, mais au cœur tellement grand   





2009-04-13

Roger Caillois: la puissance de la pensée



Roger Cailloix INVISTITARoger Caillois (1913/1978) se rapprocha tout d’abord du mouvement surréaliste avant de rompre avec ce dernier. Normalien et agrégé de grammaire, il dirigea la collection « La Croix du Sud » chez Gallimard après un long séjour en Argentine. Haut fonctionnaire à l’Unesco, il entra à l’Académie française en 1971. Cet esprit libre consacra une grande partie de sa vie à tenter d’élucider les mystères du sacré et de l’esthétique sans jamais oublier l’une de ses passions : la minéralogie. Les propos qu’il a tenu sur le phénomène poétique méritent d’être connus de tous.

Art poétique

Comme l’âme égyptienne énumère devant Osiris les fautes qu’elle n’a pas commises, le poète se disculpe devant un juge idéal :

« 1. Je n’ai pas abusé de mon art pour éblouir les humbles et les crédules.

2. Je ne me suis pas servi de la cadence, de la rime, des mots inaccoutumés et de la musique des syllabes pour séduire l’oreille et pour donner le change à l’esprit sur la valeur de mon discours.

3. Je n’ai pas augmenté à plaisir l’obscurité de mes vers. Mais, travaillant dans l’obscur, j’ai recherché la clarté. Je n’ai pas déconcerté en vain. Je ne me suis pas trop complu à parler d’émeutes, de monstres et de prodiges, de toute chose flamboyante et aberrante qui flatte l’oisif et l’égoïste.

4. Les songes de l’homme, ses délires, ont trouvé place dans mes poèmes, mais pour y recevoir un nom, une forme, un sens. J’ai ordonné leur confusion. J’ai arrêté leur fuite. Ils sont fixés dans mes mots.

5. J’ai défini les sentiments qu’on éprouve en aveugle et qu’on ne sait pas identifier. Grâce à mes vers, chacun maintenant les reconnaît et les salue. Il se sent avec eux dans une intimité nouvelle. Il est plus à l’aise dans son âme et il tient bien ce qui toujours lui échappait.

6. Je n’ai imité personne. Je n’ai pas acquiescé par faiblesse aux désirs du grand nombre ou des puissants. J’ai tiré de moi ma règle, mon principe et mon goût, mais sans outrer leur différence et sans me séparer arbitrairement des autres poètes ou des autres hommes. J’ai pensé qu’il était de meilleures façons et de moins courtes de montrer ma sincérité ou mon indépendance.

7. Je ne me suis pas proposé d’être inimitable. Je n’ai rien livré pour le devenir. Mais, je me suis plié à toutes les disciplines nécessaires. Si personne ne peut m’imiter, c’est seulement ma récompense.

8. Je n’ai pas eu le souci de prouver constamment que j’étais poète. J’ai étudié mon métier avec patience et modestie. Je ma suis abstenu des prouesses et des subterfuges. Je ni pas forcé les images. Je n’ai jamais essayé de faire croire que j’étais mage ou prophète.

9. Je n’ai pas simulé l’enthousiasme, la démence et la possession par les esprits supérieurs ou inférieurs. J’ai reconnu sans amertume que mes transports étaient tout humains, et que des règles humaines devaient les gouverner.

10. Souvent j’ai travaillé la nuit entière sans qu’à l’aube il me soit resté un seul mot. D’autres fois, en temps de loisir, de paresse et de distraction, mes plus beaux vers sont nés sans mon aveu. Pourtant, je n’ai pas maudit le travail et la peine. Je me suis souvenu qu’il était pour l’eau, entre la pluie et la source, un pénible et douteux cheminement. Je ne me suis pas présenté comme la source, produisant par miracle une eau pure, mais comme le terre et l’argile. Je filtrais comme l’une, je rassemblais comme l’autre. Les vers jaillissaient à la fin.

11. Mes vers ne rappellent pas à chaque mot qu’ils sont des vers. Ils ne réclament pas avec insistance qu’on les écoute avec la piété qu’on doit aux oracles. Ils n’exigent aucune glose. Ils ne contiennent ni énigme ni piège. Leur beauté demeure, quand on perce leur secret.

12. Je ne les ai pas privés volontairement de la simplicité, de la transparence et de la précision de la prose, dans la pensée qu’ils auraient plus de prix. Mais j’ai souhaité d’enfermer dans une forme inaltérable un contenu inépuisable. Il arrive ainsi que mes vers ne surprennent qu’à la longue. Rien ne semble d’abord les distinguer du langage ordinaire, puis l’âme s’émerveille que le mot strict, que la syllabe brève et pure lui fasse entendre un discours infini.»

(…)

2009-04-07

JAUME PONT: POETE CATALAN



Né en 1941 à Lerida, Jaume Pont  est Professeur de littérature espagnole mais aussi essayiste et poète. C’est lors d’un séjour en France qu’il découvre, grâce à des amis, la langue catalane qui s’impose désormais à lui comme la seule langue qui lui permette une création originale.
Son œuvre poétique a été saluée par de nombreux critiques pour son extrême concision et la forte charge émotionnelle qu’elle dégage. Nous avons tenté une traduction en langue française des textes traduits en corse par François Michel Durazzo (Volu di Cennari, Albiana, 1996,). La version originale de  l'ouvrage avait été publiée en édition bilingue : catalan/français aux éditions du Noroît (traduction François Michel Durazzo)


Volu di cennari (I)

Più moda chè a nevi
a lacrima nera
in l’ochja di u muribondu.

Più modda chè a nevi
l’inchjostru

Vol de cendres (I)

Plus molle que la neige
la larme noire
dans les yeux du moribond

Plus molle que la neige
L’encre


***

Volu di cennari (II)

Lacrima o sperma

u solu alboriu
induva idda brusgia
l’isula persa

di i mappi


Vol de cendres (II)

Larme ou sperme

la seule aube
où elle brûle
l’île perdue

des cartes


***

A rosula di i fanghi

Archanghjulu
di a bona morti,
boia o schjavu
di stu cervu
Infamu
chì riscalda
l’acqua verda
di u sonnu,
sparghji ghjà
di colpu
a lacrima
intarditta
nantu à a rosula
di i fanghi.
Chè u palpebru
sfiuritu,
lenza landana, basgi a bucca
purpura indù s’accendini
i sgrizzuli :
ochju d’oru
di l’improntu,
Pacienzia bughja
di a fini.

La rose de la fange

Archange
de la bonne mort
bourreau ou esclave
de ce cerf
infâme
qui réchauffe
l’eau verte
du sommeil,
répand aussi
du même coup
la larme
interdite
sur la rose
de la fange.
Que la paupière
déflorée
lointaine parcelle,
embrasse la bouche
pourpre où s’allument
les roitelets
œil d’or
de l’espérance,
patience obscure
de la fin

***


volu di cennari (III)

Ombra o lumu
di ugni principiu

l’amori scunnosci
a so fini.

vol de cendres (III)

Ombre ou lumière
de tout principe

l’amour méconnait
sa fin

***

volu di cennari IV

L’amori
solu cunnosci

a mimoria niedda
di a nevi

vol de cendres (IV)

L’amour
seul connaît

la mémoire triste
de la neige

2009-03-25

André Laude: l’exilé


andré LaudeJ’ai rencontré André Laude en 1972. Il avait tenté de mettre en place une « Internationale Poétique » sous la double égide de Marx et de Rimbaud. Nous étions quelque uns à nous réunir dans un vieil appartement du Marais, assis par terre autour de lui, de François Bott et de quelques autres. Je ne savais pas qui était cet homme, ces hommes plus âgés que moi, ayant déjà une longue expérience de l’écriture et de « l’action politique » (je mets volontairement ces termes entre guillemets car il s’agissait en aucune manière de l’action de type politicien, mais bien plutôt d’une sorte d’action directe).
L’expérience échoua assez rapidement. Nous avions bien réalisé ici et là quelques collages de textes poétiques sur les murs parisiens, nous avions bien tenté de créer un groupe d’action tout près de notre domicile mais un sentiment de lassitude s’était déjà emparé de forces vives que nous souhaitions mobiliser
Je découvris André Laude un peu plus tard, ses écrits, son parcours, sa fin tragique en 1995. J’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir loupé quelque chose, d’être passé à côté d’un être d’exception, un véritable poète qui a tout sacrifié à sa seule et unique passion. On en finit pas de passer à côté, de rater ses cibles, de se tromper….

Lui, le vagabond parisien, dont les origines bretonne et occitane lui faisaient déjà tourner son regard vers cette périphérie prometteuse, avait déjà ouvert une voie, frayé un chemin. Je les ai découverts bien après lui, sans savoir qu’il était, à bien des égards, un précurseur…Nous nous sommes en fait croisés sans vraiment nous rencontrer.

Je mets, sur ce site, les graines que tu as bien voulu laisser André...
Elles germeront, c’est sûr, et au fond, n’est-ce pas cela le plus important ?
Toi qui a vécu comme en exil parmi nous, nous souhaiterions être  heureux de te savoir accueilli dans le royaume des étoiles, la seule patrie susceptible de te convenir
Nous souhaiterions qu’il en soit ainsi. Rien n’est moins sûr, nous le savons


Encre et sang

Je fais de ma vie de nuit en nuit un tas d’ordures
Je fais de ma vie une brumeuse chronique
Je fais de ma nuit le carrefour des fantômes
Je fais de mon sang un long fleuve
qui tape à mes tempes
Je fais de ma peur un oiseau noir et blanc
Je fais d’un oiseau mort pourri
l’enfant que j’aurais pu être
Je fais d’un enfant un feu fou un bloc de cendres
Je fais de ma mort à venir un festin de serpents
Je fais d’un serpent la corde pour me pendre
Je fais d’un long acharné silence le testament
de tout ce qui fut désastres horreurs ennuis
ruptures et interminables hurlements
Je pisse de l’encre et du sang
Je pisse de l’encre et du sang
Je chante sur le bûcher des châtiments.


Inchjostru è sangu

Facciu di a me vita notti dopu notti un rumenzulaghju
Facciu di a me vita una crònica brumosa
Facciu di a me notti u crucivìa di l’ombri
Facciu di u me sangu tamantu fiumu
pichjendumi i  funtaneddi
Facciu di a me paura un acceddu neru è biancu
Facciu un acceddu mortu merzu
u ziteddu ch’avariu pudutu essa
Facciu d’un ziteddu un focu tontu un massicciu di cenari
Facciu di a me mort à vena un pranzu di sarpi
Facciu d’una sarpi a funa da pendami
Facciu d’un longu silenziu accanitu u testamentu
di tuttu ciò chì hè statu calamità spaventa fastidia
strappaturi è ùghjula senza fini
Pisciu inchjostru è sangu
Pisciu inchjostru è sangu

Cantu nantu à u focu di i castiga

2009-03-20

Mélodie de Bretagne.


le chemin louis GrallLa terre armoricaine est une terre poétique. Elle l’est par nature, elle l’est par choix délibéré. Les landes, le sol granitique et le vent ont façonné l’âme d’un peuple dont l’unité profonde ne s’est pas dissoute, loin de là. Cette contrée, s’est éveillée très tôt à la légitime défense de son patrimoine. Bien avant le mouvement félibre en Provence, le Bretagne a affirmé haut et fort sa spécificité en produisant des œuvres d’une très grande qualité.
Notre errance (et quelques conseils éclairés) nous ont conduit sur le site poétique anamzeredite.over-blog.org qui présente un poète qui nous a séduit par sa concision et l’apreté de sa mélodie. Que le site en question en soit remercié ainsii que le poète Louis Grall que nous avons souhaité traduire car, au fond, il semble parler la même langue que nous.



En neuf années, par la magie de
 l’effort et du plaisir, j’ai creusé un
autre chemin, aussi profond,
 sombre et lumineux, aussi vivant
et parfumé, aussi fragile que
la vieille garenne qui courait de
Guerzilès à Kerminguy, à Rosnoën
en Finistère.


E-korv nao bloaz, dre hud ar boan
 hag ar blijadur, am-eus kleuzet
 eun hent all, ken don, ken teñval
 ha ken
skeduz, ken beo ha ken fronduz, ken bresk hag ar
 waremm goz a gase euz Kerzilez
 da Gerveñgi, e Roslohen,
Penn-ar-Bed.


In novi anni, par a magia di
u sforzu è di u piacè, aghju scavatu un
altru chjassu, cusì prunfondu,
bughjosu è chjaru, cusì vivu
è prufumatu, cusì debuli chi a
vechja scarsali , chì currìa di
Guerzilès sinu à Kerminguy, à Rosnoèn,
in Finitarra


********************
La trace du chemin disparut un
 jour de 1960 sous la pierre
concassée d’une voie ouverte
à tous les vents.


Eun deiz e 1960 ne oe ken
 gwenojenn ebed. Eet e oa diwar
 wel dindan mein bruzunet eun
 hent digor d’ar pevar
 avel.


A vistica di u chjassu hè sparita un
ghjornu di u 60 sottu a la petra
sciappata d’una strada aparta
à tutti i venta

 

*************************
La langue originelle qui désignait
 le chemin lui-même, les ronces
 auxquelles nous nous écorchions,
 le renard dont on parlait le soir
 pour se faire peur.

Ar yez orin a ziskoueze an hent
 don e-unan, an drez a gigne
 ahanom, al louarn a veze kaoz
 dioutañ evid lakaad ahanom da
  gaoud aon diouz an abardaez.


A lingua uriginali chi musciàia
u chjassu iddu stessu, i lamaghja
induva ci scurticàiami
parlàiani di a vulpi  a sera
par faci a paura

*******************************

C’était un chemin oublié par
 les hommes, car il n’avait plus
 d’utilité économique.


Eun hent e oa a oa bet dizoñjet
 gand an dud, rag ne dalveze da
 netra ken, dre ma oa bet dilezet
 savaduriou Kerzilez.



Era un chjassu diminticatu da
l’omini, chè ùn era più una
marcanzia ùtila

****************************

Quand nous venions le dimanche,
 enfants, voir notre famille à
 Rosnoën, la voiture de notre père
 empruntait un chemin.

Pa deuem d’ar zul, bugale ma
 oam, da weled ar famill e
 Roslohen, e tremene karr-tan an
 tad dre eun hent.

Quand’è no viniami a dumenica,
ziteddi, par veda a noscia famidda in
Rosnoën, a vittura di babbu
si piddàia un chjassu

**********************

Lorsque je m’interroge sur
 la raison qui
m’a poussé à apprendre le
 breton, il me
vient à l’esprit le mot « chemin ».


Pa glaskan perag am-eus desket
 brezoneg, e teu d’am zoñj ar ger
 “hent”.

Quand’è m’intarrugheghju nantu à
a raghjoni chi
m’hà fattu imparà à
me lingua, mi
veni in capu a parolla « chjassu »

*************************************

2009-03-04

Lettres à un Jeune Poète
Rainer-Maria Rilke



Né à Prague en 1875, Rainer-Maria Rilke est mort à Montreux en 1926. Cet écrivain de nationalité autrichienne, fut le secrétaire du sculpteur Rodin et voua un véritable culte à la littérature et à l’art. Après avoir débuté comme prosateur, il s’orienta très vite vers la poésie à laquelle il tenta de rendre un véritable hommage, interrogeant sans cesse sa propre démarche créative afin d’en extraire la spécificité.
A l’heure où de nombreux ouvrages tentent de cerner le mystère de la poésie, il n’est pas inutile de découvrir ou de relire les propos émouvants ce poète, apôtre du parler vrai et de la limpidité du discours.

Les extraits qui suivent sont tirés de son ouvrage Lettres à un Jeune Poète, paru en 1908.


                                                                                                *

               Pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.

                                                                                                *

                 Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-mêmes, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confiez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité.

                                                                                                *

                 Essayez de dire comme si vous étiez le premier, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Evitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer du propre qu’en pleine maturité de sa force.

                                                                                                *

                   Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous parait pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ces richesses.

                                                                                                 *

Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge.

                                                                                                 *

                   Le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la nature à laquelle il s’est joint.

                                                                                                  *

                  Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles.

                                                                                                   *
                Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez point, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être, et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté. L’art exige de ses simples fidèles autant que des créateurs.
Le temps, ici, n’est pas une mesure. Un an ne compte pas : dix ans ne sont rien. Etre artiste, c’est ne pas compter, c’est croitre comme l’arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l’été puisse ne pas venir. L’été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux.

                                                                                                  *

                 C’est là une des plus dures épreuves du créateur : il doit rester dans l’ignorance de ses meilleurs dons, ne pas même les pressentir, au risque de les priver de leur ingénuité, de leur virginité.

                                                                                                  *

               En une seule pensée créatrice revivent mille nuits d’amour oubliées qui en font la grandeur et le sublime. Ceux qui se joignent au cours des nuits, qui s’enlacent, dans une volupté berceuse, accomplissent une œuvre grave. Ils amassent douceurs, gravités et puissances pour le chant de ce poète qui se lèvera et dira d’inexprimables bonheurs.

                                                                                                 *

2009-02-16

 L'invitu: u situ di i Casanova


J.C. CasanovaIl est des sites que l’on visite un peu comme on se rend chez un ami, sans prévenir, sans risque de déranger. La porte toujours entre baillée est le signe d’une grande ouverture sur le monde, lequel est vécu  non comme une menace mais comme une véritable opportunité. Peu importe que la passion de maître des lieux soit ou non la vôtre, son choix lui appartient…L’important est qu’il est prêt à vous transmettre ses battements de cœur, non comme un transmets un  virus mais bien  plutôt comme on offre des fleurs…
Certains diront que les fleurs sont périssables mais est-il une chose qui ne soit pas ?  Même et surtout, si l’on préfère les bonbons…Nous avons souhaité échanger quelques paroles avec Jean Claude Casanova , u webmaestru di l’Invitu (http://www.l-invitu.net/).

 Le site que tu as mis en ligne il y a trois ans, bénéficie un réel succès, il est souvent cité, connait une bonne fréquentation,bénéficie de propos élogieux...

T'attendais-tu à un pareil accueil et qu'est-ce qui, d'après toi, l'explique ?


Bientôt 3 ans en février…. Je partais réellement dans l'inconnu quand j'ai créé l'Invitu. Bien entendu, j'espérais un accueil favorable mais je dois dire que j'ai été très surpris quand plusieurs personnes m'ayant reconnu d'après une photo sont venues me féliciter, notamment Franck Tenaille, mais aussi des spectateurs anonymes.
Comment l'expliquer ? Je pense que la passion et la sincérité que j'y mets n'y sont pas pour rien. Egalement le fait que je "balaie" assez large : une partie très développée sur A Filetta et sur la musique corse, des pages sur la Corse (randonnées, adresses, villages, poésie) mais aussi beaucoup d'autres rubriques qui font que de nombreuses personnes très différentes peuvent y trouver leur compte.


J'aimerais que tu m'expliques quelles sont les difficultés (s'il y en a eu) que tu as rencontré au démarrage et que tu me dises si elles existent encore aujourd'hui...


J'ai rencontré plusieurs types de difficultés :
- des difficultés techniques tout d'abord. Je ne connaissais rien d'internet et du langage html et j'ai perdu beaucoup de temps au départ en tâtonnant. Ensuite, je me suis aperçu que les pages qui me semblaient bonnes avec ma configuration ne l'étaient plus quand on passait à un autre navigateur (Internet explorer pour ne pas le nommer), d'où un gros travail de normalisation qui m'a permis également de me rapprocher des spécifications du Worldwide web consortium (W3C). De ce point de vue j'ai beaucoup moins de difficultés maintenant, même si j'ai encore beaucoup à apprendre.
- plus que de difficultés, je parlerais ensuite d'interrogations sur le contenu et la forme du site : devais-je limiter son périmètre ou bien laisser libre cours à mes envies, au risque de la dispersion ? J'avais envisagé un moment de dédoubler le site mais j'y ai renoncé. Toutefois, compte tenu du nombre de pages (plus de 50 pages en français, plus celles en allemand et en italien) et de la variété des sujets, il m'a semblé absolument primordial de veiller à la facilité de navigation dans le site. J'espère y être parvenu en créant, en plus de la colonne de menus, quelques "raccourcis" notamment vers une page détaillant le plan du site.


 Le problème n° 1 que rencontre tout webmaster est le référencement…Comment as-tu procédé pour faire connaître ton site (si ce n’est pas un secret) ?


Pour ce qui est du référencement :je me suis renseigné un peu sur internet, je me suis inscrit à quelques annuaires... et c'est à peu près tout ! Petit à petit j'ai échangé des liens avec d'autres webmasters. Je pense que la multiplicité et le caractère parfois confidentiel de certains sujets ont fait que les moteurs de recherche m'ont vite trouvé. Le référencement n'est pas vraiment une préoccupation pour moi, même si je surveille le compteur de visites. A ce propos, je ne suis pas certain que celui que j'ai choisi soit le plus pertinent, mais l'évolution dans le temps m'importe plus que le nombre absolu de visiteurs et de pages consultées.


Quelles sont les innovations que tu souhaiterais  apporter à ton site dans un proche avenir ? Vers quelle(s) direction(s) souhaiterais-tu aller ?

Sur le plan de la forme, j'aimerais évoluer vers quelque chose d'un peu plus dynamique, mais je manque de temps et de technicité. Sur le fond, je pense que le site a atteint une sorte d'équilibre. Peu de nouvelles rubriques donc, mais un approfondissement de l'existant. J'ai encore beaucoup de choses en réserve, des photos, etc…. Et je dois continuer les traductions en italien, peut-être en anglais....  J'ai un moment envisagé de créer un blog, mais le projet n'est pas mur et me prendrait trop de temps. U troppu stroppia, comme on dit chez nous !


L'invitu possède de nombreuses rubriques; comment organises-tu ce travail, as-tu de l'aide ou travailles-tu en artiste solitaire?

Je travaille seul sur le site proprement dit. Pour l'actualité, j'ai un petit réseau de correspondants qui m'envoient tout ce qui est susceptible de m'intéresser. Et j'ai une amie allemande qui, juste pour le plaisir,  traduit mes pages dans la langue de Goethe.
Pour le reste, j'ai encore pas mal de documentations personnelles à exploiter. Mais c'est le temps qui manque !


Sur le plan technique, peux-tu me dire quels sont les logiciels utilisés pour ton site ?


J’ai commencé avec une vieille version de Dreamweaver, vite abandonnée pour KompoZer, qui est un logiciel gratuit de création de pages Web au format HTML. Il permet de créer une page de A à Z : texte, polices, couleurs, liens, feuilles de style, etc. Il utilise la technologie WYSIWYG (on voit à l'écran à quoi ressemblera la page). C'est donc un logiciel qui ne nécessite pas de connaître le langage html, même si je suis tout de même obligé de temps en temps de mettre les mains dans le cambouis !


J'imagine que tu fréquentes assidument le web, ne serait-ce que pour obtenir des informations, rechercher des idées...Peux-tu me dire quels sont tes sites préférés ?


Oui, je fréquente beaucoup le web, mais je n'ai pas vraiment de site de prédilection, mis à part ceux de mes amis Carole, Philippe et du "quatuor néerlandais".
Quelques mots de ces trois sites :
Carole a créé son site (http://cguelfucci.free.fr/) en 2002 et a bien voulu héberger mes textes avant que je crée l’Invitu. Un site passionnant, très bien documenté sur la Corse mais ouvert sur le monde.
Le site de Philippe (http://corse-sauvage.com/), complété par un blog, est avant tout consacré à la découverte de l'île, notamment à la randonnée et au canyoning, mais également à la musique, avec même des extraits musicaux.
Enfin, Laurent, Suzan, Christina et Martijn ont créé un site ( http://www.tra-noi.net/) consacré exclusivement à  A Filetta. D’abord uniquement en néerlandais, il est maintenant trilingue (français-anglais). Récemment transformé, c’est également un excellent site plein de passion.
Je vais régulièrement aussi sur le myspace d'A Filetta, même si le concept myspace m'agace un peu. Sinon, j'utilise beaucoup Google pour chercher des informations. On fait souvent des découvertes intéressantes !

S'agissant des sites corses, je dois dire que je n'ai pas encore réellement trouvé mon bonheur, si ce n'est l'excellent a lingua corsa (http://pagesperso-orange.fr/gbatti-alinguacorsa/), une référence pour les gens comme moi qui ne maîtrisent pas notre langue.
Le gros problème des sites, c'est la maintenance. Certains commencent très bien puis s'étiolent faute de mises à jour.


Et si tu devais tirer un bilan de ce premier essai, que dirais-tu ?

Le bilan pour moi est extrêmement positif.
Je n'emploierais d'ailleurs pas le terme "essai", mais je dirais que cela a été, et est toujours, une expérience très enrichissante.
Le plus important n'est pas tant à mes yeux une fréquentation record (par rapport à quoi, d'ailleurs?) mais plutôt la qualité des liens, des rencontres et des échanges, des amitiés qui sont nées ou qui se sont épanouies autour de l’invitu. Le projet de départ était de faire partager mes passions, et je dois dire que le résultat dépasse de loin mes espérances !
Le plaisir de la découverte fait également partie de cette expérience. De fil en aiguille, et le hasard faisant souvent bien les choses, j'ai été amené à découvrir des œuvres, des artistes, des personnalités auxquels je n'aurais pas forcément pensé au départ.
Et enfin, le simple fait de devoir prendre le temps de coucher par écrit ses pensées, ses goûts, en somme une partie de soi, est une expérience nouvelle pour quelqu'un peu habitué à l'introspection !


Merci Jean Claude Casanova et …bon viaghju !  


2009-02-16

Bastia à fleur d’eau

Textes: Marie-Ange Sebasti

Photos: Monique Pietri
Jacques André Editeur



bastia à fleur d'eauNous la savions discrète et pleine de retenue, voici qu’elle confirme la tradition qui est sienne et qu’elle a  patiemment tissée. Les mots, chez Marie Ange Sébasti sont des denrées rares qu’elle s’efforce, avec bonheur, de sertir à la page afin que puisse naitre ce frisson qui toujours nous étonne.
Elle a trouvé en Monique Piétri la comparse idéale. Celle qui restitue le reflet d’une barque ou l’égratignure d’une façade sans jamais la travestir. Mis face à face, la photographie et le poème n’en finissent pas de changer de nom, nous invitant au voyage à l’intérieur d’une correspondance esquissée. Et c’est là tout le mystère de la création : donner à voir, et à lire, ce qui est si proche de nous afin de nous épargner les lointains que nous ne pénétrons pas obligatoirement.

Voici bien des années que je connais les textes de Marie Ange et, dès le départ, ils m’ont adressé un signe, m’ont montré une direction. Alors que mon existence partait de cette île vers un ailleurs dont j’ai oublié le nom, la sienne semblait y revenir ou, du moins, s’orientait vers un retour. Un peu plus tard, alors qu’il me paraissait impensable de dire cette île autrement que dans sa langue, elle m’indiqua, à sa manière, qu’une autre voie était possible et que la langue originelle pouvait trahir alors qu’une autre langue pouvait révéler.
Curieuse alchimie que celle de la création, curieuse fonction que celle du poète qui n’en finit pas de déconcerter et de s’évader des carcans dans les lesquels on souhaiterait l’enfermer.
Car ne nous y trompons pas, la langue qui est sienne chante bien une terre, celle où les mots sont faits d’une matière si tangible qu’on ne peut s’en affranchir sans dégâts. Il ne sert à rien d’évoquer les tentatives inverses qui nous révèlent souvent des textes savamment construits dans une langue aujourd’hui enseignée à l’Université mais qui, hélas, semblent plaqués sur une réalité qui ne leur répond pas.
Cruauté de l’art, injustice de cet échec qui épuise les meilleures volontés du monde !
En traduisant dans la langue qui sommeille en elle, ces textes sobres et limpides, j’ai souhaité lui rendre hommage, bien sûr, mais aussi dire aux autres, à tous les autres, qu’il convient de chercher la vérité hors des dogmes et des « kits » présents en nombre à l’étal des marchands.

Cette quête ne vise ni à posséder ni à séduire mais à extraire de l’apparence trompeuse, la vérité qui se trouve enfouie tout près de notre pupille, juste à l’intérieur de notre œil.



***
Terre étroite, éclatante
obstinée
jusqu’à ses bords extrêmes

d’où je déloge sans crier gare
tous les navires


Tarra stretta, rilucenta
muvrogna
sinu à li so limiti stremi
Da duva diloghju senza mancu briunà
tutti li  navi


***
Achemine la nasse des mots
vers l’autre versant du silence

sans te retourner sur la veille
sans craindre la rumeur hâtive
du port d’attache



Incamina la nassula di li parolli
versu l’altru pughjali di u silenziu

senza vultati versu l’arimani            
senza tema u scarafaghju affuriatu
di lu to portu             

***
La montagne devait veiller

à l’heure dangereuse
où la ville
passait tous les marchés

avec les proues obstinées
de ses rêves



Era u so duveru di vighjà à la muntagna

à l’ora priculosa
quand’è a cità
passaia tutti i marcati

cù li prui tistardi
di li so sonnia



***
L’envers du monde nous importait
quand les toits déversaient
dans le port ébahi
toutes les malles de nos greniers

bruissant de lettres inouïes



L’inversu di lu mondu ci impurtaia
quand’è li tetti sbarsaiani
in lu portu stùpitu
tutti sti valisgioni di li nosci suladia

fremendu di letari incridibuli


***
Demeures alourdies
du sable des chemins
et des étoles de la mer

Demeures longtemps accompagnées
jusqu’à leurs mouvantes mémoires


Casi piumbati  
da la rena di li chjassa
è di li steddi marini

Casi di longu tempu accumpagnati
sinu à li so mimorii strughjoli


***
Pourquoi faire mystère de l’espoir
qui se tient accoudé au nouveau jour

tournant le dos aux vieilles ombres

et faisant fi
de toute craquelure


Parchi fà misteriu di la speranza
chì si teni  apughjata à lu ghjornu novu

vultendu u spinu à l’ombri vechji

è ridendusi  
d’ogni sbrimbatura


***
Après avoir noué draps et nappes
pour se sauver

il faudra bien poser bagage
à l’ombre
        ou au soleil



Dopu avè nuddatu linzola è tuvaddi
par scappàssini

ci hà da vulè à  spona busgiaca
à l’ombra
        o à u soli


***
Au moment où le ciel noircit
qui pourrait en savoir plus long
que mes guetteurs

sur l’horizon ?




Quand’è lu celi nirici
quali hè chì ni pudarà sapè di più
chè li me vighjaneddi

Nantu à l’orizonti ?


***


2009-02-16

Una canzona par Bunifaziu...

Une chanson pour Bonifacio...

Hè ghjovanu, veramenti ghjovanu l’omu… ma par quiddi chì so nati attalintati, u valori ùn aspetta micca l’anni. Sapìami tutti chè stu pastori quì era una furtuna, cantendu à boci bassa u lamentu di l’ànima. Ed ecculu, avali, ch’iddu faci cantà à alta boci i cantadori rinumati (Diana di l' Alba) !
 Forza à iddu ! Forza à stu sentimu chì ci faci spirà ! Nò,  a noscia lingua morta ùn hè, a pudeti senti, purtata da lu ventu, in tutti sti loca ! T’hà milli noma a noscia lingua ma bisognu à dì chè quiddu di Ghjuvan’ Federicu Terrazzoni li va abbastanza bè. Eccu a so bedda canzona ed eccu ciò chè n’aghju pudutu fà, circhendu à tradduciala in lingua francesa…

Il est jeune, vraiment jeune l’homme mais « aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années ». Nous savions tous que ce berger là était un don du ciel, chantant à voix basse la complainte de l’âme. Et le voici aujourd’hui  faisant chanter à haute voix les chanteurs les plus renommés (Groupe Diana di l'Alba) !
Que la vie soit avec lui ! Qu’elle soit aussi avec cette force qui nous fait espérer !Non, notre langue n’est pas morte, vous pouvez l’entendre, portée par le vent, un peu partout ! Elle a mille noms notre langue mais force est de reconnaître que celui de Jean Frédéric Terazzoni lui convient tout à fait. Voici sa belle chanson et voici ce que j’ai pu en faire, en cherchant à la traduire en langue française…



CITADEDDA

A l'entre di u to mondu, da lu tempu custuditu
Chì tutu in lu circondu, pari pà sempri sculpitu
Pari pà sempri sculpitu dà issu ventu chì ti tocca
E chì mai ùn hè sparitu, à l'entre di la to bocca
A l'entre di la to bocca, purtonu di l'immensità
Sculpitu in quissa rocca, teatru di l'antichità


Mistiriosa citadedda, bianca cum'è la calcina
Sè l'ultima sintinedda, di pettu à la marina
Di pettu à la marina , è lu mari prufondu
Quandu l'acqua s'avvicina, da l'entre di lu to mondu

.
Teatru di l'antichità, pà tutti l'espluratori
Chì vulianu cunquistà u to elpali di valori
U to elpali di valori, divintatu casteddu
Chi tutti li so signori, t'ani missu l'aneddu
T'ani missu l'aneddu, pà fà di tè una regina
D'issu mondu cussì beddu, chì strabiomba la marina


Mistiriosa citadedda, bianca cum'è la calcina
Sè l'ultima sintinedda, di pettu à la marina
Di pettu à la marina , è lu mari prufondu
Quandu l'acqua s'avvicina, da l'entre di lu to mondu


Chi strabiomba la marina, sin'à Capu Pertusatu
Fighjulend'ogni matina, l'orizonti à lu so latu
L'orizonti à lu so latu, cù lu so riflessu giaddu
Chi mai ùn s'hè scurdatu di Lavezzi é di Cavaddu
Di Lavezzi é di Cavaddu, peruli di sta cullana
Sò li maestosi scoddi di pettu à la sulana

Mistiriosa citadedda, bianca cum'è la calcina
Sè l'ultima sintinedda, di pettu à la marina
Di pettu à la marina , è lu mari prufondu
Quandu l'acqua s'avvicina, da l'entre di lu to mondu




CITADELLE

A l’orée de ton univers que le temps a préservé
Tout dans les environs semble à  jamais creusé
A jamais creusé par ce vent qui te touche
Et qui  jamais n’a  cessé à l’orée de ta bouche
A l’orée de ta bouche ouverte vers l’immensité
Et creusée dans cette roche théâtre de l’antiquité


Mystérieuse citadelle blanche comme le calcaire
Tu es la dernière sentinelle face à la mer
Face à la mer et aux eaux profondes
Lorsque les flots s’approchent  à l’orée de ton monde


Théâtre de l'antiquité pour tous les aventuriers
Voulant s’approprier ton promontoire envié
Ton  promontoire envié devenu château fort
Avec tous ses seigneurs qui t’on offert l’anneau d’or
Et  t’ont passé la bague au doigt pour faire de toi la reine
De ce monde merveilleux qui surplombe la mer


Mystérieuse citadelle blanche comme le calcaire
Tu es la dernière sentinelle face à la mer
Face à la mer et aux eaux profondes
Lorsque les flots s’approchent  à l’orée de ton monde


Qui jusqu'à Pertusatu surplombe la mer
Regardant chaque matin  de tous côtés l’univers
L’univers  dans le lointain  avec ses reflets d’or partout
Qui jamais n'ont oublié ni Lavezzi ni Cavallu
Lavezzi et Cavallu, les perles de ce collier
Sont les majestueux rochers que l’île a semés

Mystérieuse citadelle blanche comme le calcaire
Tu es la dernière sentinelle face à la mer
Face à la mer et aux eaux profondes
Lorsque les flots s’approchent  à l’orée de ton monde

2009-01-28

     BRASSENS : PUEMI è CANZONE

        Petru Ghjaseppu Ferrali

Prefaziu : Ghjacumu Fusina

Colonna Edition, 2008, 218p.




L’hà fatta…Senza dì nienti à nimu, hà presu l’opara di Brassens è l’hà traduta in lingua nustrali ! Ci hè ancu statu un editori (Ghjuvan’ Ghjacumu Colonna d’Istria) cunisciutu par i so provi chì s’hè missu in capu di pubblica stu libru, stu bellu libru, stampatu cù arti è prinsintatu d’una manera scelta. Forsa à di chè quandu l’amori s’arrimba à u sapè fà, sbocca sempri calcosa chi s’assumidda à la billezza pura.
L’amicu Ferrali hè prufissori di lingua corsa ma u so travaddu ùn hè quiddu di un sapienti, hè quiddu d’un amanti, un amanti di a cosa scritta quand’idda s’assumida à puisia. Di sicuri chè l’amicu hè in calchi manera un poeta anch’iddu
Avemu vulsutu ni sapè un pocu di più à prupositu di st’opara nova nova…Eccu parchi semu andati à discora cù Ghjuvan Ghjaseppu Ferrali. Asculeteti puri com’è a so lingua hè schietta è u so pinsamentu assicuratu.
Una furtuna vi dicu…. Eppò com’è ùn basta à discora par essa intesu, avemu missu in fondu d’articulu, una puisia di Brassens, una di quiddi chì corrani par issi chjassa, cunniscuta da tutti senza mai essa stata imparata. Hè cusi chè mondu tempu dopu a partanza, u pueta ferma cù noscu , a so musica ci aiuta à viva com’è cristiani in stu mondu ch’ùn l’hè più dipoi tantu tempu.



Par publicà tuttu un libru  di traduzzioni in lingua nustrali di scritti di Brassens, ci voli ch’iddu sichi d’impurtanti par vo …..

Vi diceraghju chì u viotu ch’ellu hà lasciatu Brassens hè tamantu. Mi manca assai. Hè per mè un vechju cumpagnu chì face un pezzu di strada in a vita, sempre à fiancu, mai luntanu. Averia vulsutu cunnosce l’omu. U mo primu testu traduttu hè statu Chanson pour l’Auvergnat, (Canzona à un Cumpagneru), per salutà a memoria di Natale Luciani à l’occasione di una messa detta in a cattedrale di Cervioni u cinque di dicembre di u 2004, un annu dopu à a so morte. Era chjaru per mè di adunì di modu simbolicu sti dui omi à traversu stu cantu d’umanità, di fratellenza, di generusità. Mi sò accorsu chì Brassens era cuntunque cunnisciutu male. Fendu stu libru, aghju ancu eiu scupertu qualchissia di una cumplessità maiò. U Gurigliu, A pessima reputazione, À caccia à a farfalla, Per sempre l’amichi, U pornografu, U paracqua… sò opere ch’è no avemu tutti in core di sicuru. Eppuru, hè cusì lettu Georges Brassens ? Dicu bè lettu, al di là di u fattu di stà lu à sente. Si dice ch’ellu inchjudava nantu à a croce a ghjente cunforma à l’usi stabiliti, sottu à cuntrollu di a sucetà. Brassens chì si ne piglia à l’ordine murale fendu mughjà à u fliccu « i sbirri à morte, à morte a lege, eviva l’anarchia », ma Brassens chì li rende l’onori quandu chì e vitture piantò, per pudè fà traversà i misgi di Léautaud ; Brassens u scrianzatu di Timpesta in un benedittinu chì sputa nantu à a religione, ma chì face dì à u prete di A messa à l’impiccatu « Morte à a cundanna à morte ! » ; Brassens pocu tenneru cù e donne chì ùn anu sale in zucca è incù u ghjudiziu di una ghjallina, ma Brassens chì scriverà e magnifiche dichjarazione d’amore chì sò Saturnu è A dumanda per ùn spusà ti…Vogliu dì quì ch’elle sò l’istituzione ch’ellu scuzzulava cusì, micca l’omi. Mi piacenu propiu i testi cum’è Don Ghjuvanni, A visita, A sora, Penelopa. Mi piacenu e nostre cuntradizzione, l’incertezze di i nostri lindumani. Ci hè una passarella bella strana à tende trà Chanson pour l’Auvergnat è U Novu testamentu : Santu Matteu (25 – 35,36) : « Aghju avutu a fame è mi avete datu à manghjà ; aghju avutu a sete è mi avete datu à beie ; era un furesteru è mi avete ricevutu ; era in prigiò è site venuti à mè ». U Vangelu secondu Santu Georges Brassens. Iè, Brassens mi manca in sti ghjorni tristi, cum’elli mi mancanu Coluche o Gainsbourg.


È ci ni sarìa d’altri pueti ch’è vo brameti di  traducia ?

Quale hè chì sà, forse François Villon, Pablo Neruda o Aimé Césaire

Pudemu assita dipoi calchì tempa à una vulintà di traducia, in lingua nustrali,  scritti di a literatura intirnaziunali, pensu à i traduzzioni di F.M. Durazzo, à quiddi di Stefanu Cesari o di Ghjacumu Fusina….Chì voli dì, par vo,  u fattu di traducia in lingua corsa un’opara straniera ?

Pensu ch’è no avemu un veru penseru di pettu à l’attu di traduce, ma vene più di l’illusione ch’omu vole dà à a ghjente. Una spezia di cumplessu d’inferiurità. Seremu po cusì numerosi à pretende leghje in u testu Ismaël Kadaré, Miguel de Cervantès, Franz Kafka, Andrea Camilleri, Berthold Brecht, Alexandre Soljenitsyne, Cormac McCarthy, Joseph Conrad ? Si pensa, ma ùn hè ghjustu, chì a traduzzione riprisenta per e lingue minuritarie, una incapacità prufonda à creà i so propii capi d’opera. Hè un sbagliu terribule. Mi si pare chì st’idea a face corre una certa elita culturale. A situazione diglossica pò ancu pisà di modu incuscente. Perchè chì ùn ricunnoscerebbimu micca à a lingua corsa a legitimità di purtà in ella l’opere maiò di a literatura ? Perchè vergugnà si ? Ùn capiscu micca sta pusizione.

Ci sò la ghjenti chì dicini ch’iddu si traduci in corsu a literatura ch’ùn asisti micca  ind’è no è ch’ùn asistarà mai. Seti d’accunsentu cù stu puntu di vista ?

Hè ciò ch’o provu di spiecà vi. Ùn siamu in cerca di un panteone literariu corsu. Guardate l’agressività di Angelo Rinaldi quand’ellu dice chì a lingua corsa hè una lingua di pastori. Simu passati da una literatura populare, tradiziunale è urale à una voluntà schjetta di offre à a lingua corsa una ricunniscenza ufficiale di u scrittu. Sò scunvintu chì a nostra lingua pò sprime e realità muderne. Era ora ! Aviamu a paura di scrive u prisente è simu stati chjosi in a santa nustalgia, prigiuneri di un duvere di trasmissione etnugraficu, di una cuscenza patrimuniale sticchita. Oghje, si assume puru un mondu novu chì ùn hà più nunda à vede cù a vita di i nostri babbi. Ùn tocca micca à mè di ghjudicà quì s’elli si sò persi o nò i valori antichi. È di chì valori si parla ? A strada hè torna longa per ch’elle sippinu infine ricunnisciute e pruduzzione literarie corse.

Sionti à mè traducia scritti com’è quiddi di Brassens ùn dìa essa cusì  faciuli…Mi pudeti spiecà ciò ch’è v’ hà fattu più ghjustrà  ?

Pare stunente, ma ùn aghju micca avutu difficultà tecniche particulare di traduzzione. Per mè, u più impurtente era di traduce « u sensu » è micca « a lettera ». Mi sò ghjucatu cù u testu originale. I puristi a mi puderanu rimpruverà, mà hè cusì. Ci vole à lascià si purtà da u piacè da u ritimu è a musica di e parulle. Ùn vale di celebrà à l’altare a lingua di partenza in un rispettu religiosu. U scopu era piuttostu di toccà u lettore di lingua corsa, per dà li l’illusione di una creazione nova, sputica. Ci vole, hè vera, à sapè piglià appena di distenza cù l’originale. Ùn mi pare di avè ingannatu nè u pueta di Sète nè u lettore bastiacciu o sartinese. Ùn mi pare di avè traditu u sensu iniziale nè mancu l’emuzioni. Què, hè un affarone.


Insigneti a lingua è a cultura corsa in i scoli, si vedi ch’è vo sapeti mondi cosi nantu à u nosciu parlà, t’aveti un vucabulariu veramenti riccu è supra u marcatu scriviti d’una manera schjetta è parsunali….Parchi ùn scriviti micca opari uriginali ?

Di sicuru ch’o mi aspettava à sta dumanda. Aghju qualchì prugettu di scrittura…cù u tempu. Ma s’aghju da scrive in corsu, ùn hè detta. Ci vole ch’o mi spiechi. Scrive un libru, ancu in lingua nustrale, ùn hè tantu cumplicatu. Truvà un editore, hè una vera cundanna. Vulerebbi ghjustu salutà u curagiu prufessiunale di Jean-Jacques Colonna d’Istria, chì hà pigliatu u risicu di publicà u mo libru. Eccu chì hè dettu. Vi possu puru accertà chì per esse publicatu in lingua corsa, ci vole à avè un sustegnu ecunomicu è puliticu. Un editore mi hà dettu cuncernendu Brassens, Puemi è Canzone, « Brassens in corsu, quale hè chì si ne hà da primurà ? » Mi hà palisatu dinù chì e publicazione di libri di puesia di lingua corsa, si facianu solu s’elli firmavanu dui soldi di u finanzamentu di a CTC. Ciò chì vole dì, in chjaru, chì daretu à e chjachjere di unu o di l’altru, ùn hè una priurità per nisunu. Per ch’ellu possi esse publicatu u mo libru, aghju messu di a mo stacca, è ùn hè un scherzu per u mo amicacciu Colonna d’Istria chè di dì la. In quantu à a prosa, hè un scumpientu. S’è vo ùn avete nè un nome nè a manica longa, ùn ci hè bisognu di sperà un cuntrattu d’edizione, per via ancu di un numeru limitatu à l’annu di publicazione in lingua corsa à rispettà. Tengu à dì chì a publicazione in lingua corsa hè riservata à una piccula elita, hè ghjè un peccatu. L’editori in Corsica, sò bellu à spessu stampadori. Ùn ci hè chè à vede ciò chì sorte ogni annu. Ma si cunfonde vulinteri quantità è qualità. È quandu vecu cù chì piacè u publicu hà ricevutu u mo libru, mi dispiace stu disprezzu di uni pochi per i lettori di lingua corsa.

Semu oghji à u principiu di u XXI° seculu, com’idda vi pari a situazioni di a noscia literatura quarant’ anni dopu u riacquistu ?

Una situazione chì mi dà qualchì penseru, ma ci vogliu crede cuntunque. Marcu Biancarelli hè un bellu scrittore. Una piuma muderna, oghjinca, arrutata. Disgraziamente, ùn ci ne hè tantu cum’è ellu. Ci hè dinù Marceddu Jureczek, menu cunnisciutu per avà ma carcu di qualità literarie. U prublema hè chì ùn ci hè micca piazza per tutti, vi ramentu ciò ch’o aghju dettu nantu à u sistema literariu, è un autore scunnisciutu ùn averà micca i mezi di toccà i media è di pudè fà tandu, a prumuzione di u so libru. Dettu què, a literatura corsa ùn si dà micca i mezi di a so ambizione. Aspetta troppu di e pulitiche di finanzamentu è ùn crede micca abbastanza in e forze nove. Forze nove libere d’ogni pastoghja tematica, culturale o pulitica. È rispettemu quelli chì compranu è chì leghjenu libri in corsu, ancu s’elli sò belli pochi.

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Ben sicura chè no semu stati imbarazzati par fà una scelta à mezu tanti scritti di Georges Brassens. Allora parchì avè scelta quissa quì è micca un’ altra ? Soca chè suventi à ci cantemu sta canzona, scurdenduci ch’idda t’hà un génitori…un pocu com’è s’idda facìa partita d’un paisaghju, un paisaghju fattu da l’omini di lighjenda chì ci ani lacatu opari chì facini oghji partita di u patrimoniu universali di tutta l’umanità.

brassens

In l’acqua di a funtanella

In l’acqua di a funtanella
Spugjiata si bagnava
Un ventulellu in più bella
U vestitu per aria spulava

Mi fece un segnu, addisperata,
Per copre la, di dà li cù slanciu
Fronde di vigna in catasta,
Fiordalisu è fiori d’aranciu.

Di a rosula u fugliame,
Un bustinu l’aghju fattu.
A bella ùn patia fame:
Una rosula hà bastatu.

Cù a pampana di a vigna,
Arricamava un bunnellu.
Ma a bella era cusì carina,
Ùn abbisugnava spurtellu

E so labbre mi lasciò
Ghustu ricunniscente…
Cù tantu ardore l’abbracciò
Ch’ella firmò nuda, tremente.

À l’ingenua hè piaciutu u ghjocu
Chì à spessu, dopu à l’eventu,
Nuda andò à bagnà si in u locu
Sperendu ch’ellu soffii u ventu,
Ch’ellu soffii u ventu




BRASSENS : POEMES et CHANSONS

Pierre-Joseph Ferrali

Préface Jacques Fusina

Colonna Edition, 2008, 218p.





Il l’a fait…Sans rien dire à personne, il s’est saisi de l’œuvre de Brassens et l’a traduite en langue corse ! Il y a même eu un éditeur (Jean Jacques Colonna d’Istria) connu pour ses tentatives courageuses, qui s’est mis en tête de publier le livre, ce beau livre, imprimé avec un réel savoir et présenté avec goût. Il faut dire que lorsque l’amour se fiance avec le savoir faire il en résulte toujours quelque chose d’assez voisin de la beauté.
L’ami Ferrali est professeur de langue corse mais son travail n’est pas celui d’un savant, il est celui d’un amoureux de la chose écrite lorsque celle-ci s’apparente à de la poésie. Sûr que notre ami est aussi en quelque sorte un poète lui aussi.

Nous avons voulu en savoir un peu plus à propos de cette œuvre…Voici pourquoi nous sommes allés interroger Jean Joseph Ferrali. Ecoutez comme sa langue hè choisie et son jugement assuré….

Une véritable fortune, vous dis-je…Et puis comme il suffit pas de parler pour être écouté, nous avons ajouté à la fin de notre article, une poésie de Brassens, une e celles qui courrent par les chemins, connue de tous sans jamais avoir été apprise. C’est ainsi que longtemps son départ, le poète reste parmi nous, sa musique nous aide à vivre comme des êtres humains dans ce monde qui ne l’est plus depuis si longtemps.




Pour publier un ouvrage exclusivement consacré aux traductions en langue corse des textes de Brassens, il faut que ce dernier représente quelque chose d’important pour vous …


Je vous répondrai que Brassens fait partie de ces hommes qui me manquent. C’est un peu un vieux compagnon de route qui fait un bout chemin avec vous dans la vie, discrètement mais fidèlement. J’aurais aimé le connaître. Le premier texte que j’aie traduit a été Chanson pour l’Auvergnat en hommage à Natale Luciani à l’occasion d’une messe anniversaire célébrée en la cathédrale de Cervioni le 5 décembre 2004, un an après sa disparition tragique. Il a été évident pour moi de rapprocher symboliquement les deux hommes à travers ce chant d’humanité, de tolérance, de générosité. Je me suis rendu compte que, finalement, Brassens était assez mal connu. En faisant ce livre, j’ai moi-même redécouvert quelqu’un d’une grande complexité. Le Gorille, La mauvaise réputation, La chasse aux papillons, Les copains d’abord, Le pornographe, Le parapluie… sont des morceaux d’anthologie gravés dans la mémoire collective. Pourtant, a-t-on vraiment lu Brassens ? Lu et non pas uniquement écouté. On dit de Brassens qu’il réglait ses comptes avec les braves gens conformistes. Brassens le pourfendeur de l’ordre moral et qui fait crier au flic « mort aux vaches, mort aux lois, vive l’anarchie », mais Brassens qui lui rend les honneurs quand il barre le passage aux autos pour laisser traverser les chats de Léautaud ; Brassens l’anticlérical de Tempête dans un bénitier, mais qui fait dire au curé de La messe au pendu, « Mort à toute peine de mort ! » ; Brassens le misogyne qui ne demande pas à une fille d’avoir inventé la poudre, mais Brassens qui écrira les bouleversantes déclarations d’amour que sont Saturne ou La non-demande en mariage…Je dirai pour ma part que c’est les institutions qu’il visait, pas les individus. J’aime vraiment toute la complexité de Georges Brassens. J’aime des textes comme Don Juan, La visite, La religieuse, Pénélope. J’aime les contradictions qui nous habitent, les doutes, les incertitudes de l’existence. Il y a un lien troublant à faire entre Chanson pour l’Auvergnat et Le Nouveau testament : Saint Matthieu (Ch.25, Le jugement dernier 35-36) : rapportant les propos du Christ : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; j’étais en prison et vous êtes venu à moi ». L’Evangile selon Saint Georges Brassens… Oui, Brassens me manque dans cette société qui n’a plus aucun repère. Brassens me manque comme Coluche me manque, comme Gainsbourg me manque.


 Y-a-t-il d’autres poètes que vous aimeriez traduire ?

Peut-être dans une autre vie François Villon, Pablo Neruda ou Aimé Césaire.



 D’une manière générale, on assiste depuis quelques temps à une réelle volonté de traduire dans notre langue des textes de la littérature internationale, je pense aux traductions de F.M. Durazzo, à celle de Stefanu Cesari ou de Jacques Fusina, quelle signification attribuez-vous à l’acte de traduire en langue corse ?


Je pense que nous avons un réel problème avec l’acte de traduire, c’est du moins ce que l’on veut faire croire au grand public. Une sorte de complexe d’infériorité face à la traduction. Sommes-nous si nombreux à prétendre lire dans le texte Ismaël Kadaré, Miguel de Cervantès, Franz Kafka, Andrea Camilleri, Berthold Brecht, Alexandre Soljenitsyne, Cormac McCarthy, Joseph Conrad ? On considère, certainement à tort, que la traduction reflète pour les langues minoritaires, une incapacité chronique à créer ses propres chefs-d’œuvre. Cette idée d’impuissance est relayée, il me semble, par une certaine sphère intellectuelle : la situation diglossique entretien également cette frilosité face à la traduction. Au nom de quoi ne reconnaitrait-on pas à la langue corse la légitimité de porter en elle les grands classiques de la littérature ? Il n’y a, à mon sens, aucune honte à avoir. Je ne vois là aucun paradoxe lié à cette problématique, aucune ambigüité possible.


 Certains esprits font remarquer que l’on traduit en corse la littérature qui n’existe pas chez nous et qui n’existera jamais. Partagez-vous ce point de vue ?

C’est ce que j’essayais d’expliquer. Ne poursuivons pas la quête d’un panthéon de la littérature corse. N’en déplaise à Angelo Rinaldi et aux autres immortels de l’Académie française. Nous sommes passés d’une littérature populaire, traditionnelle et orale à une volonté débridée de donner à la langue corse une souveraineté scripturale. Je considère que la langue corse est totalement apte pour exprimer enfin des réalités modernes. Nous avions peur d’explorer, toujours sur le plan littéraire, d’autres champs d’investigation et on est resté prisonnier d’un passé nostalgique et patrimonial,  enfermé dans un devoir de transmission ethnographique, muséale, aux thèmes poussiéreux. Aujourd’hui, on commence enfin à s’affranchir de cette rétro-écriture. Mais il reste un long chemin à entreprendre pour que les productions littéraires corses soient enfin reconnues.



 J’imagine que la traduction de textes comme ceux de Brassens doit comporter quelques difficultés…quelles sont celles qui ont été les plus délicates à surmonter ?


Au risque de vous surprendre, je n’ai pas été confronté à de grandes difficultés techniques de traduction. Pour moi, il était indispensable de traduire « l’esprit » et non « la lettre ». J’ai quelques fois osé prendre des libertés avec la version originale. Ce que les puristes pourront me reprocher. Mais j’estime que dans ce genre de travail, il faut se laisser guider par le plaisir des mots. Il ne s’agissait pas de respecter religieusement la langue de départ (langue-source) mais de privilégier la langue d’arrivée (langue-cible) et son récepteur, le lecteur corsophone. Je devais être capable de prendre un peu de distance par rapport aux textes de Brassens. Je n’ai pas le sentiment d’avoir trahi le sens, je ne crois pas avoir détourné les images, ou dénaturer les émotions, ce qui est primordial.


 Vous êtes enseignant en langue et culture corse, visiblement vous maîtrisez parfaitement notre véhicule, vous disposez d’un vocabulaire très étendu et de plus vous écrivez d’une manière élégante et personnelle…Pourquoi ne pas écrire des textes originaux ?

Evidemment, je m’attendais à cette question. J’ai quelques projets d’écriture. Nous verrons. Mais je ne suis pas certain de vouloir créer en langue corse. Ces propos pourront étonner mais sur ce point, il faut que je m’explique. Ecrire un livre, même en langue corse, c’est relativement simple. Trouver un éditeur, c’est le parcours du combattant. Permettez-moi juste de saluer ici le courage professionnel de Jean-Jacques Colonna d’Istria, qui a pris le risque de publier mon livre. Ceci étant fait, je peux vous affirmer en toute liberté, que pour être publier en langue corse, il faut bénéficier d’un soutien financier et politique. Un éditeur m’a dit textuellement au sujet de Brassens, Puemi è Canzone : « Brassens en langue corse, ça va intéresser qui ? » Cette même personne me disait que la publication d’ouvrages de poésie en langue corse dépendait directement des quelques euros restant dans les tiroirs des enveloppes de subventions, versées par la CTC. Ce qui signifie, malgré les beaux discours généreux des uns et des autres, que ce n’est une priorité pour personne. Pour que mon livre puisse sortir, j’ai dû investir de ma poche, et ce n’est pas offenser mon ami Colonna d’Istria que de le dire. Quant à la prose, c’est pire. Si vous n’êtes pas connu ou appuyé par un réseau d’influence, votre ouvrage n’a pas une seule chance de sortir, en raison d’un triste quota de publications en langue corse à respecter. Je dirais clairement que la publication en langue corse est réservée à une petite élite, que c’est bien regrettable et que les éditeurs en Corse, sont trop souvent des imprimeurs. Il n’y a qu’à constater la somme considérable d’ouvrages publiés chaque année. Mais on confond aisément quantité et qualité. Et en voyant l’accueil enthousiaste que le public réserve à mon livre, je déplore ce mépris de quelques uns pour les lecteurs de langue corse.

 Quelle appréciation porteriez-vous sur la situation de la littérature corse en ce début de XXI° siècle, quarante ans après le riacquistu ?

Une situation délicate, mais il faut rester optimiste. Concernant la prose, je parlerai volontiers de Marcu Biancarelli. Une belle plume. Stimulante, moderne, acérée, vive. Je pense aussi à Marceddu Jureczek, moins connu, pour l’instant, malgré ses belles qualités littéraires. Il n’y a malheureusement pas assez de place pour tous dans le monde de l’édition corse. A part être un dinosaure, les jeunes auteurs ne peuvent même pas crier qu’ils existent car, admettons qu’ils aient une petite chance d’être publiés, ils n’ont pas vraiment accès aux médias : peu de diffusion, pas de promotion. Sinon, le paysage littéraire corse me semble aujourd’hui bien pauvre, sans beaucoup d’ambitions, sans perspectives nouvelles, et pire que tout, grassement subventionné. Je me répète, il faut faire sauter quelques verrous de la part d’influents professionnels du livre et des institutionnels qui se fichent pas mal de la langue corse. Tant qu’un souffle neuf ne s’imposera pas, que l’on ne découvrira pas d’auteurs inédits, sans référence culturelle collective, on continuera de faire du surplace. Je suis persuadé qu’il y a une réelle demande de la part du lectorat corsophone. Mais j’ai bien peur qu’on ne le respecte pas assez et qu’on ne le considère uniquement que comme quantité négligeable.

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Naturellement, nous n’avons eu que l’embarras du choix concernant les textes de Georges Brassens…Pourquoi avoir choisi celle-ci plutôt qu’une autre ? Peut-être tout simplement parce qu’il nous arrive de la fredonner en oubliant qu’elle a un créateur…un peu comme si elle faisait désormais partie d’un paysage, un paysage composé par des hommes de légende qui nous ont légué des œuvres qui entrent dans le patrimoine commun de toute l’humanité.



 

Dans l'eau de la claire fontaine
 

Dans l'eau de la claire fontaine
Elle se baignait toute nue.
Une saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.

En détresse, elle me fit signe,
Pour la vêtir, d'aller chercher
Des morceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger.

Avec des pétales de roses,
Un bout de corsage lui fis.
Mais la belle n’était pas bien grosse :
Une seule rose a suffi .
Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fis.
Mais la belle était si petite
Qu’une seule feuille a suffi.

Elle me tendit ses bras, ses lèvres,
Comme pour me remercier...
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'ell' fut toute déshabillée.

Le jeu dut plaire à l'ingénue,
Car, à la fontaine souvent,
Ell' s'alla baigner toute nue
En priant qu'il fît du vent,
Qu'il fît du vent...





2009-01-28

POMONE

Michel Baggi, Joël Frémiot

Collodion éditeur, 2008, Mers/Indre




pomoneLorsque nous disons que la chose écrite est en profonde mutation, nous affirmons une position que chacun peut vérifier dans son environnement immédiat : livres virtuels, pages mises en ligne sur le web agrémentées de mélodies, d’oeuvres picturales et de recherches graphiques, livres étranges qui ne peuvent même plus être qualifiés de « livres » tels que nous les avons toujours vus….
Voici un éditeur qui s’est spécialisé dans la publication du livre hors norme : Collodion, et voici un des ses ouvrages, le dernier sorti des presses, écrit par Michel Baggi, libraire, et illustré par Joël Fremiot, dessinateur et peintre.

Pomone  a été imprimé à trente deux exemplaires ! Trente deux et pas un de plus. Une moitié seulement est numérotée et signée par les deux comparses, les exemplaires étant numérotés de I à XVI.
Mais comment est-il donc conçu ce livre qui n’en est plus un ?
Il se présente, à première vue, comme un ouvrage classique mais, une fois ouvert, force est de constater un changement structurel de son « économie ». Les pages ne sont ni cousues, ni collées ni reliées par un quelconque procédé. Il y a des pages imprimées, des pages dessinées, des pages imprimées et dessinées, des pages de papier blanc et des pages d’une matière transparente…
Parmi tous ces éléments on peut distinguer assez facilement :

-    une double page contenant une poésie imprimée de manière classique  (Pomone)

-    une centaine de pages qui reprennent la même création vers après vers. Chaque vers est imprimé avec une  police originale et parfois illustré d’une œuvre graphique.

C’est un peu comme si la page double avait fait naître cent manières différentes d’écrire et de présenter le même texte.. La double page nous fait découvrir le sens général de l’œuvre, les cent autres pages nous rappellent ce qu’est  une poésie : une chose unique mais diverse, identique à elle-même mais différente, proche mais en même temps éloignée. C’est un peu la même chose pour cet ouvrage : il est à la fois un livre et sa négation. Hegel, Hegel que me veux-tu ? Poésie tu me tourmentes !

Reste une question que le lecteur ne manquera pas de se poser (de me poser) : mais que faire avec un tel objet ?
Le lire ? Mais la double page suffit amplement à explorer l’univers de Michel Baggi …
Le contempler ? Mais ce n’est pas facile car on ne peut contempler que des fragments qui ont une fâcheuse tendance à s’éparpiller hors de leur couverture cartonnée …
Le ranger dans sa bibliothèque ?  Mais alors ou est l’intérêt de cette audace créative ?
Afficher sur un mur le texte homogène et en regard les mille et une manières de le lire et de le contempler ? Et pourquoi pas ?

J’imagine assez bien, un de ces panneaux en métal sur lequel les différentes variations du texte viendraient témoigner de l’étonnante diversité de l’œuvre poétique…Chaque jour ou chaque semaine, un partie du texte serait ainsi présentée, à charge pour l’éventuel lecteur de lire et de rêver…

Une chose est certaine, cet ouvrage questionne, il nous fait remettre en question bien des choses que nous pensions établies…Il nous invite aussi à poursuivre une réflexion originale sur cet objet insolite qu’est un livre-non livre et puis, n’est-ce pas Michel Montaigne qui affirmait ; « Les ouvrages les plus utiles sont ceux dont le lecteur en fait la moitié. » ?


POMONE

Michel Baggi, Joël Frémiot

Collodion éditeur, 2008, Mers/Indre



Quand’è no dimu chè a cosa scritta hè in piena mutazioni, dimu calcosa chè ugnunu pò veda à cantu à iddu : libra virtuali, pàgini accunciati nantu à u webu cù mùsica, disegna è ricerchi gràfichi è ancu : libra strani ch’ùn sò mancu più libra com’è no l’avemu sempri visti.

Eccu un editori spicializatu in a publicazioni di u libru stranu : Collodion, ed eccu unu di i so libra, l’ultimu publicatu. Hè scrittu da Michel Baggi, librariu in libra anziani, hè illustratu da Joël Fremiot, dissinatori è pìntori.

Pomone (hè u so titulu) hè statu stampatu a trentadui asemplaria. Trentadui è mancu unu di più. Una mittà  solamenti hè stata numerutata è signata di i dui autori (porta i numari di I à XVI).

Ma comu sarà fattu stu libru ? Si prisenta com’è un libru urdinariu à a prima vista ma quand’iddu hè apartu tuttu metti à cambià. I pagini ùn sò micca ligati, micca cullati, micca appiciccati è si sparghjini, scappendu di i mani. Nò ùn hè più un libru à veru, hè una specia di scatula continendu foglii scritti è dissinati.
A mezu à tutti sti foglii si poni rimarca dui cosi diffarenti :

-    una carta doppia stampata d’una manera clàssica d’une puisia (Pomone)
-    un cintinaghju di carti chì ripiddani a stessa opara ma versu à versu. Ogni versu hè stampatu cù lèttari urighjinali, calchi volti illustrati, calchi volti nò.

Pudaremi dì in un’altra manera chè a pàgina doppia hà fattu nascia centu maneri diffarenti di scriva a stessa puisia. Sta doppia pàgina ci faci scopra un sensu ghjinirali, i centu maneri ci facini sunnià à ciò ch’idda hè a puisia : una ma diversa, listessa ma diffarenti, vicinu ma alluntanata… Hè listessi par stu libru : libru hè è libru ùn hè !  Hegel, o cumpà ! Chì mi voli ? Puisia castigu !

Ferma una quistioni ch’omu mi vularà pusà … Chì fà cù strumentu parechju ?

Leghjalu ? Ma a doppia pàgina basta par splurà u discorsu di Michel Baggi, ùn ci hè bisognu d’altri affari…
Fighjulalu ? Ma ùn hè cosa fàciuli ch’ùn si pò mirià chè pizzuledda chì si spàrghjini quand’è u libru s’apri…
Accantallu in a so biblioteca ? Ma allora da chi sirvarà sta criazioni urighjinali ?
Mettalu nantu à un muru u testu cumpletu è, di visu, tutti sti maneri diffarenti di leghjalu è di fighjulalu ? È parchì micca ?


Par mè vidarìu bè , nantu à unu di sti quadru in farru, tutti i variazioni di u testu com’è par tistimunià di a strana diversità di l’opara puètica. Ogni ghjornu o ogni sittimana una parti di u testu pudarìa essa prinsintata è tuccarìa à u littori di leghja è di sunnià…

Una cosa hè sicura, stu libru ci interrugueghja, ci faci rimetta in quistioni mondi cosi chè no cridìami stantarizati par sempri….Ci invita à  una riflissioni urighjinali à prupusitu di st’ughjetu insulitu chè no chjamemu « libru » eppò, ùn hè micca Michel Montaigne chì dicìa un bel ghjornu : « L’opari i più utili sò quiddi  dundi   u littori ni faci à mittà. » ?

2009-01-24

 

U VANTU DI A PUVARTA

Marceddu Jureczeck

Cismonte è Pumonti editori, 2008.


couverture u vantuLettu ch’e t’aghju u libru di Marceddu Jureczeck : U Vantu di a puvarta, mi socu dittu da par mè ch’iddu ci vulìa u curaghju intilituali par scriva parechju assaghju. Hè faciuli di dì à prupositu di un argumentu « ma quissa a sapemu tutti… » Ci voli u talentu è u curaghju par scriva, par metta nantu a pagina bianca certi virità chì ci diranghjani tutti è ch’ùn vulemu micca senta o piuttostu suità sinu à i so ultimi cunclusioni. Parchì t’avemu tutti abbastanza intilligenza par sapè certi cosi ma ùn semu micca abbastanza curaghjosi par tirani tutti i lizzioni.

Nanzi, i nosci antichi erani povari, erani cuntenti quand’iddi erani in bona saluta è ch’iddi pudìani manghjà è adivà i so famiddi. Oghji, ancu in bona saluta, ancu a panza piena, cuntenti ùn semu. In nosci socità ,u più povaru di u cristianu d’oghji t’hà più chè u ghjurnataghju o u pastori di nanzi è contentu ùn hè !

Marceddu, dopu avè fattu stu cunstatu, ci dà à so spiegazioni. Par iddu u povaru di nanzi sapìa chè ricu riconu ùn duvintarà mai, ancu s’iddu li ghjughjiani i solda à l’ingrossu, saria sempri firmatu un povaru, unu di a campagna. À essa com’è la ghjenti  « di l’alta » ùn si pudia. U mondu era cusì è basta. Nimu ùn pudìa francà i catari di a so cunduzioni è s’è calchissia si mittìa in capu di fà altrimentri o s’è a furtuna s’era missa cù iddu, ci era sempri calchissia par dilli : « Ma o chjuculu, par qual’ ti piddi tù ? Ùn ti n’inveni più da induv’è tu veni ? »
U mondu, (u nosciu è quiddu di l’altri) turnaia cusì. U povaru vulìa un pocu più di benistà ma ùn vulia è un pudia cambià di cundizioni.

Oghji l’affari sò diffarenti. Semu in una sucità di u cunsumu. « Cunsumeti, cumpreti, cambieti, ghjitteti è cunsumeti dinò », ci dici a publicità. aghjustendu, «  S’è vo n’aveti micca abbastanza solda, i vi prestaremu, s’è vo n’aveti micca invidia vi daremu una midicina par davvi u gustu, pudeti tuttu cumprà par essa com’è quiddi maiò chè vo videti à a televisiò ! »

E no cumpremu è cunsumemu, beniditti chè no semu di tutti i capipartiti ch’ùn vedini chè una cosa : a crescenza di u PIB.

U fattu hè quì è u pudemu tuccà di i nosci dita : a pudè avè tanta roba ùn faci micca u nosciu bunori chè u bunori ùn hè un’affari di quantità ma di qualità. Cumpretivi puri deci televisiò, centu pantalona, cinqui vitturi è milli calzunetta, u vosciu capu ùn hà da turna meddu chè quiddu chi t’hà u nicissariu è nienti di più. Non solamenti u vosciu capu ùn hà da andà meddu ma u vosciu cori, u vosciu spiritu, sarà sempri in brama d’altri cosi ch’ùn aveti micca..Hè cusi ch’iddu si duventi un animalettu mai techju, mai orosu, sempri bramendu è fighjulendu versu tutti sti cosi missi accantu à no par faci sunnià, spirà è cunsummà.

Ma ùn sirvarà à nudda issu sistemu di a cumpraria tonta ? Un vi ni feti, a calchissia sirvarà sempri a cumprera è u frazuleghju…Quiddi chi fàcini i marcanzii, fàcini dinò i solda quand’iddi vendini è quand’iddi facini i solda, t’ani bisognu di fanni di più …
Aveti capitu : l’intaressu u più altu si trovà in u cunsumu, è t’ani bisognu micca d’accantà ma di fà d’altri birodda à venda è cusi va a vita.

Si pò dì chè sta richezza hè a noscia morti assicurata. Ci paremu più richi chè i nosci anziani ma semu, in fattu, più povari, t’avemu bisognu di travaddà par cumprà sti cosi chè i marcanti ci facini bramà…
È s’è no erami più povari ? È s’è no ci cuntitàiami di cosi simplici è utili ? È s’è  ùn erami micca prighjuneri di sta logica d’infernu chè torna à una carnavalata ? Di sicuru s’è no erami cusi, u sistemu ùn si mintinarìa più …Ma quissa hè un’altra affari.

Ciò ch’iddu dici Marceddu, un associu a dici ancu idda, hè l’associu UTOPIA, 34 rue Falguière 75015 in Parighji (www.utopia-terre.org) hà fattu stampa un picculu libru in u 2008 chì si chjama « Manifeste Utopia » induva si po truvà argumenta è asempii di a noscia trista cundizioni. Ferma avali à no à rifletta è a fà da bè.

In u 2009 po darsi ?

Ringraziamenta à Marceddu d’essa statu u primu à pugnà d’apraci l’ochja in a noscia lingua…Nienti chè par quissa bisognu à tenalu contu stu ghjuvanotu attalintatu.


L’ELOGE DE LA PAUVRETE

Marceddu Jureczeck

Cismonte è Pumonti éditeur, 2008.


A peine avais-je terminé l’ouvrage de Marceddu Jureczeck : L’éloge de la pauvreté que je suis dit en moi-même qu’il fallait une certaine dose de courage intellectuel pour écrire un tel essai. Il est toujours de facile de dire à propos d’une thèse : « Mais cela nous le savons tous… » Il faut aussi avoir le talent et et le courage d’écrire afin e poser sur la page virginale certaines vérités qui nous incommodent tous et que nous ne voulons pas entendre, ou plutôt que nous ne voulons pas suivre jusque dans leurs ultimes conclusions. Parce que nous avons tous, assez d’intelligence pour avoir en tête certaines données, nous manquons de courage pour en tirer les leçons.

Avant, nos ancêtres étaient pauvres, ils étaient satisfaits lorsqu’ils étaient en bonne santé et qu’ils pouvaient manger et élever leurs enfants. Aujourd’hui, même en bonne santé, même en ayant de quoi nous nourrir, nous ne sommes pas heureux. Le plus pauvre des pauvres de nos sociétés a encore plus que le journalier ou le berger d’autrefois et pourtant, il n’est pas heureux…

Marceddu, après avoir fait ce constat, nous donne son explication. Pour lui, le pauvre d’avant savait qu’il ne deviendrait jamais  véritablement riche, même si l’argent lui était arrivé inopinément et à profusion, il serait resté « un pauvre », un campagnard. Il ne pouvait devenir comme ces gens de « la haute ». Le monde était  ainsi fait. Personne ne pouvait franchir le périmètre de sa condition et si quelqu’un se mettait à faire autrement ou si la fortune venait à lui sourire, il y avait alors toujours quelqu’un pour lui dire : «  Petit malin, mais pour qui te prends-tu donc ? Ne te souviens-tu plus d’où tu viens ? »Le monde, le n^tre et celui des autres, fonctionnait ainsi. Le pauvre souhaitait un peu plus de bien-être mais il savait qu’il ne pouvait changer de condition.

Aujourd’hui les choses sont différentes. Nous vivons dans une société de consommation. « Consommez, achetez, changez, jetez et consommez encore » nous dit la publicité en ajoutant : «  Si vous n’avez pas assez d’argent, nous vous en prêterons, si vous n’avez pas d’envie nous vous fournirons une potion qui vous stimulera, vous pouvez tout acheter afin d’être comme ces grands que vous voyez à la télévision. » Et nous achetons et nous consommons, bénis par tous les dirigeants de formations politiques qui ne jurent que par une seule chose : la croissance du PIB.

Le problème est bien là et nous pouvons le toucher du doigt : le fait e pouvoir détenir tant de choses matérielles ne fait pas notre bonheur car le bonheur n’est pas une affaire de quantité mais de qualité. Vous pouvez bien acheter dix télévisions, cent pantalons, cinq voitures et mille caleçons, votre tête n’ira pas mieux que la tête de celui qui n’a que le nécessaire pour vivre et rien de plus. Non seulement votre tête ne fonctionnera pas mieux mais votre cœur, votre mental sera toujours demandeur d’autres choses que vous ne possédez pas…C’est ainsi que nous nous métamorphosons en une sorte de petit animal qui n’st jamais rassasié, toujours en attente de quelque chose et qui jette un regard d’envie vers toutes ces choses posées tout près de nous afin de nous faire rêver, espérer et consommer.

Mais à qui donc peut bien servir ce système fondé sur la folie de l’acte d’achat ? Ne vous inquiétez pas, il est obligatoirement profitable à quelques uns….

Ceux qui fabriquent les marchandises  gagnent aussi de l’argent lorsqu’ils vendent et lorsqu’ils font de l’argent, ils ont besoin d’en faire encore plus afin de ne pas laisser inutilisé leur capital. Deux solutions s’offrent à eux : investir à nouveau directement en produisant à nouveau, ou prêter à d’autres qui produiront dans d’autres secteurs encore plus rentables.

On peut dire que cette logique marchande est notre mort programmée. Nous pensons être plus riches que nos anciens mais nous sommes en fait plus pauvres, nous avons besoin de travailler non plus pour acheter l’indispensable mais pour permettre aux marchands d’écouler leurs stocks de produits dont, au fond, nous pourrions nous passer.

Et si nous choisissions d’être plus pauvres ? Et si nous nous contentions de choses simples et vraiment indispensables ? Et si nous n’étions pas les prisonniers de cette logique infernale qui tourne à la farce ?
Pour sûr, si nous étions ainsi, le système ne pourrait se maintenir….Mais ceci est une autre histoire. Ce que dit Marceddu, une association le dit aussi, il s’agit d’Utopia (34 Falguière 75015, Paris (www.utopia-terre.org). Elle a fait imprimer un petit ouvrage, en 2008, intitulé : Le Manifeste  où l’on peut trouver arguments et exemples illustrant notre triste condition.
 A nous maintenant de réfléchir et d’agir pour le mieux.

En 2009 peut-être ?

Tous nos remerciements à Marceddu d’avoir été le premier à tenter de nous ouvrir les yeux en utilisant notre langue. Rien que pour cela nous devrions le chérir ce jeune homme talentueux. !


2009-01-24



Huguette Bertrand: une voix du Québec


huguette bertrandLayla Zhour (voir :www.ecrits-vains.com/projecteurs/huguette_bertrand.htm) a rendu à Huguette Bertrand, un vibrant hommage en rédigeant un texte limpide et frais qui témoigne de son admiration pour cette créatrice d’images originaire du Québec. Elle note d’emblée la qualité de son site en écrivant que l’auteur n’y est pas « prisonnier du repli narcissique du recueil imprimé sans être l’élément satellite imprévisible des revues ». Nous renvoyons donc le lecteur à l’exceptionnelle qualité de ce document pour ce qui est de la découverte en profondeur de l’œuvre de cette voix originale et attachante. Nous avons préféré, quant à nous, nous entretenir avec Huguette afin de la présenter à nos visiteurs.




Ce qui est frappant chez toi c'est que tu sembles avoir quelque part abandonné l'idée que le papier et le livre sont les seuls supports possibles pour la poésie...Tu livres toute ta production à tes visiteurs....C’est un peu révolutionnaire cela… non ?


La poésie se transmet par les poètes depuis la nuit des temps, d'abord à l'oral, ensuite imprimée sur papier, et maintenant, elle se transmet par les ondes internautiques en version numérique. Loin de dénigrer le livre, tous mes recueils de poésie ont également été édités en versions numériques et en livres papier ayant fait l’objet d’un dépôt légal à nos bibliothèques nationales. Ceci dit, je considère donc que les deux voies éditoriales peuvent cohabiter. En cliquant sur cette page de mon site http://www.espacepoetique.com/livre/poesie.html on peut constater que je n’ai pas totalement abandonné le support livre ! Ce qui semble révolutionnaire dans ma façon de procéder depuis 1996 est le fait que je donne à lire intégralement et gratuitement tous mes ouvrages de poésie sur mon site web . Quant à mes livres, ils sont archivés dans nos bibliothèques nationales comme le sont tous les livres papier. Ils ne se retrouvent pas en librairie depuis 1998, puisque je n’ai pas encore fait la rencontre de Crésus. En toute logique, je préfère donner en partage à un plus large public que de laisser traîner quelques exemplaires de mes livres en librairie qui d’ailleurs ne seraient ni vus ni connus, ce que je sais pertinemment.

Dans la plupart des pays occidentaux on assiste à une crise du lectorat de la poésie...Quelle en est la  cause?  Y-a t-il une cause ?


D’abord il y eut la poésie, ensuite vint le roman puis la nouvelle qui ont supplanté la poésie. De nos jours, si la poésie était à portée de la vue et des doigts dans la librairie, que les poètes étaient médiatisés, il en serait peut-être autrement….
Tout ce qui est présenté dans les médias se rapporte en général aux récits de vedettes, essais politiques, romans, nouvelles, BD, et tout ce qu’on veut, les livres de poésie actuelle en sont systématiquement exclus. Aussi comment la poésie peut-elle émerger à travers une foule de livres en tout genre paraissant chaque jour, qui inondent les libraires obligés de retourner les invendus au bout de quelques mois afin de faire place aux nouveaux arrivages. 


Pourquoi, connaissant la crise de la poésie contemporaine, persistes-tu à écrire de la poésie ?

En ce qui me concerne, il n’y a pas de crise de la poésie ! Je donne mes mots en partage sur le Web depuis 12 ans. D’autant plus que mes ouvrages sont accessibles en tout temps.
Quant à la raison qui me pousse à écrire de la poésie, je préfère te dire que je me pose cette question depuis 23 ans et que je n’ai pas de réponse définitive.
Je pense que j’écris pour me rapprocher du monde, car la poésie, surtout lorsqu’elle est présentée sur le Web, permet des échanges privés enrichissants avec des lecteurs et lectrices de différentes régions du globe. J’ajoute que ces échanges m’ont souvent questionnée sur les effets que ma poésie produisait dans leur imaginaire, ce qui en retour créait une dynamique propre à la création. 


Si tu avais à définir le style de poésie qui est le tien que dirais-tu ?

Difficile de me classer dans un style, sur le plan formel je privilégie le vers libre. Quant au fond, j’ai le style intimiste dans certains recueils, et un style plus ouvert dans d’autres. Lorsque j'écris, j’évoque, par des instantanés, ma perception de la vie que tous nous vivons sous ses différentes facettes.
En somme il s’agit d’une poésie évocatrice qui tend à surprendre pour faire ressentir des émotions laissées à l’imaginaire des lecteurs et des lectrices.


Comment le gout pour la poésie t’est-il venu ?

Ah ça, c’est une longue histoire que je tenterai de faire courte ! J’ai écrit mon premier vers à 42 ans. Avant cette vocation tardive, je lisais de tout sauf de la poésie. Puis un certain après-midi, m’est venu l’idée d’écrire des poèmes, je ne sais pourquoi. Comme quelqu’un qui frappe à la porte, on ouvre et on fait entrer. J’ai poursuivi jusqu’à rédiger 60 poèmes qui devinrent mon premier recueil édité en 1985 intitulé « Espace perdu ». Je considère ce premier ouvrage comme un balbutiement, car je ne connaissais rien de rien à la poésie, à l'époque.
J’ai par la suite baigné dans le milieu de la poésie  là où j’habitais à l’époque, en côtoyant des poètes. Puis j’ai poursuivi et un deuxième manuscrit  fut accepté chez un autre éditeur, en 1988, intitulé : Par la peau du cri. Par la suite, j’ai eu la tentation de me lancer dans l’édition.
J’ai fondé ma propre maison en 1991 et j’en suis aujourd’hui à 19 ouvrages publiés, dont deux ouvrages édités en livres électroniques sur Cdrom, sans compter quelques autres poètes que j’ai édités en guise d’encouragement.

Quel est pour toi le poète ou le poème qui ne te quitte jamais, que tu relis un peu comme une prière ?

Aucun en particulier…
Toutefois j’aime bien la poésie de Marina Tsvetaieva, une poète russe que je présente sur mon site; j’aime aussi la poésie de notre premier poète moderne québécois Hector de St-Denys Garneau, celle d’Anne Hébert et de Paul Éluard pour ne nommer que ceux et celles qui me viennent à l’esprit. Je préfère aussi lire à l’occasion certains poètes féminins et masculins qui présentent leurs textes sur le Web. Plusieurs figurent sur mon site dans ma section «  Poètes invités ».

Jaimerais que tu nous livres l’un de tes poèmes personnels préféré, cela nous permettra de mieux saisir le sens de ta démarche

Je n’ai vraiment pas de poème préféré, car ma démarche se dirige dans tous les sens de façon intuitive et subtile dans le non dit. Toutefois je suis portée à choisir le poème suivant, car je pense qu’il suggère la synthèse de mes préoccupations en rapport à la condition humaine dans tous ses états.  Extrait de mon recueil Les visages du temps , voici….

MYSTÈRE DES BÊTES À PAROLES

Drôle de bêtes emprisonnées dans des corps trop lourds. Prisons humaines dans le jouissif des séductions, éclatent en moments insaisissables, s'écrivent et fusent essentiel à travers le voile du non dit.

Fuse la paix des linges transportés par les marées
Fusent les marées silencieuses jusqu'à l'intime des solitudes
Fuse la solitude parmi les lueurs de la beauté
Fuse la beauté des langues apprises dans le secret des complicités
Fuse la complicité des mots approuvés par le désir
Fusent les désirs jumelés aux verbes entretenus
Fuse le verbe fermenté
dans l'écho
dans l'espace
dans l'extase


 C’est en effet un texte assez caractéristique de ton style poétique, je te remercie de nous avoir confié ta préférence… A présent, dis-moi, je pensais, Huguette, que tu étais une canadienne d'origine bretonne et tu me dis que non ...Alors qui es-tu exactement et quelle idée a-t-on de la Corse au Québec ?


Je suis une canadienne du Québec, une Québécoise, qui pratique le métier de poète depuis de nombreuses années. Une poète curieuse qui n’aime pas faire comme tout le monde, car un bélier ne suit pas le troupeau quand ça devient trop routinier; il préfère le devancer !  Je pourrais ajouter que le fait de présenter ma poésie sur le Web m’a valu des échanges avec des gens de différentes régions du globe, ce qui en retour m’a ouvert l’esprit sur d’autres cultures que la mienne.
Je ne connais pas la Corse et ses paysages fabuleux, mais j’ai constaté une certaine parenté entre le Québec, la Corse, la Bretagne et le Pays Basque. Les habitants de ces trois dernières régions en territoire français ont, comme bon nombre de Québécois, une tendance viscérale à l’indépendantisme !  Chacun tient à sa langue et qui dit langue dit culture.  Ceci dit, je ne connais pas la culture corse, et pour la connaître faudrait que je revête mon costume de passante et aller voir de près ce qui se mijote sur cette Île de Beauté qu’on vante tant ! Je comprends que cette île, en plein cœur de la méditerranée puisse être ancrée à ce point dans le cœur de ses habitants. 

J’ajoute que lors de mon voyage au Pérou en 2000, ce pays m’a montré l’Amérique latine et sa culture hispanique.  En 2002, à travers mon voyage au Maroc, son désert et ses villes, ce pays m’a montré le Maghreb et sa culture musulmane. Puis à travers mes voyages en France de 1998 à 2008, j’ai vu l’Europe.  Quant à la Corse, sa langue et sa culture, elle me semble très particulière et se situe sans doute dans le cœur de tous les insulaires !  Le pays dans l’cœur… comme au Québec !  

J’ai, pour ma part, choisi un de tes textes tiré de ton recueil Ascension du désir, paru en 2000. Et, bien entendu, en ai tenté une traduction en langue corse.

 

L’écrit l’écho

Loin très loin
se respirent des silences
bien avant les mots
implosion du désir
des murmures partagés

Loin très loin
des enfances circulent dans la chair du rire
refont surface
en sourires spontanés

Loin très loin
un désir
un sourire
un mot
un écho
un silence

Ne reste que la lune
son accompagnement


U scrittu, u ribombu   

Luntanu più luntanu   
i silenzia si fiàtani      
beddu nanzi à i parolli    
a brama di u sussuratu cumunu
si sbiota                                    


Luntanu più luntanu      
i zittidini si movani in i carri di i bochi ridenti
rivènini supra      
in surrisa naturali
 
Luntanu più luntanu    
una brama        
un surrisu          
una parolla      
un ribombu  
un silenziu    

Ùn ferma chè a luna 
par accumpagnà         






2009-01-10

 

Poésie et nouvelles technologies


 

  J’ignorais, il a moins d’une année, qu’un modeste site destiné à promouvoir la publication d’un recueil de poésies puisse accueillir en quelques mois autant de  visiteurs.
J’ignorais également que l’univers de la toile était riche de tant de sites, de tant de talents et permettait des échanges instantanés d’une si grande richesse.

Une plaquette de poésie qui se vend à un millier d’exemplaires est déjà un beau succès, lorsqu’il s’agit d’une œuvre écrite dans l’une des langues minoritaires de l’Hexagone, ce chiffre ne dépasse pas, la plupart du temps, quelques centaines d’exemplaires sur plusieurs années…
En démultipliant l’onde choc, en rendant la poésie accessible à un large public, internet ouvre indiscutablement un nouvel horizon aux passionnées de l’écriture et aux amoureux de la lyre.

Les sites et les blogs ne sont pas, comme je le pensais, de simple vecteurs d’accompagnement du texte édité, ils existent par eux-mêmes, ont leur vie propre et proposent un lien direct entre le créateur et son lectorat. De plus, les prouesses des webmasters peuvent conférer une autre dimension à la simple page : création graphique, fond sonore, enregistrement et effets spéciaux peuvent restituer la dimension festive et toujours renouvelée de l’œuvre poétique.

Certains diront que rien ne remplacera jamais un bon texte imprimé sur un papier de qualité que l’on peut déguster en toute tranquillité comme on savoure un vieil alcool. Je ne suis pas insensible à cet argument, au charme des vieux ouvrages ou des tirages limités mais est-ce une raison pour oublier que la poésie peut aussi passer de main en main, copiée sur des cahiers ou sur de simples feuilles… Rappelons nous que durant la Résistance les poèmes circulaient ainsi : sur de simples papiers froissés et souvent sous le manteau…Ce n’est point le flacon qui fait la saveur d’un texte même s’il est des flacons qui sont parfaitement dignes d’intérêt et contribuent à mieux nous faire entrer en communion avec le message de l’auteur.

Huguette Bertrand, une poétesse du Québec, et dont le site est référencé parmi nos partenaires, est convaincue que le temps du poème enfermé dans un ouvrage est révolu. Ses textes sont tous mis en ligne et accessibles directement sur son site, d’autres auteurs suivent son exemple faisant ainsi voler en éclat la notion d’éditeur et rendant superflu l’existence d’espaces réels consacrés à la vente d’ouvrages. Une révolution vient de débuter, elle inquiète, elle perturbe, elle suscite des espoirs….l’idéal serait que la poésie, cette grande exclue du monde de la culture y trouve son compte. Gardons un œil attentif et surtout…n’ayons pas de complexes !

De « vastes et d’étranges domaines » s’offrent à nous !

2008-12-29

Culture corse: trois blogs remarquables


  Les NTIC ouvrent un espace infini pour les créateurs, qu’ils soient peintres, musiciens ou écrivains. Certains esprits chagrins regretteront le temps du papier bouffant et des tirages numérotés mais force est de nous rendre à l’évidence : le véritable talent arrive toujours à s’adapter et joue avec les « contraintes » de l’ère numérique y trouvant même de nouvelles opportunités.

 

• Le blog d’Etienne Césari: http://gattivi-ochja.blogspot.com


Avec un raffinement de teintes extrêmes, préférant le chuchotement au bruit sourd de l’agora, Etienne Césari a parfaitement réussi l’aspect visuel de sa publication. Le plus fort, c’est que ce jeune professeur de langue et de culture corse a également réussi à offrir au public un site d’une exceptionnelle qualité littéraire présentant la particularité de proposer des traductions en langue insulaire de nombreux poètes, et non des moindres : Gaston Miron, Claude Roy, Pablo Neruda, Ludvik Kundera et j’en passe… Le lecteur averti constatera, encore une fois, que cet idiome censé « prolonger l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés » selon les célébrissimes paroles de l’abbé Grégoire est aussi capable de rendre les battements les plus secrets d’une âme qui n’est pas obligatoirement la sienne et de répondre d’écho en écho à la lancinante mélopée de tous les montreurs d’étoiles. Cela n’est pas si mal pour un véhicule que l’on dit en perdition et soi-disant condamné à son auto célébration. Il faut dire qu’Etienne (appelons le Stefanu puisqu’il le souhaite et que c’est son droit...) est un poète fin et délicat qui nous livre de temps à autre quelques bribes de son immense talent :

''Dans l’innocence du feu
Tu n’étais pas celle que nous attendions
dans l’innocence du feu
sans visage trop de visages encore

nous aurions eu la nuit pour demeure, sans toi
familiers des épaisseurs pourrissantes
un dire animal planté au fond de la gorge

brûlés peut-être
le corps en friche nourri d’hérédités

les eaux à venir auraient parlé notre langue
(….)''


• Le blog de Jérôme Capirossi: http://moltifau.wordpress.com


D’un style résolument différent, le blog de Jérôme Capirossi mérite également le détour. Exit le contraste de façade, ici tout est dans la nuance. Les vues présentent des dégradés, presque des pastels, et l’auteur nous laisse entrevoir son trait de plume (et aussi probablement son trait de caractère) lorsqu’il trace de main de maître le portrait d’une jeune, très jeune insulaire répondant au prénom charmeur de Vannina que chacun rêve de rencontrer. Cette bonne humeur contagieuse qu’il décrit si bien, ce dynamisme, cette joie de communiquer avec ses contemporains sont le témoignage vivant que quelque chose est en train de changer en Corse. Ces jeunes femmes que l’on disait prisonnières de leur passé, enfermées dans les stéréotypes prégnants de l’immobilisme se mettent soudain en tête de nous administrer la preuve que les hommes (et les femmes) n’ont pas seulement des racines mais qu’ils ont également des jambes, qu’ils sont capables de faire bouger leur environnement et d’enfanter du neuf sans aucune trahison envers le passé reçu en héritage. Beau portrait Monsieur Capirossi et belle leçon de vocabulaire lorsque vous disséquer le sens exact de certaines paroles. Une manière comme une autre de nous rappeler qu’aucune culture, qu’aucun peuple n’a le monopole de la précision et de richesse langagière. A une époque ou la valeur intrinsèque des œuvres se mesure au hit parade des sondeurs, il n’était pas inutile de nous le rappeler, nous tacherons de nous en souvenir.

• Le blog de Ghjuvan’ Federiccu Terrazzoni: http://puesiacorsa.blogspot.com


Je ne saurais oublier le blog du jeune Ghjuvan’ Federiccu Terrazzoni. Avec ses aplats de couleur de la couleur de la mer et du ciel, avec ses dessins et ses photographies toujours choisies bien à propos, avec cette fougue, cette sorte d’intransigeance qui est le propre de la jeunesse, voici un talentueux poète qui investit l’espace du web pour notre plus grand bonheur. Qu’on le veuille ou non, notre époque de fer, soucieuse de mesure et de rendement a immensément besoin des apports de la lyre car les façades de béton et les immeubles de verre ne suffisent pas au bonheur et à la sérénité de notre âme. Jean Frédéric Terrazzoni fait chanter les mots parce que, rappelons nous, au début était le verbe et que c’est bien lui qui, seul ou accompagné, créa un jour l’univers. « Je suis né pour te connaître, pour te nommer » écrivait Paul Eluard, sans cette prodigieuse faculté d’énoncer et de forger des mots, il ne nous serait pas possible de percevoir le monde. Sans ce bruit sourd ou feutré du chant, le monde n’est pas enviable, c’est dire l’importance de la voix du poète qu’il vaut peut-être mieux écouter plus souvent, le matin avant de débuter une journée, le soir pour en savourer les détours ou n’importe quand, dès lors que l’envie nous prend ou que la lassitude nous guette.
Voici l’un de ses nombreux textes (c’est nous qui traduisons et la traduction d’une poésie est chose périlleuse….) :

Terre

Terre d’abondance, terre de procréation,
Terre peaufinée de rêves idéaux,
Terre de silences, terre de cris,
Terre de mémoire et de passions

Terre lointaine, terre toujours proche,
Terre qui prend vie en tout lieu
Terre de semence, terre de contestations
Terre légende de toute génération
(…)

Ces trois blogs sont la preuve indiscutable que la culture insulaire existe, qu’elle est capable de modernité et de raffinement. Ils sont l’œuvre de jeunes personnes désintéressées qui investissent un réel potentiel créatif afin qu’une « différence d’être » ne soit pas engloutie dans les abysses de l’Histoire. Qu’ils en soient remerciés, ils participent à la plus noble des causes : la cause de l’Esprit et ce …sans tambour ni trompette.

 

 


2008-12-29

Connaissez-vous Marie Paule Lavezzi ?



Lavezzi Marie Paule

Une voix, discrète et sobre, fait entendre un murmure. Ce n’est pas un chant, ni même une ritournelle ; ce serait plutôt un accent, une manière spécifique de dire les choses et de faire ressurgir des images qui nous sont communes.
En choisissant de publier des plaquettes de poésies, elle emprunte le chemin le plus escarpé qui soit pour nous parler (n’a-t-on pas écrit que ce n’est jamais le chemin qui est difficile mais bien plutôt le difficile le chemin ?)

De Source des regards au Projecteur obscur, son dernier recueil, en passant par les Yeux du vent, le Chant des brodeuses, le Soleil sur le poing, Monologues et le Livre ouvert, une œuvre se construit, peu à peu, loin des feux de la scène et des boulevards de la notoriété. Profondément enracinée dans l’île de Corse tout en étant ouverte aux vents des quatre horizons, cette poésie, toute en nuance nous invite à la méditation en posant un instant notre baluchon.


J’avais aimé, dans le Chant des brodeuses, cette Fête foraine :

La lune aveugle crie
sous la voûte du ciel
Son cheval sort de la rivière

Façonnant le visage étrange de l’hiver
le vent fait tourner son manège
de feuilles mortes et de lumières


Je retrouve, dans son dernier ouvrage, cette même veine, ces propos anodins transfigurés soudain en formes esthétiques qui s’imposent d’elles-mêmes, nous laissant présager que chaque instant qui passe ne s’évanouit pas tout à fait, qu’il demeure, quelque part, prompt à resurgir pour rappeler à notre mémoire oublieuse ce que nous n’avions pu saisir, de prime abord.

Le reflet

Une maison ouverte
avec un grand miroir
donnant sa force à la lumière

Soleil aux yeux sombres
pétri de mystère
votre reflet surgit
Dans l’allée étrangère

Avant de disparaître
à la jointure des rêves
sur un seuil silencieux
où passe le sommeil

 

U doppiu

 

Una casa aparta

incù tamantu spechju

dendu à lumu u so fiatu

 

Soli à l’ochja bughjosi

imbulicatu à misteriu

u vosciu doppiu affaca

in u chjassu stanieru

 

nanzi di spariscia

tra dui sonnia

nantu a u zuddu ammutulitu

induva  sonnu camineghja

 




Je demeure convaincu que les souvenirs ne disparaissent pas, ils sont enfouis et ressurgissent à certains moments de notre vie lui conférant ainsi une cohérence que nous ne lui soupçonnions pas.
Mais comment se fait-il que nous arrivions à percer ainsi ce mystère pourtant exprimé dans un univers qui n’est pas obligatoirement tout à fait le nôtre ?

Peut-être est-ce là la véritable fonction du poète: métamorphoser l’événement qui est à chacun en invariant qui figure le bien commun.


Apprentissages

Le miroir chuchotait
avec la lumière
tout était double et clair

Peuplée de gens
de territoires
défilant dans les marges
les livres arrivaient

et soufflaient des histoires
qui enjambaient les routes
pour gagner d’autres paysages
tournant à l’infini
dans cette géographie du rêve

 

Imparendu

U spechju chjuchjulàia
incù lumu
tuttu era doppiu è lindu

Allughjati à ghjenta
d’altrò
sfilendu in i màrgini
vinìani i libra

è buffulàiani stodii
chì francàiani chjassa
par ghjùnghjasini in d’altri cunfini
ghjirendu da sempri
in sta giugrafìa di u sonniu




Nous sommes plus proches les uns des autres que nous ne voulons l’admettre spontanément car le mythe de l’incommunicabilité renforce notre identité princière. Il y a plus de convergences entre les hommes de toutes les époques et de toutes les latitudes que de divergences fondamentales. Il reste, bien entendu, à ne pas confondre convergence et similitude car si l’une est la règle l’autre n’est qu’une très rare exception.


Crépuscules

Les objets qui survivent
glissent comme l’anneau
qu’on ôte au doigt des morts

Les livres se dispersent
dans les eaux troubles
de nos mémoires

Et la bête qui tremble
plaide pour son silence
avec son mystérieux regard

Abbrugati

I cosi chì campani sempri
sculisciani com’è l’anneddu
cacciatu à lu ditu di i morti

I libra si sparghjini
in l’acqui poddi
di li nosci  mimorii

È la bestia chì trimuleghja
difendi u so silenziu
d’unu sgardu di misteriu



2008-12-29

de L’AUDACE et du TALENT....

Christophe Manon : l’Eternité, 61 p, 2007

-Dernier Télégramme- éditeur


Loin, très loin des salons médiatisés et des livres à succès, il est des éditeurs à faibles moyens ayant l’ambition démesurée de croire qu’un beau texte n’a pas de prix.

Ils sont fous, encore plus fous que ceux qui leur adressent leurs manuscrits dont ils savent très bien qu’un public très limité y aura accès.

Qu’importe… ces gens là existent encore ! Pour combien de temps – me direz-vous - ?

Cela je ne peux le dire.

Mais je peux affirmer haut et fort que « Dernier Télégramme » fait bien partie de ce carré d’irréductibles pour qui la production littéraire est le plus explosif des brûlots.

Lorsqu’un auteur ayant du talent rencontre un éditeur qui a de l’audace, voici ce que cela peut donner (la mise en page est de nous) :


L’Eternité

Chant 0.0

Je suis le corps d’un soldat mort.
J’ai vingt ans comme tous les soldats morts.
J’ai été tué il y a plus d’une semaine.
Je suis étendu dans la boue.
Face contre terre.
Nuque brisée.
Jambes repliées sur mon ventre en chien de fusil.
Mon bras gauche a été arraché.
Ma cage thoracique est perforée par des éclats d’obus.
Du sang a séché sur mon front.
Déjà les corbeaux picorent mes yeux.
Les rats dévorent mes entrailles.
Les blattes et les lombrics colonisent mes reins.
Les fourmis besognent entre mes omoplates, grouillent le long de mon épine dorsale. Mon cœur ne bat plus.
Ma bouche ne parle plus.
Je suis le corps d’un soldat mort.
Je ne suis plus rien ou rien ou peut-être.
Sous l’effet du choc mon casque s’est détaché et a roulé dans une flaque à quelques centimètres de mon crâne.
Dans ma main droite je serre encore mon fusil-mitrailleur.
Cette fois, je ne survivrai pas à la mort.

Christophe Manon


Et comme, dans notre esprit, le talent et l’audace sont nécessaires à toutes les cultures et à toutes les civilisations dont la production insulaire fait partie intégrante, voici une traduction du texte de Christophe



L’Itarnità

Cantu 0.0

Socu a salma d’un’ suldatu mortu.
T’aghju vinti anni com’è tutti i suldati morti.
Socu statu tombu una settimana fà.
Socu stesu in a fanga.
Visu versu tarra.
Coddu troncu.
Anchi aggrunchjulati versu corpu.
U me bracciu mancu hè statu scalzatu.
U me pettu hè intaffunatu da scanduli d’obusi.
U sangui hà siccatu supr’ à u me fronti.
Dighjà i corba spizzicheghjani i me ochja.
I topa si sciaccani i me minuccia.
I scarafàzzula è i mignocula culunizeghjani i me rena.
I furmiculi travaddani a mez’ à i me scàpuli, bulicani u me spinu.
U me corri s’hè fermu.
A me bocca ùn dici più nienti.
Socu a salma d’un suldatu creghju.
Un socu più nudda o nienti o po darsi.
Dopu l’impittata u me elmu si n’hè staccatu
è ha rutulatu in una puzzetta vicin’ à u me capu.
In a me mani dritta tengu sempri u me fucilonu.
Sta volta, ùn a mi possu più francà.


Cristofu Manon

2008-12-29

DECLIN de la LANGUE CORSE ?

invistita news

 

 

 

 

Le mensuel Corsica l’affirme, si la langue corse n’est pas morte elle est mal en point. Certes les devantures des commerces, les marques, les slogans y font référence mais cela ne suffit pas. Il y a loin entre la volonté affichée avec ostentation, le slogan venu de la tribune et la dure réalité. « Les faits sont têtus - disait un politique qu’on ne cite plus guère- mais ils sont les faits », régression dans les échanges quotidiens, régression dans les médias où les pages en langue locales se font rares, régression en terme de publications car si l’on publie beaucoup à propos de la Corse et de sa langue, le nombre de lecteurs ne progresse pas véritablement malgré l’officialisation de son enseignement.

 

Il va de soi que ces pistes, taillées à l’emporte pièce, mériteraient d’être développées, explicitées, discutées. Il va de soi qu’elles sont fragmentaires et ne couvrent pas tout le champ du vaste chantier qui reste à mener mais elles se veulent le témoignage d’une prise de position ne pouvant se résoudre à l’attentisme et au fatalisme.

Et alors, me direz-vous, l’Histoire n’est-elle pas encombrée de peuples et d’idiomes morts ? En quoi la perte d’une langue parlée par quelques milliers de personnes serait-elle une catastrophe pour l’humanité ?voici plus de trente ans maintenant que l’espoir d’une sauvegarde de ce parler particulier est né.Il serait dommage que la grande humanité accepte sans broncher l’écroulement de cette modeste façade, car ce signe ne serait que l’élément avant coureur de son propre déclin.

Disons le franchement : en rien. Si demain, disparaissait corps et bien ce véhicule qui nous est si cher, rien ne serait changé sur la surface du globe. La Terre continuerait de tourner aussi mal, l’herbe de pousser avec ou sans nitrate et les hommes de s’entredéchirer avec l’entrain et la bonne conscience qu’on leur connaît. Alors ? Alors voilà : Depuis cette date des travaux, parfois ennuyeux mais toujours fervents et emplis d’une immense bonne volonté ont forgé une orthographe, éclairci des règles de syntaxe et de grammaire , des auteurs se sont mobilisés pour faire accéder le dialecte au rang de langue en renouvelant les rythmes, en osant, en pourfendant, des chanteurs ont mis en musique d’une manière souvent très talentueuse poèmes et textes divers, donnant ainsi un contenu à ces mélodies tout droit sorties de nos légendes.

Bien sûr que l’histoire est encombrée de peuples et de cultures qui ont vécu mais le paradigme dominant a longtemps été que l’Histoire était infinie et inépuisable, un peu comme la nature dont on ne pouvait sonder les limites. Nous savons aujourd’hui, pour reprendre le propos de Paul Valéry, que le temps du monde fini a véritablement commencé et que le moindre élément de diversité qui se perd entraîne inexorablement l’humanité à sa ruine car celle–ci, condamnée au monisme, serait bien plus vulnérable à toutes les attaques, endogènes ou exogènes.

Je me souviens du beau livre de Richard Marienstras : Etre un peuple en diaspora, dans lequel ce fils des Lumières avouait : « Je me moque de savoir si les Basques, les Catalans ou les Corses forment un peuple, une nation ou une ethnie, mais si l’on me demandait : faut-il défendre leur différence ? Je répondrais à coup sûr : il le faut » Le paradigme opérant s’est aujourd’hui inversé. Exit les croyances dans une supériorité naturelle de telle ou telle aire culturelle, exit la croyance en un inéluctable progrès, exit l’arrogance du plus fort, le futur est improbable, le présent incertain et le passé, lui, n’a pas encore révéler tout son potentiel de richesse.

Mais, me direz-vous, si le corse se meurt c’est que les Corses n’ont pas su bien faire ! Sûr, nous n’avons pas su transformer ce chant de résistance au rouleau compresseur en hymne libérateur de toutes les entraves, nous avons substitué à la morgue de l’ envahisseur, une autre morgue insultante et réductrice, semblant reproduire de vieilles litanies dont les conséquences sont connues et portent des noms terribles, nous nous sommes déchirés alors qu’il fallait nous entendre sur l’essentiel , « Quand les blés sont sous la grêle , fou qui fait le délicat, fou qui songe à ces querelles au cœur du commun combat » a dit le poète et le poète a souvent raison.

S’il demeure un espoir pour que la langue de l’île de Corse continue de vivre, je veux bien y croire car, à mes yeux, les êtres et les choses qui la peuplent ne seraient plus les mêmes si elle venait à disparaître. Encore faudrait-il réfléchir à quelques mesures pour en assurer peut-être le salut ….

1. La pratique largement dominante de l’enseignement du corse s’est appuyée sur le concept de polynomie rendant compte des variétés infra dialectales. Cette démarche, dont on doit louer l’honnêteté et l’originalité se heurte désormais à une évidence : à admettre trop de variantes on ne rend pas aisée la tache du lecteur qui se trouve parfois devant plusieurs déclinaisons d’un même signifiant. Nous savons bien que chaque piève tient à son particularisme mais n’est-ce pas problématique, en l’état actuel des choses, que d’encourager l’atomisation ? Peut-être conviendrait-il de réserver le concept de polynomie à l’oralité et d’ordonner les différents parlers en une seule et même graphie.

2. Les créations originales en langue corse sont insuffisamment mises en valeur à l’exception de celles quelques auteurs qui font assez régulièrement parler d’eux dans les médias. Or une culture ne se réduit pas à quelques têtes d’affiche mais est une production collective dont le caractère bigarré est l’un des plus sûrs critères de vitalité. Il conviendrait donc de renforcer la promotion de l’écrit en recherchant une meilleure articulation entre les collectivités publiques : collectivité territoriale, départements, communes. On pourrait, par exemple, imaginer la création de plusieurs prix littéraires cofinancées par ces trois types de structures administratives qui pourraient participer sur un pied d’égalité aux délibérations et à la promotion des œuvres.

3. Il est également possible, par une démarche réfléchie, d’inciter les entreprises publiques et privées implantés sur l’île, à contribuer au financement, à la promotion et à la diffusion de textes en langue corse. Le mécénat d’entreprise peut se même se révéler « rentable » pour les entités cherchant à renforcer leur image, encore faut-il mettre en place un cahier des charges créatif et réaliste qui soit suffisamment simple pour être bien compris et suffisamment ambitieux pour avoir un impact dans la durée.

4. Il est manifeste qu’aujourd’hui, il est parfois difficile en Corse de trouver facilement des ouvrages écrits dans cette langue. Le nombre de libraire s’est réduit et un certain nombre d’entre eux sont envahis par la production nationale au point qu’ils ne peuvent accueillir cette littérature peu connue et qui se vend assez mal. Peut-être conviendrait-il de rechercher de nouveaux canaux de distributions du livre insulaire (le web en est un mais il existe également des points de contact encore inexplorés) afin de rendre les ouvrages accessibles partout et pour tout un chacun. Par ailleurs, afin de ne pas déposséder les libraires de leur rôle naturel, il faudrait réfléchir à un encouragement en faveur de ceux qui acceptent d’accorder une place aux ouvrages en langue du terroir.

5. On peut enfin noter une baisse de notoriété de la production autochtone dans les pages de la presse insulaire. Cet état de fait est fâcheux car la presse est fort lue et le seul quotidien qui persiste est un indiscutable « faiseur d’opinion ».Encourager la presse régionale à accorder une place plus grande à la création littéraire contemporaine semble être devenu une nécessité.


 

2008-12-29

Terres de femmes d’Angèle Paoli

La Revue littéraire, artistique & cap-corsaire

 

http://terresdefemmes.blogs.com/

 

Le héros de légende qui tomba, un jour, en plein ciel de gloire n’avait pas seulement offert un petit Prince aux hommes il leur a aussi donné une Terre.

Angèle Paoli, elle, en offre plusieurs aux femmes… et l’on se dit qu’elles ont bien de la chance.

Il faut avouer que le temps n’est plus aux monolithismes et aux rêves unidimensionnels. La pluralité des mondes et des valeurs est devenue l’un des paradigmes de notre temps. C’est plus riche, plus mouvant mais ô combien plus inconfortable.

Comme les sciences humaines aiment a exporter les concepts d’un champs à un autre pour mieux les tester et mesurer ainsi leur valeur heuristique, Angèle n’hésite pas à pratiquer cette translation entre l’univers de la poésie, celui de l’art pictural et sa vie personnelle dont elle affirme, haut et fort, l’enracinement cap-corsin. On la comprend fort bien car ce doigt de terre insulaire est une sorte d’île dans l’île, un microcosme supplémentaire dans une terre alvéolée d’identités diverses qui possède pourtant une indéniable unité.

La démarche d’Angèle est impressionnante, terrifiante même !

Voici un blog alimenté, chaque jour, depuis 2004 et qui comporte ce que l’univers de la création littéraire et artistique peut faire de meilleur. Les textes choisis sont toujours émouvants, les photographies incroyablement pertinentes, les peintures d’une beauté rarissime ! Mais pourquoi donc, Angèle, vous cachez vous derrière cette tasse de lait comme une enfant après une remontrance ?

Vous l’avez compris, derrière cette réussite se cache quelqu’un d’opiniâtre, de dur à la tâche (n’est pas descendant de marins qui veut... !) et qui n’hésite pas à travailler en équipe afin de faire jaillir « l’humaine beauté ».

Si, comme moi, vous n’avez pas le sens de l’orientation, l’espace qui est les sien risque de vous déboussoler, par sa richesse tout d’abord, mais aussi par sa retenue.

Les textes et les œuvres sont présentées avec ce qu’il faut de mise en scène, ni trop ni trop peu, la sobriété ne se confond jamais avec la tristesse, la couleur ne frôle jamais l’artifice.

Pierre Bourdieu, qui fut un subtil analyste du « bon goût » rappellerait sans doute que ce dernier n’est autre que le parfum délicat de l’habitus de classe mais, sur ce point, nous ne partageons pas entièrement son analyse.

Pour nous, le bon goût est la noblesse de l’art et ne se confond nullement avec je ne sais quelle pratique oligarchique ou aristocratique : il s’impose d’emblée comme un juste respect des codes et des volumes et force l’admiration des plus intransigeants comme des plus tolérants, des experts comme des amateurs, à condition, bien entendu que tout ce beau monde soit doté d’un minimum d’intelligence et de bonne fois, ce qui, fort heureusement, est bien souvent le cas.

Il n’est pas improbable que d’aucuns puissent penser que la Terre est à tous et qu’il peut être mutilant de la réduire aux femmes …Pourquoi le nier, nous avons eu la faiblesse de le penser un court instant. Il n’en est rien, Angèle, convaincue sans doute qu’il ne saurait exister de discours innocents, affiche d’emblée de quel discours on pourrait la rendre coupable, ce qui confère à son regard une subjectivité consciente d’elle-même. Certainement le plus sûr moyen d’atteindre l’universel…

Nous rendrons compte, prochainement, de son dernier ouvrage « Lalla ou le chant des sables » paru aux éditions Terres de femmes, en juillet dernier, en attendant nous vous invitons à rendre visite à cette petite femme qui est aussi et surtout une grande dame.

 

2008-12-29

André Nisslé : Un poète d’Alsace



C’est loin, très loin de chez nous l’Alsace…Et pourtant nous pouvons y trouver dans gens qui nous ressemblent, qui vivent ce que nous vivons, qui aiment leur langue et leurs coutumes tout en étant soucieux de recherches esthétiques, prêts à donner au véhicule linguistique qui est le leur, le meilleur d’eux-mêmes alors que les esprits chagrins affirment haut et fort qu’il y a mieux à faire.

André Nisslè est de ces amis que la distance sépare mais qui nous est proche par sa persévérance de sa démarche désintéressée.
Ce jeune septuagénaire dont je crois savoir qu’il s’est fait la spécialité d’exercer une série de métiers en perdition se bat aujourd’hui pour défendre le parler de sa région dont il souhaite respecter la diversité dialectale (cela ne vous rappelle rien ?) ; Cofondateur de l’association Culture et Patrimoine d’Alsace, il fut aussi animateur d’une émission radio en langue locale et publie aujourd’hui un important lexique alsacien/français qui a retenu l’attention de la presse régionale.
Mais ce n’est pas tout…Notre homme est aussi un poète de grand talent qui donne à lire des textes en alsacien dont la traduction française nous touche par le ton personnel qui est le sien.

L’Alsace n’est pas la Corse c’est sûr mais le texte que nous nous sommes efforcé de traduire en langue corse nous révèle qu’un univers nous est commun : celui de la matérialité des choses qui nous environnent, d’une certaine pesanteur du temps ce qui n’empêche ni l’élégance du style, ni l’élévation de la pensée.
Jugez-en par vous-mêmes


D’Zitt.

D’Zitt vu morn un D’Zitt vu hett
D’Zitt vu hett un d’Zitt vu gäscht.
D’r Ocks àm Füahr, geht em schrett,
Làngsàm, si Huf, schwar un fäscht
Schleht dr Booda em Ryth’m,
Da’m vu d’r ühràlta Zitt.
Dia vu schnüft mett’m Otem
Wu wohl esch vergassa hett.

S’Ràd drait làngsàm, d’ Zitt blibt schteh,
Wenn em Fald schu friaij Z’morga
Dr Pflüag dur d’ Furcha düat geh
Witt vu jàscht un Zittsorga.

Oi dinna Zitt kummt àn s’And
Wenn da unter’s Zittràd kumsch.
Ob en dr Schtàdt un uff Lànd
Andet d’ Zitt, un net uff Wunsch.
Labsch Rich un uff schnaller Àrt
Odder àrm wia Kecheramüs,
Geh’sch o uff dia lànga Fàhrt
Mett dr Zitt geht Zitt’n àlla Üss.




Le temps

Le temps de demain, le temps d’aujourd’hui
Le temps d’aujourd’hui, le temps de hier.
Le bœuf, attelé, va au pas,
Lentement, son sabot, lourd et ferme
Tape le sol en rythme,
Avec celui de l’ère primitive,
Celui qui respire avec le souffle
Qui est bien oublié aujourd’hui.

La roue tourne lentement, le temps s’arrête
Quand dans le champ tôt le matin,
Le soc passe dans le sillon
Loin de l’agitation et les soucis de temps

Ton temps aussi arrivera à sa fin
Quand la roue du temps t’écrasera.
Que se soit à la ville ou aux champs
Le temps finira sans que tu le veuilles.
Que tu vives en ville et stressé,
Ou pauvre comme une souris d’église
Tu feras aussi le grand voyage.
Avec le temps, le temps s’éteindra pour tout le monde.



U tempu

U tempu di dumani, u tempu d’oghji
U tempu d’oghji, u tempu d’arimani
U boiu, attacatu, và è marchja
Pianu, u so zùcculu, grevu è tassu
Pichja a tarra in misura,
Cù quidda di l’épuca antica,
Quidda chì suffià un fiatu
Bè sminticatu à tempu d’oghji

Pianu pianu ghjira a rota, tempu si ferma
Quand’è in u chjosu in a prima matina,
A vumara passa in u solcu
Luntanu à u ciambiatru è à i primuri di u tempu

U to tempu dinò toccarà à so finì
Quandu ti sfracicarà a rota di u tempu
Ch’idda fussi in cità o in i chjosa
U tempu s’hà da scompia senza chè tu vulessi.
Chè tu stessi citadinu è narbosu,
O povaru com’è topu di ghjesia
Farè ancu tù u viaghjonu
Cù u tempu, tempu si spinghjerà par tuttu u mondu

2008-12-29

Entretien sur la poésie en langue corse

  Texte mis en ligne sur le site www.afrique-du-nord.com


kabylieVous écrivez, en langue corse, des ouvrages de poésie…Pourquoi ?

Norbert.Paganelli : Il y a deux questions dans votre interrogation …Tout d’abord : pourquoi écrire de la poésie alors que celle-ci n’a pratiquement aucune audience au sein de l’aire culturelle française ? Je vous répondrai qu’on ne choisit pas obligatoirement le vecteur de son expression. Je n’ai pas la fibre du romancier, pas celle l’essayiste, je ne chante pas, je danse plutôt mal, par contre, la poésie me séduit et, semble-t-il, séduit quelques lecteurs. Alors je ne me pose pas trop de questions, j’emprunte une voie qui m’est plus facile qu’une autre. La seconde question renvoie au véhicule utilisé : la langue corse. Je vous répondrai tout simplement que c’est la première langue qui soit parvenue à mes oreilles, c’est dans cette langue que j’ai appris à rire, à sourire, à crier ou à me plaindre. Ce n’est pas pour moi la langue de la pensée savante, bien au contraire : c’est celle de l’émotion, des faits bruts. Vous comprendrez aisément que c’est donc, pour moi, dans cette langue que la poésie se doit de s’exprimer.

Cette réponse est séduisante mais n’y a-t-il pas autre chose derrière cette volonté de s’exprimer dans une langue minoritaire ?

N.P : Oui, c’est évident ! La langue corse a été pendant des siècles la langue des petites gens, du bas peuple comme on disait à l’époque, c’était celle des bergers, des ouvriers agricoles, de tous les gagne petits. Les puissances qui ont dominé la Corse parlaient toujours une autre langue. Ceux qui n’étaient pas des gagne petits et jouaient souvent le jeu des puissances dominantes répugnaient à utiliser le corse préférant le toscan et ensuite le français.
M’exprimer en langue corse c’est, pour moi, m’exprimer dans la langue des humbles, des sans grades, des exclus de l’Histoire. Ce fut longtemps une langue à qui fut refusé le statut de langue et je me sens naturellement porté vers elle afin de tenter de l’illustrer du mieux que je peux.

Après avoir été interdite dans les écoles, la langue corse est maintenant enseignée….

N.P : Oui, c’est exact. Il a fallu les tragiques événements d’Aléria, en 1975, pour que l’Etat admette une fois pour toute la légitimité de la revendication linguistique (légitimité qui était reconnue pour d’autres langues minoritaires au sein de l’Hexagone par la loi Deixonne). Ceci étant dit, l’enseignement scolaire n’a pas débuté de suite, il a fallu former des maîtres, codifier l’orthographe, bâtir une pédagogie et ce n’est que quelques années plus tard que l’enseignement a véritablement commencé. Entre temps, le corse a décliné car beaucoup de ceux qui le parlaient naturellement sont partis.

Quelle est la situation de la langue aujourd’hui ?

N.P : Les études les plus récentes montrent que de nombreux adolescents possèdent les rudiments de la langue, sont capables d’écrire et de lire en corse mais, sur le plan de l’oralité, la langue recule. Par ailleurs, ceux qui la parlaient naguère la parlent mieux aujourd’hui, réussissent à l’écrire et à la lire mais, au final, il y a chaque année de moins en moins de personnes pour la parler véritablement

Pourtant le succès de la chanson en langue corse ne se dément pas …

N.P : Qui s’intéresse aux paroles des chansons ? Combien de personnes sont capables d’ « entendre » les paroles des chansons ? Le petit cercle des personnes de qualité qui écrivent les textes des chansons a quelques difficultés à masquer le désintérêt massif pour le « sens » des mots. Il ne faut donc pas se fier à l’apparence et bien comprendre que le succès médiatique de certains groupes est l’arbre qui cache malheureusement la forêt.

Il existe aussi une littérature en langue corse et on est parfois surpris de voir la qualité des textes qui paraissent souvent en édition bilingue…

N.P : C’est exact, mais sur ce point également mieux vaut être lucide : le nombre de personnes s’intéressant à la littérature en langue corse n’a pratiquement pas évolué depuis une trentaine d’année. Il y a aujourd’hui davantage de personnes qui écrivent mais pas obligatoirement plus de lecteurs…

Comment expliquez-vous cette situation ?

N.P : Je crois que c’est une situation générale qui peut s’analyser comme un recul de la chose écrite, un désintérêt tendanciel pour ces petits objets imprimés que l’on appelle les livres. Pourquoi acheter des livres ? Pourquoi lire ? Pourquoi être bousculé dans ses convictions et ses croyances par des « fous » qui écrivent et que d’autres « fous » éditent ? Ce que les plus horribles dictateurs n’ont pas réussi, la société de consommation est en train de le réaliser : anéantir l’écrit  et en tout premier lieu l’écrit porteur de sens.

Le tableau que vous tracez est pessimiste…Il y a aussi de beaux succès de librairie….

N.P : Aujourd’hui on fabrique un livre comme on fabrique un paquet de lessive et cela marche. Il y a les livres de plage, les livres qu’on lit au coin du feu l’hiver, ceux qu’on peut lire dans les transports en commun. A grand renfort de publicité bien ciblée on peut arriver à vendre des livres et même à en tirer un profit substantiel mais parle-t-on bien de même chose en mettant tous les livres dans le même panier ? Les ouvrages qui aujourd’hui font la une des médias ne seront pas obligatoirement ceux qui seront retenus par l’Histoire. Ce phénomène n’est pas nouveau, il est simplement largement amplifié. A titre d’information, les Illuminations de Rimbaud furent imprimées à 300 exemplaires et seuls quelques exemplaires furent vendus (on a retrouvé le stock dans sa quasi intégralité….

Ce phénomène de marchandisation du livre et de la culture en général touche-t-il aussi la production en langue corse ?

N.P : Le système de production des biens culturels touche aussi la Corse et les livres en langue corse. Qu’on le veuille ou non il s’inscrit dans la logique d’un système dominant et fonctionne à peu près de la même manière avec ses maisons d’éditions incontournables, ses têtes d’affiche, ses relais médiatiques, ses clans et ses écoles…Oui, il n’est pas inexact de dire qu’en Corse, la production littéraire emprunte une voie similaire à celle empruntée, depuis bien longtemps, pas le système global, ceci étant dit on ne peut que se réjouir de voir les ouvrages écrits en langue corse se vendre un petit peu. Comparé à d’autres régions où existe le même phénomène culturel, nous ne sommes pas trop mal placés.

Où est le salut pour cette culture minoritaire ?

N.P : Le salut est dans la résistance, La culture corse n’a pas été anéantie par des siècles et des siècles de dominations car elle résistait, elle s’opposait au modèle dominant. Curieusement,  c’est au moment où elle semble avoir quelques chances de s’épanouir, car les barrières les plus archaïques ont été levées, qu’elle semble s’étioler. Or, il est pour moi manifeste qu’elle s’étiole parce qu’elle accepte les canons du monde marchand. J’ai appris à connaître la culture Kabyle avec laquelle notre culture a de nombreux points communs. L’un de ces points est une certaine propension pour une forme d’austérité.
Ce n’est pas rien l’austérité… c’est même fondamental pour qui veut y réfléchir. L’austérité peut structurer une résistance farouche à tous les pièges de la société marchande.
Mon ami, Marceddu Jureczek a écrit, en corse, un très beau livre sur ce thème L’Eloge de la pauvreté (U Vantu di a puvartà)  et il semble bien que l’une des planches de salut possible réside dans l’acceptation consciente et raisonnée d’un trait de caractère que nous a légué l’Histoire et qui est peut-être porteur d’avenir.

Revenons un peu sur votre propre production, quel message souhaitez-vous faire passer dans vos textes ?

N.P : Je pense très sincèrement que celui qui écrit de la poésie n’est pas obligatoirement le mieux placé pour parler de sa production. Celle-ci lui échappe en grande partie. A la différence du prosateur qui a une idée précise de la finalité de son discours, le poète est entrainé par un flot  qu’il ne maîtrise qu’imparfaitement et le maîtriserait-il, il cesserait alors d’être poète. Ceci étant posé, et j’ai parfaitement conscience que d’autres l’ont dit avant moi, il me semble que je souhaite indiquer que les choses humbles ont leur importance, que l’innocent est toujours un peu coupable, ne serait-ce que de son innocence, que les galons et la vanité ne sont que des hochets pour amuser le temps et que le galet ou la figue ont bien des choses à nous apprendre.
C’est une réponse de poète, je sais, mais en dire plus serait tenir un discours qui n’est pas le mien et qui n’apporterait aucune valeur ajoutée au débat.

2008-12-29

La langue de chez nous

Paroles et musique d’Yves Duteil



la langue de chez nousChanter en  français la langue de la doulce France, a séduit la « Royale Académie » qui y a vu un hommage aux règles qu’elle avait elle–même édictées au cours des siècles passés. Il n’est pas certain qu’un texte du même type ait été accueilli de la même manière s’il s’était agi d’un autre véhicule car, on le sait, la langue française est censée posséder des qualités intangibles et immuables qui ne peuvent, en aucun cas être comparées.On ne copiera pas le texte d’Yves Duteil, on lui rendra hommage, ce qui est fort différent à nos yeux, afin de ne pas oublier que l’une des missions du poète est de transformer « vieux ennemis en loyaux adversaires ».

De cette adaptation naît un autre texte  qui n’a en commun avec l’original que le plaidoyer pour la reconnaissance de la beauté des mots, de tous les mots, qu’ils viennent d’Ukraine, du Texas ou, pourquoi pas, d’une île où la polynomie fait fonction d’Académie.


La langue de chez nous

1.
C'est une langue belle avec des mots superbes
Qui porte son histoire à travers ses accents
Où l'on sent la musique et le parfum des herbes
Le fromage de chèvre et le pain de froment
Et du Mont St-Michel jusqu'à la Contrescarpe
En écoutant parler les gens de ce pays
On dirait que le vent s'est pris dans une harpe
Et qu'il en a gardé toutes les harmonies
 

2.


Dans cette langue belle aux couleurs de Provence
Où la saveur des choses est déjà dans les mots
C'est d'abord en parlant que la fête commence
Et l'on boit des paroles aussi bien que de l'eau
Les voix ressemblent aux cours des fleuves et des rivières
Elles répondent aux méandres, au vent dans les roseaux,
Parfois même aux torrents qui charrient du tonnerre
En polissant les pierres sur le bord des ruisseaux
 

3.


C'est une langue belle à l'autre bout du monde
Une bulle de France au nord d'un continent
Sertis dans un étau mais pourtant si féconde
Enfermée dans les glaces au sommet d'un volcan
Elle a jeté des ponts par-dessus l'Atlantique
Elle a quitté son nid pour un autre terroir
Et comme une hirondelle au printemps des musiques
Elle revient nous chanter ses peines et ses espoirs
Nous dire que là-bas dans ce pays de neige
Elle a fait face aux vents qui soufflent de partout
Pour imposer ses mots jusque dans les collèges
Et qu'on y parle encore la langue de chez nous
 

4


C'est une langue belle à qui sait la défendre
Elle offre des trésors de richesse infinie
Les mots qui nous manquaient pour pouvoir nous comprendre
Et la force qu'il faut pour vivre en harmonie
Et de l'Île d'Orléans jusqu'à la Contrescarpe
En écoutant chanter les gens de ce pays
On dirait que le vent s'est pris dans une harpe
Et qu'il a composé toute une symphonie
Et de l'Île d'Orléans jusqu'à la Contrescarpe
En écoutant chanter les gens de ce pays
On dirait que le vent s'est pris dans une harpe
Et qu'il a composé toute une symphonie.
 
 
Lingua nustrali


1.

Hè una lingua fiera incù parolli puri
Chì carrieghja a so stodia trà i so parlà
Si senti una mùsica è u muscu di l’arba
U casgiu muntagnolu è i panetta d’orzu
È di u Capicorsu sin’à  Bunifaziu
Ascultendu parlà la ghjenti di nosci loca
M’ hè parsu chè u ventu hà spusatu un viulinu
È ch’iddu hà fattu nascia milli meludìi

2.

In la me lingua fiera culori di u mez’ ghjornu
U gustu di i cosi hè prima in i parolli
Hè quand’è no parlemu chè no ci richjaremu
Lintendu i filari cum’idda corri l’acqua
I boci s’assumiddani à fiuma è à vadini
Sò calchi volti puri è calchi volti turbi
Di volti maestosi ancu più chè trimoghja
Fendu fallà pitrati sin’à i fiumicedda

3.

Hè una lingua fiera cugina di tutti quiddi
Chi t’ani u nosciu mari par sola virità
Tamanta à u pughjali ma bè apparintata
Hè nata in un fuconu ma metti à suminà
Arrimba  lu so muscu à la santa libartà
Tropu à u stretu quì , eccu ch’idda si movi
Ghjirendu a ghjirandona incù tutti i musicanti
Eccula chì riveni oghji accantu à no
Par dici chè in altrò in tarri alluntanati
Hà sfiddatu i venta è ancu i più gattivi
Par purtà la sperenza in cori  zitiddini
È ch’iddi ùn si ni scurdessini  di a lingua di mammà

4.

Hè una lingua schietta è senza vanità
Ci dà i so tisori di alta rinumata
Parolli inchjirchjulati di la noscia mimoria
È u fiatu arridicatu par campà cristianinu
È di l’America suttana à la punta di a Botta
Sintendu cancannà la ghjenti d’issi cunfini
M’hè parsu chè u ventu hà spusatu un viulinu
È ch’iddu hà fattu nascia milli miludìi
È di l’América suttana  à la punta di a Botta
Sintendu cancannà la ghjenti d’issi cunfini
M’hè parsu chè u ventu hà spusatu un viulinu
È ch’iddu hà fattu nascia milli miludìi

2008-12-29

A fior di Carta publient: Bois d’enfance
De Sophie Bureau

 

sophie bureau


Jean Pierre Santini n’est pas un éditeur ordinaire et c’est tant mieux. Ce barbu énigmatique engagé dans le combat culturel insulaire depuis fort longtemps lance un véritable défi avec peu de moyens mais une énergie farouche. Son catalogue comporte des textes politiques du FLNC, un petit pamphlet contre la conception marxiste (version PCF) de la nation signé du philosophe Jean-Claude Loueilh, des ouvrages d’auteurs reconnus comme celui de Lucie Santucci ou de Marie Hélène Ferrari mais aussi de jeunes talents comme le poète Stefanu Cesari ou encore Sophie Bureau qui signe un petit texte qui a eu la particularité de retenir notre attention tout en ne laissant pas indifférent notre éditeur éclectique.
Au-delà du cas d’espèce que représente la publication de cet ouvrage, il convient de remarquer d’emblée que le critère organique d’une appartenance à une même origine n’est pas le dénominateur commun des textes retenus par les éditions A Fior di carta.
Visiblement le champ clos d’un espace circonscrit n’est pas la tasse de thé de Jean Pierre Santini qui préfère les vastes contrées de la liberté de penser et de créer.
Lorsque l’ambition est de concilier besoin de profondeur et appel de la cime, nous obtenons toujours des choses dérangeantes, la liberté est à ce prix.

Aucune autre valeur ne lui arrive à la cheville.



Que faisais tu à Canari en juillet dernier à la journée « Livres ouverts », menais-tu une enquête policière ou recherchais-tu des idées pour ton prochain ouvrage ?

Vers le 15 juin, Jean Pierre Santini, mon éditeur, m’a envoyé une invitation pour participer à cette rencontre. Je n’avais pas spécialement prévu d’aller en Corse ni de faire de séances de dédicaces mais j’ai saisi l’occasion. Je n’ai pas été déçue, j’y ai rencontré des gens intéressants et j’ai trouvé plaisante cette idée de me laisser mener par ce petit manuscrit que les éditions A fior di carta ont bien voulu éditer..
Au final je ne savais pas très bien ce que j’étais venu faire à Canari mais j’y ai rencontré des gens de grande qualité que je ne suis pas prête d’oublier et qui continuent de me donner une sacrée envie d’écrire.
Je ne menais aucune enquête policière sur le monde de l’édition mais après tout cela me donne quelques idées pour mon prochain livre.



Comment se fait-il, d'après toi, qu'un éditeur insulaire se soit intéressé à une petite parisienne qui ne parle pas un mot de corse ? Courage ? Exotisme ? Aveuglement ?


Je ne sais pas, je dois avoir dans ma personnalité, un côté « piège pour éditeur corse » car je te l’assure je ne parle que le français et connais assez peu la Corse. Il reste que cette question pourrait-être posée à Jean Pierre Santini mais je ne souhaite pas qu’il ait connaissance de ma réponse.
(Nous avons posé la question à Jean Pierre Santini qui nous a répondu que ses raisons étaient les mêmes que celles qui nous avaient poussé à nous intéresser à Sophie Bureau.)

Comment t’est venue la passion d'écrire ?

Je crois qu’une passion lorsqu’elle s’est installée, ne part pas soudainement… Ecrire est pour moi une activité mais cette dernière peut s’arrêter brusquement, du moins me semble-t-il…Il m’est donc difficile de parler d’une passion qui investirait ma vie tout en la consumant totalement. Par contre je suis bien obligée d’admettre qu’écrire découle du déploiement de ce sacré principe de vie et que je j’aime beaucoup écrire. Ce sont très probablement les moments difficiles de ma vie qui ont provoqué le déclic de l’écriture : enfiler les mots dans les coupures d’une vie, les ruptures d’air, les traces…Au final j’y ai pris goût et d’autres ont eu du goût pour mon goût…

Quels sont les écrivains qui t’inspirent, les œuvres qui t'ont marquée, bref les références littéraires qui comptent

pour toi ?


Mes livres préférés sont par ordre alphabétique : « Belle du seigneur » d'Albert Cohen, « Les âmes grises » de Philippe Claudel, « Le parfum » de Patrick Susking. Si je devais un jour écrire un livre (j'en rêve secrètement) ce serait sur le modèle du Pigeon de Susking, livre d'un événement minuscule et majeur dans la vie du personnage, si mes souvenirs sont bons. Il y a peu je me disais que je relirai volontiers ce livre-là. Je vais le faire demain tiens… Ou bien aussi « La petite fille du M. Linh » de Philippe Claudel, l'histoire de ce vieil homme fou d'avoir été déraciné et qui se raccroche au futur. C'est beau de se raccrocher au futur, je trouve. Ce sont des livres d'une grande simplicité, loin du bruit, mais qui en disent long.
Je viens de terminer il y a peu un livre de Paul Auster, « Brooklin follies ». C'est un auteur drôle et émouvant. A travers ce livre, on rencontre l'auteur assez précisément et cette rencontre est très plaisante. Et puis, comme à chaque lecture de bon livre, j'ai ri et pleuré. Que demander de plus à un livre ?



Peux- tu nous présenter ton ouvrage ?

J’ai quelques difficultés à parler d’un ouvrage à propos de mon petit opuscule qui ne comporte que trois historiettes…mais enfin je vais le faire tout de même.
La première histoire est une évocation de mon enfance sur fond d'objet de bois. Je crois que certains d'entre nous peuvent se retrouver dans ces tableaux de bois car beaucoup d'entre nous a en effet connu le parquet et ses échardes, les escaliers, les jouets en bois et d'autres objets encore. C'est une petite promenade qui a pour ambition de saisir le lecteur sur un court chemin de mémoire. Voilà pour "Bois d'enfance", qui donne son titre au recueil.
Le deuxième petit morceau d'écrit est davantage poétique je crois. Je l'aime bien. Il tente de décrire ce court moment du matin où tout est immobile, durant lequel la couleur même du ciel semble hésiter. C'est un moment que j'ai vraiment senti, je veux dire que j'ai senti avec le corps. Mais au-delà des sens, c'est une sorte d'allégorie des possibles d'une journée, voire d'une vie.
Le troisième écrit est une nouvelle dont le personnage principale est une fantaisiste inconsciente qui porte de très gros sabots. Elle me fait rire. En disant cela, j'avoue qu'elle me dépasse largement et qu'elle m'emmène à des endroits socialement peu corrects, ce que j'apprécie. Je l'en remercie pour ça. C'est d'ailleurs pour cette raison que je me suis attachée à ce personnage et que je l'ai fait évoluer dans deux autres situations. Dès que j'ai un moment, je compte la faire vivre dans une autre nouvelle.



C’est assez curieux mais ta manière de répondre aux questions est assez voisine de celle de ton éditeur…Vous me faites penser au « Chirico » qui disait : « Vous voulez savoir pourquoi j’ai peint un trou béant au milieu de cette allée ? C’est parce que j’en avais envie …Ne cherchez pas plus loin ! » Y aurait-il une sorte de pudeur qui vous interdirait de parler de votre processus créatif ? A moins que ce ne soit le constat que « l’œuvre » n’a pas besoin d’un autre discours que celui qu’elle dégage ?
 

Pas de réponse de Sophie Bureau....Serait-elle, pour une fois d'accord avec moi ?

2008-12-12

Les lendemains qui chantent


Le 15 décembre 1941, 92 otages furent exécutés au Mont Valérien par les nazis. Parmi eux, le député communiste : Gabriel Péri, directeur du journal clandestin du même parti. Dans sa dernière lettre il écrivit aux siens : « Je m’en vais tout à l’heure vous préparer des lendemains qui chantent. ».
Le poème de Paul Eluard s’impose par la sobriété du ton et l’émotion contenue. Il n’a besoin d’aucun commentaire pour prouver la force des mots.

Parce que Gabriel Péri était originaire du sud insulaire, nous avons traduit dans sa langue maternelle l’hommage rendu.

 


Gabriel Péri


Un homme est mort qui n'avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n'avait d'autre route
Que celle où l'on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l'oubli


Car tout ce qu'il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd'hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre


Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amies
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.



Gabriel Peri


Hè mortu un omu ch’ùn avìa
Chè dui braccia tesi versu dumani
Hè mortu un omu ch’ùn avìa par strada
Chè quidda induva si udia i fucila
Hè mortu un omu chì prulunga la lutta
Contru à a morti contru à u scordu

Chì tuttu ciò ch’iddu vulìa
Ancu no u vulìami
U vulemu oghji
Chè filicita sichi lumu
À fondu di l’ochja à fondu di cori
È ghjustizia par issi monda

Ci sò parolli chì fàcini campà
Sò innucenti issi parolli
A parolla calori a parolla fiducia
Amori ghjustizia è a parolla libartà
A parolla ziteddu è a parolla bravezza
È certi noma di fiora è certi nomi di frutta
A parolla curaghju è a parolla scopra
È a parolla frateddu è a parolla cumpagneru
È certi noma di donni è d’amichi
Aghjustaremu à Peri
Peri hè mortu par ciò chì ci faci campà
Dèmulu di tù u so pettu hè tafunatu
Ma grazia à iddu meddu ci cunniscimu
Dèmuci di tù spemu soiu hè vivu

2008-12-11

Le nouveau blog de la revue AVALI

 


La petite revue de création littéraire : AVALI (Maintenant), dirigée par le talentueux Rinatu Coti, connaît depuis peu une version numérique, promise nous semble-t-il, à un brillant avenir. De facture sobre mais élégante, le blog, régulièrement mis à jour, présente des auteurs insulaires ainsi que des textes originaux et des compte rendus d’ouvrages

Ce support animé par Marceddu Jureczek, lui-même auteur de plusieurs publications en langue corse, est l’épicentre d’une activité de création et de réflexion sur la thème de la Corse d’aujourd’hui à laquelle sont associés : Lissandru Muzy, Micheli Solinas, Ghjuvan Micheli Weber et bien d’autres….

Une petite visite sur ce site s’impose ! Si vous pratiquez la langue corse vous pourrez ainsi pénétrer l’univers de la production contemporaine et constater sa qualité et sa grande diversité (essais, romans, poésie….). Si vous êtes débutants ou ne pratiquez pas la langue, sachez que le blog présente, parfois, des traductions de textes en langue française.

Il nous semble, à ce propos, que les traductions devraient être plus nombreuses car nous émettons quelques doutes sur la conception, fort honorable par ailleurs, qu’une traduction encourage le lecteur à oublier le texte original selon la loi universelle du « moindre effort ».

La situation qui est celle de la langue corse d’aujourd’hui est paradoxale : elle semble, selon les enquêtes, de moins en moins parlée par le plus grand nombre tout en étant de plus en plus maîtrisée par une partie de la population dont le noyau dur pourrait être les enseignants de langue et de civilisation insulaires. Il faut être vigilant sur les conséquences de cette dichotomie car, si elle se poursuit, la langue corse deviendra bientôt la langue d’une élite, ce qu’elle n’a jamais été….bien au contraire !

Entre les praticiens éclairés et les « indifférents », il existe l’énorme niche de ceux qui ont besoin d’être aidés et nous savons tous qu’il est particulièrement difficile d’apprendre un véhicule linguistique lorsque celui-ci est moins utilisé dans le quotidien.

C’est en songeant à eux que nous pensons utile de dire à tous les militants culturels de cette noble cause, que la plupart des amoureux réels ou potentiels de notre langue parlent, en général, le français et qu’il est peu prudent de leur ôter ce point d’appui. Il est même indispensable pour ne pas perdre pied dans la flore luxuriante de notre création littéraire qui devient chaque jour un peu plus exigeante. Point n’est besoin de traduire systématiquement tout mais il nous semble imprudent d’exclure le français comme s’il s’agissait d’une sorte de maladie honteuse ou d’une démission devant l’ennemi. Le slogan « Défense de cracher par terre et de parler corse, breton, basque ou catalan » est suffisamment révélateur des conséquences perverses qu’il implique pour qu’il ne devienne pas l’axiome d’exclusion fondant une nouvelle pratique de la culture. C’est précisément parce que la pratique dominante est élitiste et ségrégationniste qu’il convient de mettre en avant l’aspect populaire et intégrationniste d’une nouvelle donne.

Par ses qualités morales, sa haute valeur intellectuelle et une sensibilité qui ne lui fait pas défaut, le blog AVALI a tous les atouts de son côté pour illustrer ce que l’on nomme déjà : la seconde phase du « riacquistu »

http//avali.over-blog.net

 

2008-12-11

L’appel de l’île

Eliane Aubert-Colombani
Albiana, 2007, 112 p

 

 

 

Eliane Aubert-Colombani, originaire de la Balagne et résidant dans l’Indre a signé plusieurs ouvrages : la Perdrière en 1971, la Guérison en 1974, le Journal d’un collabo (1984), Simon le Corse (1994), le Cousin (2005). Cette romancière au regard incisif et sans complaisance nous livre, dans ses écrits, une vision de la Corse qui ne doit rien aux clichés et autres stéréotypes. La Corse telle qu’elle est et que nous refusons parfois d’admettre est ainsi décryptée.



Si l’ouvrage était un film nul doute que Simone Fradin, née Cognani, crèverait l’écran, à condition que l’actrice soit à la hauteur de ce personnage qui semble brûler la chandelle par les deux bouts. Professeur d’arts plastiques, elle connaît également le succès artistique et accomplit d’incessantes navettes entre Corse, Continent et d’autres capitales européennes. Elle croque la vie comme elle dévore ses spuntini car elle n’a pas même le temps de cuisiner…A quarante six ans c’est une battante, divorcée et plutôt en délicatesse avec une mère acariâtre et veuve de guerre.

Lui, Henry Châtellus, professeur d’Histoire, préfèrerait porter le nom de Ceccaldi et se prénommer Bonaventure, comme son grand père qu’il affectionne ou, à l’extrême limite : Thomas, afin de ne pas dénoter au sein du micro groupe nationaliste toujours à l’affut d’un plasticage ou d’un bon coup destiné à assurer une notoriété défaillante.

Entre elle et lui, semble naître un amour inaccompli qui se nourrit d’obstacles malaisés à franchir. La différence d’âge en est un puisqu’il n’a que trente ans mais là n’est pas l’essentiel…Simone est un être mature, rayonnant, plein de force, qui voit juste et loin tandis qu’Henry semble un peu falot et néophyte en tout, juste bon à obéir aux injonctions de sa « patronne » et à imaginer les amours clandestines de Simone et de son cousin, le berger Jean Louis Sacchi.

C’est dans le Nord de la Corse entre Speloncato et Pioggiola que se déroule la trame de ce récit aux accents justes et bien choisis. Cette Corse, contemporaine des accords Matignon, qui voit s’affronter les stratégies micro claniques des partis nationalistes sur fond de vengeances et de désœuvrement.
Antoine, le responsable militaire du groupuscule ne sait que proférer des ordres. Henry, son cousin au 3° degré, aimerait bien lui obéir mais depuis son adhésion à l’organisation et sa plus grande proximité, il semble se lasser de ce management d’un autre âge, à moins que Simone y soit pour quelque chose….

Encore elle ! Il faut dire que les autres personnages semblent faire de la figuration ! Babbò, le grand père doit être acquitté au bénéfice de l’âge, Tony, le majordome de Simone, pourrait très bien ne pas exister, les mères respectives de Simone et d’Henry ne sont que des esquisses…. Seul Sébastien, un normalien atteint par le SIDA, entretient avec elle une relation d’égal à égale. Il lui offre des poèmes qu’il traduit des langues finnoises, elle lui prodigue, jusqu’à la fin, une attention empreinte d’une infinie tendresse d’où l’amour n’est peut être pas exclu.

Que les seules personnes ayant une réelle consistance soient une femme et un sidaïque en phase terminale semble nous indiquer que la masculinité est en crise profonde dans une île qui met en avant le culte des armes pour mieux masquer ses propres carences.

Extrait d’un dialogue entre elle et lui à propos du cousin nationaliste :

- Pourquoi il s’est lancé dans cette aventure ? Parce qu’il s’ennuie, tout simplement. dans l’enfermement d’une île ne peuvent survivre que les artistes, les utopistes, ou les suicidés de l’esprit, joueurs de belote ou de boules. Le problème, c’est que nos utopistes se veulent aussi hommes d’action et sont bons tireurs par atavisme….

- Et tu me ranges dans les utopistes ?

- Non, toi tu entreprends ton auto-analyse sauvage. Tu aurais pu être un artiste.



Le petit ouvrage d’Eliane Aubert-Colombani interpelle. Le lecteur ne peut se défaire de l’impression de mal-être qui semble habiter les situations et les personnages.
Une île malade ?
Une île qui ne parvient pas à faire éclore le neuf ?
Une île qui se ment ?

Il y a tout cela dans l’ouvrage d’Eliane Aubert-Colombani…Tout cela et même davantage puisqu’à la chaleur de la terre insulaire, souvent évoquée, se mêlent des textes venus d’un ailleurs que l’on ne pouvait pas même soupçonner :

La forêt toute d’une essence
quelle menace !
Elle parlera d’une même voix,
elle t’imposera son vert unique,
même l’ombre sera d’une épaisseur plombé.
Dans le marécage sans reflet
Quel crapaud osera chanter ?


(Eva Pallas)


2008-12-11

 

Il s’appelait Vincent….

 

Né à Séville en 1898, Vicente Aleixandre est décédé à Madrid en 1984. Poète majeur dans son pays d’origine, il est pratiquement inconnu en France malgré l’obtention du Prix Nobel de littérature en 1977. Il fut un partisan de l’Espagne républicaine durant la guerre civile mais ne quitta pas son pays après la victoire de Franco.

Son œuvre, issue du surréalisme, obliqua vers un lyrisme d’une grande limpidité avant d’être empreinte du sentiment persistant de la finitude..
Le poème que nous présentons est le premier texte de son recueil Histoire du Cœur paru en 1954. Nous avons tenté une traduction en langue corse.


TELLE L’AIGRETTE

 

Beau est le royaume de l’amour,

mais il est triste aussi.

Parce que le cœur de l’amant

est triste pendant les heures de solitude,

quand, à ses côtés, il regarde les yeux aimés

qui se posent, inaccessibles, sur les nuages légers.

L’amant est né pour le bonheur,

pour l’éternelle propagation de l’amour,

qui de son cœur s’épand

pour s’écouler sans limite

dans le cœur pur de l’aimée qui se donne.

Mais la réalité de la vie,

la sollicitation des quotidiennes heures,

même le nuage lointain, les rêves, le cours vol inspiré

du cœur inspiré qu’il aime,

tout conspire contre la permanence sans répit de la

flamme impossible.

Ici l’amant contemple

le jeune visage,

le blond profil adoré,

le corps gracieux qui, paisible, un instant dans ses bras repose ;

qui vient de loin et passe,

passe toujours.

Et tandis que ce corps sommeille ou gémit d’amour

dans les bras aimés,

l’amant sait que ce corps passe

que l’amour même passe,

et que ce feu généreux qui en lui ne passe pas,

assiste pur au très doux passage de ce qui éternellement passe

 

 

COM’E LANUGHJINA


Beddu hè u paesi di l’amori,

ma tristu hè dinò.

Parchi u cori di l’amanti

hè tristu mentri l’ori di sulitudina,

quandu, à i so fianca, fighjula l’ochja amati

chì si ni calani, inaccessibili, sopra à i nivuli lebbii.

L’amanti hè natu par a filicità,

par l’éterna sparghjitura di l’amori

chì si spandi di u so cori

par scorra senza cunfina

versu u cori schiettu di l’innamurata chì si dà.

Ma a materialita di a vita,

a sullicitazioni di l’ori d’ogni matina,

u nivulu luntanu, i sonnia, u cortu bulu assintimintatu

di u cori ghjuvanili tantu amatu,

tuttu cunghjura contra a pirmanenza senza rifiatu di a

fiara impussibula.

Quì l’amanti rimira

u visu ghjovanu,

u biondu prufilu aduratu,

l’essaru aggraziatu chì, chetu, par un’ mumentu in i so

braccia riposa;

chì veni da luntanu è varca,

varca sempri.

È intantu ch’idda sunnuleghja chirchinendu di piacè

in i so braccia,

l’amanti sa chè st’ essaru varca

chè l’amori anch’iddu varca,

è chè stu focu manilargu chì in pettu ùn varca,

assista chjaru, à u dulcìssimu passu di ciò chè par sempri trapassa

 

 

 

2008-12-11

FORME ANIMALE

Etienne Cesari Poésie

A Fior di Carta, 115 p, fev 200

 

Vous pouvez dire ce que vous voudrez mais il y a paroles et paroles. Certaines nous touchent alors que    d’autres ne feront jamais que glisser. La voix d’Etienne Cesari est de celles qui s’accrochent, vous laissant comme mort une fois entendue.

Je sais bien que les « savants » vont tenter de savoir pourquoi. Ils vont se mettre à creuser, à compter et vont nous proposer une théorie destinée à nous éclairer mais qui risque fort de nous laisser abasourdis et démunis ;

La forme animale est la langue de la bête et cette langue se moque des discours savants. Elle vient des abysses, voyage dans l’abîme et apparaît subrepticement pour dire ce qu’une partie de notre être sait même si l’autre moitié tente de le cacher.

La poésie nous écorche et pour écorcher Etienne Cesari est un véritable maître comme en témoigne la traduction qu’il propose :

 

Encre de la seiche

 

Au ventre ce grand vide

où logent toutes les peurs

de l’enfance

Même si le soleil du plexus

se lève quelquefois

pour te faire vivre

de fièvre

Il n’y a aucune illusion

pour effacer l’ombre

de la seiche son encre

triste

les viscères sont tachées

de mauvais rêves

 

Dans ce monde où la poésie cherche sa voie, très loin de la vanité et de la dictature de l’apparence, une voix semble avoir trouvé la sienne.

Je ne vous demande pas de l’écouter, elle se fait entendre d’elle-même. C’est la voix de l’ombre qui tente d’apparaître, c’est celle du fleuve qui ne veut plus se taire, c’est la voix multiple qui se fait une pour nous rappeler que la bête qui sommeille n’est pas morte.

Tant qu’elle vivra nous serons encore dans la patrie des hommes même si cette dernière n’a pas de drapeaux.



FORME ANIMALE

Stefanu Cesari

Puesia

A Fior di Carta, 115 p, fri 2008

 

 

Ditti puri ciò chè vo vuleti, ci sò parolli è parolli. Certi ci toccani quandu d’altri ùn farani mai chè sculiscià. A boci di Stefanu Cesari hè di quiddi chì s’appiccicani, vi lachendu com’è mortu quand’è vo l’aveti intesa.

Socu bè chè certi ani da circà parchì. S’ani da metta à misurà, à scavà è ci ani à sorta una tiurìa par metta lumu. Suventi i tiurìi nantu à puesìa ci lacani sdurduliti è mani bioti. Ci hè calcosa in u calcuseddu ch’ùn si laca agguantà.

A « Forme animale » hè a lingua di a bestia (« a lingua lla bestia » com’eddu dici Stefanu) è sta lingua quì ùn hà primura di u discorsu sapienti. Veni da l’infondu, viaghja in u bughju è sbocca in affacata par dì ciò chè una parti di a noscia parsona sà ancu s’è l’altra parti pugna di piattalla.

A puesìa ci sgranfia è par sgranfià, Stefanu Cesari si n’intendi :

 

Inchjostru ‘lla Sippia

 

T’aghju in corpu ‘ssu biotu tamantu

induva ghjàcini tutti i pauri

di l’infanzia

U soli’n a pitturiccia

si pò alzà certi volti

par fà ti campà di frebba

un asisti l’illusioni

chì sfaia l’umbra

di a sippia u so inchjostru

adughjatu

i viscari sò maculi

di sunniaccia”

 

In stu mondu induva a puesìa cerca a so strada, luntanu luntanu di a vanità è di a spacca, cresci una boci. Mancu ùn vi dumandu d’ascultalla, si faci senta da par idda. Hè a boci di l’umbra chì metti à affaccà, hè quidda di u fiumu ch’ùn pò stà bassu, hè a boci numarosa chì si faci una par dici chè a bestia chì pinciuleghja ùn hè ancu morta

Tantu ch’idda camparà saremu in a patria di i cristiani è di bandieri ùn ci ni sarà bisognu.

2008-12-11

 

La Petite Place

www.apiazzetta.com

a piazzetta

blog satirique, politiquement incorrect et parfois un peu méchant

 

Georges Perros a écrit que l’humour était « le lyrisme de la résignation ». Cette belle formule a le mérite de nous rappeler qu’il faut une sacrée dose de sensibilité pour savoir faire rire ou sourire. Il n’est pas certain pourtant que la résignation soit définitive, elle peut n’être qu’un repli stratégique destiné à faire croire à l’adversaire qu’on a renoncé à la victoire afin de lui faire faire un faux pas dont il ne se remettra pas.

- Vous la connaissez « la Petite Place » ? Non …pas celle qui est près de la fontaine de votre village, l’autre qui est un peu plus loin…

- Vous voulez dire la Petite Place qui est sur le web ? Le blog irrespectueux et politiquement incorrect ?

- Nous y sommes ! Vous l’avez dit avant moi …

- Et comment que je le connais ce blog ! Je me bidonne ! Chaque jour que Dieu fait (et il n’y a que lui pour savoir combien il en fait) je me jette dessus et je commence à rire à en pisser. Il y a même ma compagne qui vient voir et alors nous éclatons de rire ensemble…

- Votre compagne sait lire le corse ? Vous avez de la chance…la mienne n’y comprend rien…

- Je vous assure que la mienne apprend et apprend d’autant mieux avec ce blog caustique, autant dire que je n’ai jamais pensé qu’il fallait étudier dur pour apprendre vraiment !

- Tout cela ce sont des balivernes…Rappelez vous un peu ces instituteurs (ils n’avaient pourtant pas le label de l’IUFM et ne s’appelaient pas professeurs ) qui nous faisaient rire en classe. N’était-ce pas avec eux que l’on apprenait le mieux ?

- Oui, maintenant que vous me le dites, je suis d’accord avec vous. On apprenait mieux avec eux qu’avec ceux qui se prenaient pour des savants et qui avaient toujours la nuque droite et les jambes raides !

- Vous le connaissiez cet instituteur que nous appelions « Toussaint le Géomètre » ?Il prenait toujours pour exemples des choses de la vie courante afin de nous faire comprendre…

- Oui, c’est vrai, une fois, je m’en souviens, il dit ainsi à un élève un peu cancre : « Pierre, combien feraient tris pommes et deux poires ? Cela fait quatre Monsieur l’instituteur-répondit l’enfant- C’est bien Pierre, tu es arrivé plus près du bon résultat que la dernière fois. Et puis, tu en sauras toujours autant que ton père…lui qui me fait payer trois pommes pour le prix de quatre » Et tout monde éclata de rire sauf le gamin qui n’avait rien compris.

- Il est nécessaire de rire de tout car sinon nous allons nous mettre à pleurer sans répis et personne (par même le Seigneur) ne va pouvoir nous arrêter.

Tous nos remerciements à cette Placette et à tous ceux qui lui donnent vie. Elle est préférable à tous les médicaments, elle guérit de toutes les calamités et ne coûte rien à la Sécurité Sociale ! Mais que voulez-vous de plus ?


 

A Piazzetta

www.apiazetta.com


blogu scherzozu, politicamente scurrettu è certe volti appena gattivu

Ghjorghu Perros hà scrittu chè u spìritu era u lirismu di l’accunciamentu. Issa bella sprissioni ci faci arricurdà ch’eddu ci voli mondi sensibilità par sapè fà rida o surrida.
Ma mancu ùn hè sicuru chè l’accuciamentu sichi difinitivu, po dino essa una ritirata scherzozafatta par fà creda à u nemicu chè à vittoria un hè piu ricircata è fallu fà cusi un’sbagliu fatidicu.

- A cunnisciti « a Piazzetta » ? Nò… micca quidda vicinu à a funtana di u vosciu paesi, quidd’altra un pocu più luntana …

- Vuleti dì A Piazzetta nantu à u webu ? U bloggu scherzozu è puliticamenti scurettu ?

- Eccuci ! L’aveti lampata nanzi à mè….

- E comu chè u cunnosciu stu bloggu ! Mi campu ! Ogni ghjornu chè diu faci (è ùn a sà chè iddu quant’eddu ni faci) mi lampu annantu è partu à ridà prontu à sbisgicammi. Ci hè ancu a me cumpagna chì veni a veda è tandu ci campemu tremindui…

- A voscia cumpagnia sà leghja u corsu ? Seti scianzzosu.. a mei ùn ci cappisci da quattru à trè…

- A vi dicu, a meia impara è impara bè è meddu incù stu bloggu scherzozu chè ùn aghju mai pinsatu ch’eddu ci vulìa à studià mondi par amparà bè bè !

- Quissi so foli, invinitivi ghjà un’ pocu di sti maestri (ùn erani tandu stampidati da l’UIFM è ùn si chjamaiani micca prufissori) ch ci facìani sempri rida in iscola. Ùn era micca incùn iddi ch’eddu s’imparaia u meddu ?

- Iè, avà chè a mi ditti, possu di com’è vo. S’imparìa meddu incùn’ iddi chè incù quiddi chi si piddaiani par sapienti è chi aviani sempri coddu drittu è anchi stichitti !

- U cunniscìati stu stututori chè no chjamàiami Santu u Geometru ? Piddaia sempri l’assempii di i cosa di a vita par faci capì…

- Iè hè vera , una volta mi invengu, dici cusi à un’ alevu un pocu zuchinu : « O Pè, quantu farani trè meli è dui pera ? Facini quattru o Sgio stututori – rispondi u ziteddu- .Va bè o Pè s’hè passatu più vicinu chè l’ultima volta…Eppò quant’è u to babbu ni saparè sempri… ch’eddu mi faci pagà trè meli par u prezzu di quattru » È tuttu u mondu parti à rida rifranca u ziteddu ch’ùn avìa capitu nienti.

- Bisognu à rida di tuttu osinò ci emu da metta à pienghja senza riposu è nimu (mancu Cristu iddu stessu) ùn ci hà da puddè firmà.

I ringraziamenta à sta piazzetta è à tutti quiddi chì li danni fiatu ! Meddu chè una midicina hè, varici di tutti i nosci calamità è ùn costa nienti à a sicurità suciali ! Ma chì vuleti di più !

2008-12-11

 

 

Poésie corse : décès ou renaissance ?


Ne cherchez pas d’articles dans les médias, vous n’en trouverez pas ou si peu…Encore présente il y encore quelques années, la poésie corse n’intéresse plus les faiseurs d’opinion et peut être l’opinion elle-même.

Mais pourquoi ? Pourquoi cette forme d’expression que certains n’hésitent pas à qualifier de quintessence de la littérature n’arrive -t-elle pas, en Corse comme en France d’ailleurs, à crever le mur de silence qui semble la circonscrire à de petits cénacles ?


Jacques Fusina, le 15 juillet dernier, lors de la rencontre « Libri aparti » (organisée par les éditions A Fior di Carta, à Canari), a, à nouveau, formulé cette question récurrente qui nous taraude tous sans pour autant que les débats qui ont suivi aient pu nous apporter le début d’un éclairage.

Nous ne tenterons pas, à notre tour, de répondre directement à cette question. Nous nous bornerons simplement à constater qu’on ne peut parler d’une baisse d’intérêt pour la poésie en général car de nombreuses créations, à succès, ne sont pas obligatoirement dépourvues de poésie et que ce qui pose donc problème c’est la poésie du poème. Ce texte qui n’est ni chanté, ni mis en scène, ni agrémenté de mille et une manières.

Un peu comme si le lecteur voulait bien se laisser séduire par la poésie diffuse d’une œuvre qui ne revendique pas obligatoirement cette dénomination tout en refusant obstinément le nectar dense d’un recueil.


Et pourtant, comment rester insensible aux effets de certains textes rédigés en langue corse que, François Michel Durazzo, a eu l’heureuse idée de réunir au sein d’une anthologie publiée en 2005 et qui mériterait de devenir le livre de chevet de tous ceux qui s’intéressent à notre littérature. (A Filetta. Onze poètes corses contemporains. Editions PHI, 309 p)

Nous avons choisi de vous présenter un poème de Ghjuvan Ghjaseppu Franchi qui a retenu notre attention et force notre admiration. Par sa dimension universaliste et son lyrisme maîtrisé, ce texte est plus qu’une œuvre, c’est, nous semble-t-il, un véritable chef d’œuvre.


Qu’on ne vienne plus nous dire que la poésie des régions est un mix de ringardise et de nostalgie passéiste, elle peut bien au contraire rivaliser avec les plus beaux textes qu’ils soient écrits en grec, en latin et même…en français. Amoureux de langue de Boileau cessez de croire que la beauté, l’élégance et la hauteur de vue ne peuvent s’exprimer que dans la langue façonnée par la royale Académie. A croire cela vous ne serez bientôt que les derniers. A tenter de le faire croire vous n’apporterez aucune plus value au débat.



Vis cosmica



Di quandu in quandu sò ghjudeiu

Ghjudeiu di l’Esodu è Ghjudeiu di u Ritornu

M’anu fattu sappiente in le Meriche

Sò butticaghju ghjudeiu in u vintesimu circondu di Parigi

E me unghje sò firmate in li muri bianchi di calcina

È u sangue di li me manu

Sò u Ghjudeiu vivu è tistimone annantu à a tarra di l’omi

Hè isciuta a me sterpa quand’ellu nascia u mondu è in la sfiacculata di u frattempu

M’anu chjamatu à quandu Diu à quandu cane

À quandu Omu

Ma lu me pettu hè tabernaculu fidu ci tengu un sognu vechju

U sognu vechju di i mei

L’altri Ghjudei


Tante altre volte sò africanu

Sò l’Africanu u più neru di l’Afriche nere

Sò l’Africanu chì canta à voce grossa in li campi di u Misissipi

Sò quellu pastore sfilanciatu arritu da poi sempre à l’appiccià di i mondi

Sò quellu di e sicchie è quellu di e timpeste

Sò quellu di e fureste

Sò eiu l’esilatu anticu u foscu di centu paesi

M’hà suminatu u ventu gattivu


Africa mamma di l’omi a funa di i seculi avvigne è mi s’avvutula

È lega à turcinella

È mi ne stò mutu cum’è u tempu in le strette d’Aubervilliers

Ingutuppatu d’un mandillone cù a me spazzura in manu

Sò l’Africanu


Sò l’Arabu di induv’è Renault chì un ghjornu si ne volta

Ed eccumi à issu scornu di sole vechju

Maraviglia è spentafurtuna

Sò l’Arabu chi si ne posa à tagliu di e cunfine vane

Ed eccu in mè atturchjate è nudicute

E pacenzie mille di l’alivu arradicatu

Strappatempu à longu andà di li me feste riccamate

In le cose cuntinivate

A morte taglia à farru dolce

Duv’è noi Arabi


Ma nisuna morte gentile

Pò scute inseme li mio capi

L’alta cundanna hè d’esse vivu

In tutti l’Omi


Forse lu Tempu


Vis cosmica


Parfois je suis juif

Juif de l’Exode et Juif du Retour

On m’a fait savant aux Amériques

Je suis commerçant juif à Paris dans le vingtième

Mes ongles sont restés dans les murs blanchis à la chaux

Et le sang de mes mains

Je suis le Juif vivant qui témoigne sur la terre des hommes

Ma race a vu naître le monde et dans la flambée de

L’espace de l’entre temps

On m’a dit tantôt Dieu tantôt chien

Parfois Homme

Et ma poitrine est un tabernacle où je garde un vieux rêve

Le rêve de ceux

Qui comme moi sont juifs


Je suis aussi bien souvent Africain

Je suis le plus noirs des Africains de l’Afrique noire

Je suis l’Africain qui chante d’une grosse voix dans les champs du Mississipi

Je suis ce pasteur dégingandé debout depuis toujours où les mondes se touchent

Je suis l’homme des sécheresses et l’homme des tempêtes

Je suis l’homme des forêts

C’est encore moi l’antique exilé l’obscur de cents pays

Un vent mauvais m’a dispersé graine


Afrique mère des hommes la corde des siècles m’entoure s’enroule sur moi

Et me serre

Et je demeure muet comme le temps dans les rues d’Aubervilliers

Emmitouflé d’un grand manteau mon balai à la main

Je suis l’Africain


Je suis l’Arabe de chez Renault qui rentre un jour chez lui

J’ai retrouvé ce coin de soleil ancien

Merveille bonheur éteint

Je suis l’arabe assis au bord de vaines étendues

Et voici en moi torses et noueuses

Les mille patiences de l’olivier enraciné

Qui à la longue brise le temps de mes fêtes brodées

Dans la continuité des choses

La mort coupe à fer doux

Chez nous les arabes

Mais nulle mort secourable

Ne peut faire tomber toutes mes têtes

La haute damnation est d’être vivant

En chaque homme


Le Temps peut-être…



Rien à ajouter si ce n’est : Bravo Monsieur Franchi !

 

2008-12-11



OUVREZ LE FEU

 

cabral tristan

 

 

 

Poèmes de Tristan Cabral
Editions Plasma, Paris, 1975.


C’est en 1975 que le petit ouvrage de Tristan Cabral parut aux éditions Plasma. Je ne sais si le livre s’est bien vendu, je puis assurer qu’il s’est arraché.
Mai 68 s’estompait, VGE était aux commandes depuis une année, la nostalgie ne s’était pas encore installée et il nous fallait une voix pour que chante la révolte toujours présente. Cette voix avait un nom qui sonnait comme une gifle : Tristan Cabral, elle avait aussi son grimoire aux odeurs sulfureuses : Ouvrez le Feu.

Bien sûr les noms et les thèmes nous faisaient vibrer : Gilles Tautin, Pierre Overney, les ghettos de Harlem, le Printemps de Prague, « les peuples oubliés qu’on massacre en silence », Gabrielle Russier… L’instinct de révolte avait trouvé son troubadour et celui-ci savait trouver les mots qui nous convenaient.
Le petit ouvrage passait de main en main, les textes furent recopiés, photocopiés, déclamés dans les réunions. C’est un miracle que j’en conserve encore un exemplaire usé dans ma bibliothèque ce qui me permet, de temps à autre, de déguster ce nectar comme on déguste une eau de vie.
 
On aurait tort de penser que Cabral se réduit au chantre de la révolte. Aucun poète digne de ce nom n’est réductible à quelque chose car le poète est toujours autre. Croit-on le saisir qu’il nous fait une pirouette, veut-on l’enfermer qu’il est déjà dehors. Les étiquettes et les catégories lui sont étrangères car son premier message est de dire et de redire ce qui tant de fois a été dit : il est l’esprit de liberté par excellence cet esprit qui trouve son fondement dans la résistance à toutes les oppressions.

C’est un texte tendre, très tendre et très émouvant que je vous propose aujourd’hui. Cabral l’insoumis aurait-il à ce point baissé la garde qu’il en serait devenu un militant de la « chanson douce » ?
Ceux qui s’interrogent devront méditer sur le fond d’infinie douceur qui préside à toute révolte, la fonde et la prolonge afin d’alimenter ce mythe indispensable à nos légendes.



La Saint-Jean

Il passe dans la brume un vol de migrateurs
 et comme chaque automne il me reste ces fleurs
 que je cueille pour vous dans les champs de houblons
 mais dites vous reviendrez, j’aime tant vos cheveux blonds
 les filles à marier m’invitent dans les champs
 les jolies fiancées me croisent en se moquant
 mais je vous garde tout mon amour je vous attends
 pour sauter avec vous les feux de la Saint-Jean…

Et nous irons aussi faire la ronde au village
 et nous rirons de tout parmi les foins coupés
 je vous prendrai la main mais je resterai sage
 comme une image, promis, mais dites vous reviendrez ?

Les fleurs sont déjà rouges dans les avoines blondes
 les vieux disent qu’à présent vous êtes femme du monde
peut-être enfant rieuse m’avez-vous oublié
on fête les vendanges dans l’or des peupliers.

Oh ne m’invitez pas j’écraserai vos pieds
 je ne sais plus danser ni valse ni bourrée
 les violoneux m’appellent par-delà les collines
 mais c’est en vain, on dit que j’ai mauvaise mine
 ce n’est pas triste allez, la Saint-Jean reviendra
 vous me trouverez bien quand je vous manquerai
 alors les vents du nord dirigeront vos pas
 vers la place déserte où je vous attendrai….