2013-11-21

Le point sur les Escales poétiques

 


Escales Poétiques  Depuis maintenant un an, divers lieux de Corse ont accueilli nos Escales poétiques. Nous souhaitons, Henry Dayssol et moi-même,  remercier chaleureusement les organisateurs. Sans eux, le succès n’aurait pas été au rendez-vous.

Plusieurs personnes ont souhaité en savoir un peu plus et c’est ainsi qu’est née l’idée de ce petit billet. S’il ne contient pas tout, il énonce l’essentiel de notre démarche et de notre positionnement.

Naissance

Le concept  est né en juin 2012 à Alata, lorsque Jean-Jacques Colonna d’Istria me demanda de concevoir pour la Saint-Jean des poètes un petit récital de poésie en langue corse et en langue française où seraient présents nombre d’auteurs contemporains.

La Saint-Jean des poètes a lieu chaque année et rassemble un nombre important de poètes de toutes nationalités.

Après plusieurs contacts infructueux , je suis entré en relation avec Henry Dayssol, poète et homme de théâtre occitan, afin d’imaginer une mise en scène agrémentée d’un léger fond sonore que nous avons baptisé : Escale poétique.


Le succès de cette initiative fut immédiat  et de nombreux contacts furent pris pour une démultiplication en d’autres lieux.

L’extension du dispositif


 Plusieurs Escales ont déjà eu lieu en Corse : à Bonifacio, Bastia, Borgo, Sisco, Sainte Lucie, Porto-Vecchio, Serra di Scopamène, , Moltifao, Erbalonga, Sollacaro lors du festival du Taravo, Sartène et d’autres rendez-vous sont déjà programmés : Oletta, Zonza, Ghisonaccia, Solenzara, Levie, le Parc Gallea, Propriano,  Aullène...


A chaque fois l’accueil du public est unanime : les Escales poétiques  brisent cette glace qui enserre la poésie contemporaine  la rendant ainsi accessible et vivante.
Nous avons clairement exprimé notre approche lors d’un entretien reproduit dans le quotidien Corse Matin :
        «  Nous souhaitons contribuer à restituer à la poésie la dimension qui était la sienne et qui était       composée d’oralité, d’accessibilité et de bonne humeur. La poésie n’est pas obligatoirement cette chose sombre centrée sur le moi, elle peut être aussi un chant d’optimisme dédié aux  forces de vie. »  

Comment sont structurées les Escales ?

La bonne trentaine de textes en langue corse ou en langue française qui compose les Escales est organisée autour d’une triple thématique :
                                                                  -  l’identité,
                                                                  -  les sentiments,
                                                                  -  la création artistique.

Cette articulation , qu’il faut comprendre d’une manière non-dogmatique, permet de présenter un large éventail de textes variés sans jamais ennuyer l’auditoire.


 Par ailleurs, le léger fond musical et l’utilisation d’un éclairage approprié facilitent la mise en valeur des textes présentés en créant une ambiance propice à l’écoute attentive.


Qui  sont les poètes présentés ?


Les textes lus peuvent varier d’une Escale à l’autre mais ce sont généralement des poètes contemporains qui ont été retenus : Pablo Neruda, Raymond Queneau, Jules Supervielle, Paul Eluard, Joël Bastard, Jorge Luis Borgès, Mahmoud Darwich, Gottfried Benn, Robert Desnos…

Pour les textes en langue corse, les auteurs présents sont : Jacques Fusina, Alain di Meglio, Lucia Santucci, Patrizia Gattaceca, Sonia Moretti, Stefanu Cesari, Rinatu Coti, Ghjuvan Ghjaseppu Franchi…


S’agit-il de théâtre ou de poésie ?


Nous empruntons à la pratique de la scène un certain nombre d’éléments : mise en scène, occupation de l’espace, travail de la voix mais la fidélité aux textes originaux est de rigueur. On peut donc parler d’une lecture théâtralisée…

Comment faire pour organiser une Escale poétique chez vous ?

Il suffit de me contacter en me laissant vos coordonnées sur le présent site (rubrique "vos commentaires") , sur le site d’Henry Dayssol : voxpoesie ou sur nos pages facebook. Nous prendrons alors contact avec vous et organiserons la manifestation.




2013-11-01

POESIE ART de L’INSURRECTION

Ferlinghetti
Traduit de l’anglais (USA) par Marianne Costa

maelstrÖm reEnvolution

FerlinghettiRien dans ce livre ne laissera le lecteur indifférent. Edité sous une couverture écarlate et dans un format qui rappelle le fameux petit livre rouge, il contient une série d’aphorismes et de textes divers qui, s’ils ne suscitent pas l’unanimité, génèreront obligatoirement le débat.


Il faut dire que l’auteur, l’un des poètes majeurs de la "beat génération", est demeuré, malgré son grand âge (il est né en 1919 !), un éternel adolescent : sensible, provocateur, original et pourtant si touchant lorsqu’il clame : « Poètes, sortez de vos placards/Ouvrez les fenêtres, ouvrez les portes/ Il y a trop longtemps que vous êtes terrés/dans votre monde fermé."


Lawrence Ferlinghetti n’admettrait certainement pas que l’on puisse considérer son livre comme une bible, c’est pourquoi il revient à tout un chacun d’y puiser ce qui peut le captiver et le faire se mouvoir.

C’est en ce sens que nous invitons tous les amateurs assoiffés d’un frais breuvage à venir se désaltérer à cette source de jouvence éternelle, si pure et si sympathique….

C’est ma tournée…. goutez et buvez….


"Si tu te veux poète, écris des journaux vivants. Sois reporter de l’espace, envoie tes dépêches au suprême rédacteur en chef qui veut la vérité, rien que la vérité, et pas de bla-bla.

Cultive une vision ample, que chacun de tes regards embrasse de monde. Exprime la vaste clarté du monde extérieur, le soleil qui nous voit tous, la lune qui nous jonche de ses ombres, les étangs calmes dans les jardins, les saules ou chantent des grives cachées, le crépuscule tombant au fil de l’eau et les grands espaces qui s’ouvrent sur la mer…


Si tu te dis poète, ne reste pas bêtement sur ta chaise. La poésie n’est ni une activité sédentaire, ni un fauteuil à prendre. Lève-toi et montre leur ce que tu sais faire.


Si tu te veux poète, invente un nouveau langage que chacun puisse comprendre.


Écris au-delà du temps.


Lis entre les lignes du discours humain.


Un poète n’a pas à discuter de son art poétique ou de son processus créatif. C’est plus qu’un secret de fabrication, un mystère insondable mystérieux en soi.


Poursuis la Baleine Blanche, mais sans la harponner. Capture plutôt son chant.


Savoure le pessimisme de de l’intellect et l’optimisme de la volonté.


Ne souffle pas des bulles de désespoir.


Sois un oiseau chanteur, pas un perroquet.


Ne détruis pas le monde si tu n’as pas quelque chose de meilleur à offrir en échange.


Sors de ton placard. Il fait noir là-dedans.


Prends la parole. Agis. Le silence est complice.


Un poème est un instant phosphorescent qui illumine le temps.


La voix du poète est l’autre voix endormie dans chaque être humain.


La poésie est la voix du dissident contre le gaspillage de mots et la folle pléthore de l’imprimerie.


C’est ce qui existe entre les lignes.


Tout poète est son propre prêtre et son propre confesseur.


Poésie : œil photographique de l’esprit, sans obturateur.


Tout enfant qui peut capturer une luciole possède la poésie."

2013-10-04
A fanga è l’oru
Francescu Ferrara
Editions  SPONDI, Le Bord de l’eau , 2013, 114 p.

 

Ceccè Ferrara   Nous savons, depuis Baudelaire, que l’on peut faire de l’or à partir de la boue et c’est pourtant ce thème que Francescu Ferrara a choisi d’illustrer par une série de vingt et un poèmes dont le dernier donne son titre au recueil.

Le lecteur sera d’emblée surpris de découvrir qu’à côté d’une élégante traduction en langue française, se trouve également une traduction en langue anglaise ce qui dédouane l’auteur d’une quelconque velléité d’enfermement et d’ostracisme.

La poésie de Francescu Ferrara est d’une facture régulière, utilise les ressources de la rime et privilégie la proximité : Pauca est un hymne à Propriano d’où il est originaire,  U Frati è a sora fait référence à des mégalithes bien connus des habitants du coin, U Padiddacciu évoque les charivaris des secondes noces… Même si  Buzkashi évoque «  les cavaliers » de Kessel, même si  Terawangan nous entraine vers d’autres horizons, l’âme du recueil nous révèle une volonté de mettre en scène les êtres, les choses et les évènements  d’ un quotidien que l’auteur souhaite honorer  en lui rendant hommage par le jeu de sa plume.

Recueil attachant, poésie de la simplicité du monde,  démarche intrigante à la fois enracinée dans un réel profondément vécu et visiblement attirée par un ailleurs… Pourquoi ne pas chercher à en savoir un peu plus en tentant de dialoguer avec le poète ?

À l’heure où certains ne souhaitent pas de traductions en langue française au motif qu’il est nécessaire de faire l’effort de lire une œuvre en langue corse, la version originale de tes poèmes est accompagnée d’une traduction en français et en anglais…Pourquoi ?

Le fait d’éditer une œuvre poétique ou littéraire uniquement en langue corse la limite a  quelques centaines de lecteurs potentiels. Il ne faut pas oublier que le corse compte bien plus de locuteurs que de lecteurs. Certains parlent mieux qu’ils n’écrivent ou ne lisent.

La traduction française tombe sous le sens dans ce contexte géopolitique qui nous associe à la France depuis 244 ans. Il permet la compréhension à l’ensemble de francophonie qui compte quelques 220 millions de locuteurs ce qui n’est pas négligeable.
L’anglais est l’ouverture sur le reste du monde avec quelques 320 millions de locuteurs.

Il est grand temps de faire sortir la langue corse de sa gangue, de son ghetto et de la présenter en version originale avec les versions permettant au monde de nous aborder et de nous connaître.
J’ai pu expérimenter ces derniers mois l’intérêt de la traduction anglaise en vendant et en dédicaçant mon ouvrage à des anglo-saxons, des américains et des allemands qui ne pratiquaient pas du tout le français et encore moins le corse.


Au début de l’année 2012, Jacques Fusina a publié, aux éditions Sammarcelli : Corsica neru è biancu, un bel ouvrage de poésies en 3 langues : corse, française et allemande. Dernièrement, Lucie Santucci a signé chez A Fior di Carta : Spechji, un recueil où les versions corses et françaises de ses textes sont accompagnées d’une traduction en portugais…S’agit-il d’une démarche similaire ?


Personnellement j’ai un côté tout à fait  pragmatique et pour toutes les raisons citées précédemment je donne une priorité à l’anglais qui est de plus une langue que je pratique.
Voyageant bien souvent en Asie et en extrême orient ou j’ai bon nombre de connaissances et d’amis anglophones j’étais souvent frustré de ne pouvoir offrir un ouvrage sur la corse en langue anglaise, a part bien sur « granite Island » de Dorothy Carrington ou « an account of corsica » de James Boswel.

Aujourd’hui  la quasi-totalité des publications corses est en langue Française, quelques fois en corse avec une traduction française, c’est un doux délire qui coupe la corse et sa langue de deux tiers de la planète !
Lorsqu’on lit tes textes on constate d’emblée que tu respectes une forme traditionnelle, et dans les thèmes et dans la composition, dans ton esprit la création littéraire doit-elle se nourrir de ce substratum qu’est la tradition ?

Je me sers souvent de l’octosyllabe qui fut très usité en corse aussi bien dans les lamenti, l’abbaddateri, ou les paghjelle ainsi que les chansons d’élection ou les sérénades. Oui la tradition est une fondation solide pour toute création littéraire et notamment poétique mais comme le dirait un maitre Indien « la tradition est une aide et la tradition est une entrave ».
Il faut donc puiser dans ce trésor qu’est la tradition sans en être l’esclave et se projeter dans la modernité.

Je cite toujours l’exemple du  rap que je connaissais peu avant  d’avoir visionné le film 8 Miles ou Eminem entre en joute avec 5 autres improvisateurs. J’ai alors compris tout le génie de ce genre poétique moderne si similaire aux improvisations chères à u Furcadu, Carlu Pariggi, Roccu Mambrini et tant d’autres.
Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! 

Pour revenir à la philosophie orientale je choisirai la voie du milieu en ne privilégiant aucune forme en particulier et en restant curieux et ouvert à toute créativité.    

A Fanga è l’oru est le dernier texte du recueil, c’est lui qui donne son titre au recueil…Un titre n’est jamais choisi par hasard, c’est lui qui donne le ton à un ouvrage alors qu’est-ce que cette fange et qu’est-ce que cet or ?


La fange c’est symboliquement cette terre, cette poussière, cette boue dont nous sommes tous issus et vers lesquelles nous retournerons un jour ou l’autre.
Dans le laps de temps qui sépare la poussière de la poussière il y a la vie et ce que nous en faisons.
Une vie accomplie (à mon humble avis) est celle qui transforme l’homme en orpailleur. Il va puiser au plus profond de lui-même le meilleur, « l’or intérieur » et va transcender ses instincts, ses bassesses, son ego, ses appétits, en un mot sa condition d’humain.
Il réalisera ainsi sa propre transformation et ne s’exposera pas à cette phrase lorsque viendra l’heure ultime : « qu’as-tu fait de tes talents? » (D’or, évidemment !).

Quelle est, pour toi, la fonction de la poésie dans un monde qui semble la délaisser au profit d’autres pratiques créatives (cinéma, roman, chant…) ?

La poésie comme le dit le poète italo-américain Lawrence Ferlinghetti c’est l’art de l’insurrection !
C’est l’art de l’éphémère et de l’instantané.
C’est le moyen d’expression le plus direct ne nécessitant aucun intermédiaire, aucun moyen de production, aucun financement, et aucune qualité vocale particulière. La poésie existe depuis les temps les plus anciens et dans toutes les civilisations. Elle existait en corse et ailleurs bien avant l’imprimerie.

Combien d’improvisateurs illettrés (sans connaissance de l’italien ni du français) ont versifié des nuits durant dans d’admirables « chjami è rispondi » dont nos cerveaux modernes et formatés n’ont plus ni l’habilité ni le génie aujourd’hui ?

 

 



Pueta

Lacali puri dì
Lacali puri fà
Chì ni poni sapè
Di quali tù sè
È ciò chì tù sà

Ùn sè micca di quiddi
Buffoni è vannochji
Pratindendu
È ridendu
D’i to rimi schirzosi

Sò d’altri celi lindi
Ch’avviani i to sonnii
Purtendusi
È carriendusi
I to pinseri ascosi

Ùn sè di nisciun locu
Nè di alcunu tempu
Sè l’errenti
Di li pienti
Asciuvi l’amarezza

Neru è culor di focu
U to stranu vistitu
U to parlà
U to cantà
A miseria accarezza

Par mè tù sè lu branu
Dopu à lu crudu invernu
Poni ghjucà
È ghjudicà
Disprizzà lu to versu

Di l’arti sè guardianu
È tistimoniu eternu
Poni biffà
È Scaccannà
Ùn hè chè tempu persu.


Poète

Laisse-les donc dire
Laisse-les donc faire
Que savent-ils de toi
Et de ta connaissance

Tu n’es pas comme eux
Vaniteux et vains
Prétentieux qui se moquent
De tes rimes espiègles

Des cieux plus limpides
Ouvrent la route à tes rêves
Emportant
Au loin
Tes pensées intimes

Tu n’es de nulle part
Ni d’aucune époque
Tu es l’errant
Qui de nos larmes
Dissipe l’amertume

Ton étrange costume
Est de nuit et de feu
Ta parole
Ton chant
Caressent nos misères
Pour moi tu es le printemps
Après le dur hiver
Ils peuvent railler
Et te juger
Déprécier tes vers

De l’art tu es le gardien
Et l’éternel témoin
Ils peuvent te singer
Et ricaner de toi
Ce n’est que temps perdu

2013-09-26

Cette Parcelle inépuisable

Marie-Ange Sebasti

Jacques André éditeur, 2013, 60 p.

 

Marie Ange sebasti  Livre après livre, Marie-Ange Sebasti  explore un espace qui nous interpelle : celui de l’attachement à la terre natale avec ce qu’il peut comporter de doutes, de troubles et de larmes non avouées.

Cette une haute voix de la poésie contemporaine explore avec des mots simples et  touchants l’interstice où vont se lover les sentiments les plus intimes et les plus complexes

C’est donc cela la terre des origines ? Cette  parcelle de terre, exigüe comme un rocher dont on ne finit jamais d’épuiser le potentiel de rêves et de douleurs ? Il faut bien que ce soit le poète qui s’attarde à cette tâche car s’il ne faisait pas qui donc s’en chargerait ?

L’étroitesse du lieu d’investigation a pour corollaire l’ampleur de son projet : dire ce qui n’a pas encore été dit et le dire sans le proclamer haut et fort mais en le susurrant, pour mieux le faire partager et aimer :

« Terre d’encre et de papier

dans l’enclos du poème

 

et pourtant rose chair

 

Terre d’azur d’émeraude

en peine page

 

et pourtant noir profond

 

Terre pastel sur la marge

ténue entre les lignes

 

touchée du doigt pourtant

 

Terre désincarnée

dans l’enclos du poème

 

et pourtant serrée dans mes bras »

 

Il y a indiscutablement, dans ces vers, un "je ne sais quoi" qui chante à notre oreille et trouve en nous plus qu’un écho : une véritable complicité qui ne dit pas son nom - car le dire c’est déjà courir le risque de la voir se dissoudre.

En fait, la page du livre assimilée à un enclos est un espace symbolique qui entretient avec le réel un rapport plus que complexe. L’île n’est pas ce qui est inséré dans la page mais les éléments qui y sont introduits en rendent plus aisée la compréhension.

Parfois, un souvenir d’enfance semble alimenter la célébration, il y est mentionné comme un élément, un indicateur susceptible d’éclairer le lecteur sans le contraindre à y adhérer…

 

« Le génie des images habitait le jardin

où les petites filles

chantaient des comptines

 

Elle lui dit bonjour car elle était polie

 

C’était juste au moment

où il aurait fallu dire

colegram

 

Et elle fut exclue du cercle »

 

Pas de concession : les souvenirs (même les souvenirs d’enfance) ne doivent pas être mythifiés, mieux vaut, comme Sartre dans les Mots, reconnaître que les enfants peuvent dépasser leurs aînés en perfidie et en instinct grégaire.

Si cette source est, elle aussi inépuisable, il n’est pas interdit au poète de conserver sa lucidité et d’avoir quelques exigences :

« (…)

voilà ce que je veux, archiviste

 

et encore

dans le magasin des accessoires

le fichier des supercheries

 

et aussi

le protocole d’accord entre cet enfant et moi »

 

Car en fait, le poète, dans sa clairvoyance si particulière, veut bien construire, construire de toutes pièces un monde à sa mesure, un monde où le granit domine, même si, on le sait bien, le granit finit toujours par s’éroder en arène.

 

« Je taillais des blocs de granit

pour bâtir ma demeure

 

Puis j’échappais à toute vigilance

pour dévaler quelques versants

 

jusqu’à des heures de sable

lentement égrenées

 

Alors je refaisais surface

sur l’écume »

 

Et le poème, musique de paroles savamment adossées l’une à l’autre, toujours isolé dans sa vaine solitude, tente de clamer une vérité qui peut être entendue de tous à condition de chasser toutes les idées reçues qui le concernent et le menacent en permanence. Cette requête concerne surtout son public sans lequel il ne peut exister et auquel il s’adresse pour se prémunir du pire :

 

«  (…)

Applaudissez

les musiciens du kiosque

 

Mais chassez du jardin

tous les intrus

 

Empêchez-moi

d’y installer la foudre et le gel »

 

Tout cela pour qui, pour quoi ? Pour honorer une promesse : celle de ne pas abandonner un chemin choisi il y a fort longtemps et qui est incompatible avec les faux semblants, les pactes faciles, les images d’Epinal qui truffent notre existence en la polluant irrémédiablement.

Tout cela pour l’exigence suprême de clarté qui est la condition d’existence même du poème.

 

«  Tourner le dos à la montagne

désenchanter la mer

déserter la forêt

 

et monter lentement

en tenant bon la rampe

de l’escalier trop raide

 

vers ce rai de lumière

qui patiente serein

 

à l’étage dédaigné »

 

Un beau recueil qui adjoint à l’élégance du style, la concision du propos et le courage de la lucidité dont René Char a dit qu’elle était « la blessure la plus rapprochée du soleil ». Ce sont précisément les mots « char » et « soleil » qui sonnent la fin du voyage…

 

«  Il perfectionne la grisaille

et le plomb

 

sans rien voir des siècles légers

traversant son vitrail

sur le char du soleil

 

Aux pèlerins les parcours de feu »

 

 

 

 

 

2013-09-18

Lève-toi et va.

une femme corse sur la route

Marie-Michelle Leandri

Editions SPONDI - le Bord de l’Eau- 2012, 157 p.

 

Marie    Est-ce le thème de l’exil volontaire ou le style si personnel de Marie-Michelle Leandri qui rend ce livre si attachant ? Je ne saurais le dire… Probablement les deux. A moins que ce ne soit, très certainement, la mystérieuse alchimie qui unit le ton d’un discours à une thématique qui nous est si familière, qui nous dévore et nous fait vivre…


Jean Toussaint Desanti l’avait clairement énoncé : l’homme corse est toujours écartelé entre plusieurs territoires. C’est un itinérant qui rêve en permanence d’un ailleurs. Le fait que de nombreux insulaires aient passé l’essentiel de leur existence sur le continent, ou en terre étrangère, tout en rêvant  à leur île est une première explication.Le mode de vie pratiqué par les Corses durant des millénaires (hiver près des côtes, été en montagne) nous fournit une seconde piste explicative.

Elevée dans le sud–insulaire, Marie-Michelle Leandri, rêve d’autres cieux. Elle se sent à l’étroit dans les ruelles de son village où tout le monde connait tout le monde. La  belle préface de Marianne Costa est sans ambiguïté aucune, ses propos peuvent s’appliquer à l’auteure du livre : « La Cirnarca étouffait   sous la neige et je crevais de solitude dans la maison vide, prise entre les feux d’une sociabilité impossible, lourde de ragots, d’ordure télévisuelle et d’ennui, et cet ermitage radical qui décourageait ma soif de vie. »

Ce fut donc d’abord Toulon : « Mes parents en parlaient avec tant d’exaltation, qu’ils donnaient l’impression d’évoquer le paradis. Les matelots en uniforme bleu et blanc, la beauté des grands magasins, les rues aussi longues que des rouleaux de réglisse, les étals de fruits et légumes à perte de vue, les jouets à profusion et les cinémas partout. »

Puis Ajaccio (oui c’est la Corse mais aussi la ville…) et Nice ou elle effectua ses études supérieures :      « Nice fut pour moi une libération. Elle rassasia ma faim, étancha ma soif. Les études tant appréhendées  devinrent passion. (…) Nissa la belle était folle et chic, singulière et contrastée, étonnante de moralité et complètement décadente. C’était une ville d’avant-garde. »

Le désir d’un ailleurs où s’estompe le poids des habitudes et la moiteur d’un temps immobile poussa la jeune femme vers la Yougoslavie, la Bulgarie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan…A chaque fois, un monde nouveau s’offre à elle avec ses rencontres insolites et bien souvent, comme un rappel, le tintement d’une clochette familière qui semble lui rappeler les fils invisibles qui la relient à son île lointaine…

«   -     You belong to which country ? (…)
-   From Corsica
-    Costarica !!! dit-il, en fronçant les sourcils.
-    No, no Corsica.
-    Corsica, répéta-t-il, mais où se trouve ton pays ?
-    Petite île…petite île au cœur de la méditerranée, l’île de Napoléon.
-    Napoléon Bonaparte…Oh…oh…I see. “


Certes, ce type de périple, fut celui , dans les années 70, de nombreux jeunes et l’auteure a bien conscience  qu’il y avait « quelque chose » dans l’air du temps qui poussait cette jeunesse occidentale, prisonnière d’une culture devenue abstraite et comme coupée de son substrat, vers un exotisme perçu comme purificateur.

La différence c’est qu’elle, Marie-Michelle, ne fait pas que passer dans ces contrées lointaines…elle finit par y jeter l’ancre tout en parcourant le pays : New Delhi, Bombay, Goa, Trivandrum, Thanjavur, Pondichéry, Bodh-Gayâ, Bénarès…
A chaque fois, le style, nuancé et élégant nous restitue l’atmosphère de l’endroit et les sentiments éprouvés :

«  La nuit, Bénarès, souffle comme un animal épuisé. Je longe les escaliers blancs qui tombent en cascades dans le Gange, captivée par ses lumières voguant sur ces eaux noires. Sous les parasols de joncs, j’inhale le souffle des sages venus mourir là, dans les bras de leur dieu.  Les lieux de crémation sont espaces  de vie. L’homme y voit passer l’homme. Les Indiens ne s’agitent pas. Accroupis, parlant à voix basse, ils ajustent leur châle, se racontent des histoires. Devant eux, les cadavres brûlent sous des amas de bois. Je les regarde aussi, ils ne m’épouvantent plus. »

Durant ses études universitaires, Marie-Michelle avait opté pour un cursus d’Histoire, jusqu’au jour où elle prit conscience « que l’Histoire n’était pas une spirale évolutive mais un cercle ».                           Cette notion de circularité du temps l’amène à avoir un regard distancié sur la notion de pouvoir ainsi que sur les idéologies qui en sont le soubassement. On retiendra la belle formule de Jean Sulivan, citée dans le corps d l’ouvrage : « Les idéologies ne sont que des techniques pour entraîner le troupeau humain vers des fins qui lui sont étrangères ». Nous pourrions fort bien répondre que toutes les idéologies ne se valent pas mais ce n’est ni le lieu, ni le moment d’un débat de cette nature.


Il nous suffit de noter que cette notion de cercle se retrouve également dans l’itinéraire de l’auteure qui finit par retrouver sa terre insulaire. Il ne nous semble pas que ce soit la même personne qui revienne sur les rives du Valinco, c’est une femme enrichie par ce long voyage initiatique qui la fit aller aux  hypothétiques sources de notre civilisation. Reste que, même différente, cette femme est toujours d’une certaine manière, la même. C’est la raison pour laquelle, tout en ne partageant pas intégralement le paradigme de la circularité du temps, nous comprenons parfaitement que l’on puisse y adhérer.


Je souhaite lui accorder, encore une fois, la parole car un commentaire ne remplacera jamais la lecture d’un texte, surtout lorsqu’il est comme celui-ci, d’une si grande qualité émotionnelle :


«  A présent, je vis à Propriano. Je m’y suis installée, pour contredire le dicton : « Nul n’est prophète en son pays » par bravade donc. Je me partage toujours en la Corse et l’Inde. Je trouve un équilibre dans ce mouvement. Je suis le point sur le i de l’Inde, l’inde en méditation face à l’île en proie à des vents fous.(….)

On peut s’égarer en marchant sur la même route que celle suivie par les siens. On peut s’oublier en emboitant le pas à d’autres rêves. vivre sa vie et la réaliser, c’est courir le risque de la différence et l’assumer. Aux yeux des miens, vivre sa vie c’était fonder une famille, avoir des enfants. Je n’ai rien fait ni voulu de cela. J’ai préféré courir vers d’autres cieux, poussée par d’autres vents.
L’inde fut le miroir qui me porta au-delà du miroir, me réconcilia avec l’île des limites, des pressions, des passions, des obsessions, des morts et des démons (…)

A deux pas de chez moi, celui que j’ai tant cherché m’a fait découvrir, dans un bosquet de myrte, le turquoise diapré de trois œufs de merles. En me rapprochant de la terre, j’ai appris à ne plus faire de distinction entre le dehors et le dedans. J’ai appris à expérimenter Dieu. »

2013-09-09

Fabula

Entretien avec Claire Cecchini

Editions Materia Scritta


fabula   S’il en est encore qui croient que la production littéraire insulaire est exclusivement nostalgique et passéiste, qu’ils se procurent sans tarder un exemplaire de la revue Fabula et ils changeront immédiatement d’avis.

Nous sommes, avec cette publication, en présence d’un « produit culturel » véritablement original qui bouscule un certain nombre d’idées reçues. Il s’agit tout d’abord d’une création collective permettant à divers talents de s’exprimer dans une sorte de polyphonie scripturale. Ensuite, l’œuvre proposée au public n’est pas à proprement parler, un ouvrage circonscrit sur ses propres limites, mais une revue, un projet destiné à se poursuivre dans le temps. Enfin, et c’est très certainement, la grande originalité, un axe de travail reposant sur une « hypothèse limite » est proposée à chaque fois aux contributeurs.

Ces trois éléments, parce qu’ils sont intelligemment combinés, contribuent à faire de ce projet quelque chose d’unique et d’irremplaçable. De nombreuses questions sont venues à nous en découvrant ce second numéro et qui donc mieux que Claire Cecchini, la conceptrice, pouvait nous éclairer ?



Comment est né le concept de départ de cette publication si particulière ?


L’idée de la création d’une revue-fiction naquit à  l’occasion des présidentielles 2012. Journaliste pour feu l’hebdomadaire 24Ore, je multipliais les entretiens avec les candidats élyséens sous l’angle particulier de « leurs désirs pour la Corse ». Face aux vagues projets des présidentiables, j’ai eu envie d’opposer un dessein « non-professionnel » élaboré par des membres créatifs de la région. Créer un alter-gouvernement s’extrayant des consensus politiciens pour rêver une autre société. Chacun serait en charge du ministère de son choix et dessinerait les contours d’une île nouvelle. Ce projet n’ayant pu se réaliser dans le cadre journalistique,  j’ai décidé de le poursuivre malgré tout au-delà des structures traditionnelles. Une aubaine, en réalité, puisqu’elle m’a permis de concevoir un nouveau concept de publication dans laquelle chaque plume, objectif, clavier ou crayon endosserait le costume quasi-antinomique de journaliste de l’imaginaire.

Comment peut-on en définir le genre ? Utopique ? Prospectif ? Délirant ?


Les trois qualificatifs conviennent complètement à Fabula. Le premier car c’est, à chaque numéro, une utopie nouvelle que nous désirons construire. L’origine de la création utopique tient pour chacune des occurrences dans l’élaboration d’un scénario catastrophe qui verrait émerger les conditions du changement mélioratif. De l’utopique découle le prospectif. Bien que l’utopie soit le lieu de nulle part, le rêve fabuleux est lui ancré dans un territoire dans lequel les auteurs se projettent dans un futur plus ou moins proche. Dans le premier en 2017, l’accession du FN au pouvoir et son abandon de la Corse rend possible la mise en place de ministères destinés à établir les conditions d’un mieux-vivre ensemble. Et dans le second en 2069, la montée des eaux permet d’étendre le domaine du vivant au flottant et au subaquatique. Quant au délire, il s’exprime d’autant plus dans la deuxième que des créatures hybrides entre l’Homme et l’Oursin apparaissent sur les rivages engloutis de l’île.

Pourquoi une telle publication ici et maintenant ? 


Tout comme Utopia fut le laboratoire créatif de Thomas More, la Corse constitue un exceptionnel terrain d’expérimentations idéalistes. De par sa diversité géographique, ses tiraillements modernité/tradition, sa quête d’indépendance, la région de mes paternelles origines m’a semblé le lieu rêvé pour faire divaguer les plumes au-delà du réel. Et, si j’ai ce désir, pour Fabula, de forme médiatique entre livre et magazine, entre réalité et fiction, c’est aussi pour s’extraire de l’univers médiatique de la dictature de l’immédiateté. Avec sa quête incessante de l’information chaude, sa recherche obsessionnelle de l’actualité de dernière minute sous prétexte d’objectivité, la noyade médiatique nous guette. J’ai voulu arrêter le temps dans l’avenir pour réfléchir avec les outils du présent à l’élaboration d’un futur plus fantaisiste !

J’observe qu’il s’agit d’un travail collectif…Ceci pose-t-il quelques difficultés de coordination ?


Pour l’instant, je vous avouerais que nous n’avons pas été touchés par le virus de la réunionite. Bien au contraire, les contributeurs qui ont pour la plupart réitéré l’expérience fabuleuse d’un numéro à l’autre ne se sont jamais tous rencontrés. Des croisements mais point de débats. Ce qui a permis,  je pense, à chacun d’évoluer dans sa bulle politique puis aquatique sans comparer ses propres réflexions à celle de ses  camarades de lutte imaginative. Mais le prochain numéro au scénario encore incertain devrait donner lieu à un vote. Plusieurs histoires sont en balance plus ou moins favorable. L’indépendance fut plébiscitée, la montée des eaux engendra un raz de marée électoral et  le troisième numéro devra mener campagne pour s’imposer à l’ensemble des fabulistes actuels et en devenir.

Avez-vous une idée précise des personnes qui composent  votre lectorat et de la manière dont la publication est perçue ?


C’est une grande inconnue. La difficile pénétration du monde fabuliste demeure la critique la plus fréquente ( mais rarement argumentée par des exemples précis) permettant de savoir si la publication a été lue ou juste feuilletée. Quelques encouragements médiatiques et d’enthousiastes soutiens épars suscitent des désirs de longue continuation.

J’ai vraiment apprécié la mise en page de Fabula mais aussi l’iconographie qui fait bien plus qu’accompagner les textes…Considérez-vous qu’il s’agit là d’un aspect important de l’ensemble ?

L’identité graphique de la revue est indissociable de son contenu. Elle a été pensée, non pas comme une simple illustration des différentes contributions, mais comme une complémentarité ludique quasi-ésotérique avec la principale scénariste : Lor. Dans le premier numéro, elle a réalisé un jeu de tarot incarnant chacun des ministres et leurs fonctions. Une synthèse du programme gouvernemental était encartée dans un jeu et permettait de déterminer l’avenir des lecteurs dans cette île neuve. Dans le second, chaque illustration constitue les cases d’un jeu de l’oie revisité.Un odyssée vers les abysses et son peuplement à piques d’hybrides Hommes/Oursins. A ces touches quasi-surréalistes, s’ajoutent quelques pointes satiriques conférant à cette publication une dimension journalistique. Et c’est Pakman, dessinateur de presse qui distille ses illustrations dans la première partie de la revue, celle du scénario catastrophe. A terme j’aimerais que la revue s’écrive également « hors-les pages », à travers des expressions théâtrales et filmées  pour créer une véritable aventureuse fabuleuse.

Que peut-on vous souhaiter ?


Susciter toujours plus de désirs d’altérité aux lecteurs, distiller des grains de folie constructive aux décideurs politiques, élargir le cercle des fabulistes et continuer à inventer des tragédies créatrices.

2013-08-23

RIBELLA

Marie-Paule Dolovici

A Fior di Carta, 98 p, 2012.


marie paule   Marie–Paule Dolovici vient de signer son premier ouvrage : un livre de nouvelles que les éditions A Fior di Carta ont placé dans les rayons des librairies insulaires il y a peu.

Un nouvel auteur (nous devrions dire une nouvelle auteure) c’est toujours un moment important car il témoigne de la permanence de l’écrit au sein d’un univers qui semble parfois l’oublier ou le sous-estimer.

En faisant le choix de textes courts, Marie-Paule n’a pas opté pour la facilité car le genre de la nouvelle est réputé difficile tant sur le plan rédactionnel que sur le plan de l’engouement du public qui, on le sait, préfère les romans. Raison de plus pour lui donner la parole et écouter ce qu’elle a à nous dire sur ce coup d’essai.

La première nouvelle du recueil donne son nom à l’ouvrage. Est-ce à dire que cette histoire relatant l’épisode « paolien » doit être considérée comme une sorte de clé de lecture du reste ?

Poussée par je ne sais quel instinct, j’ai présenté le recueil en mettant cette nouvelle en premier à mon éditeur. Je n’ai pas réfléchi au pourquoi du comment. Cependant, après-coup, je réalise que cette histoire symbolise la difficulté au renoncement et qu’elle se termine par un suicide. Tout comme celle qui clos le livre d’ailleurs.

Cette jeune femme  rêve d’une vie impossible pour l’époque, régie par des codes auxquels il fallait se soumettre vaille que vaille. Elle s’y plie plus ou moins, tout en rêvant d’un amour inaccessible, que lui refuse le destin et, devant cet échec, la mort semble être la seule échappatoire possible.
Quant à notre héros, (Paoli bien évidemment), il assiste, impuissant, à la fin d’un monde qu’il a bâti de ses mains et qui représente une partie de ses espoirs. La Corse et mon héroïne disparaissent de sa vie. Lui ne peut que choisir la fuite.

Et finalement, je crois que c’est bien le thème central qui se dégage de mon ouvrage : la lutte contre le destin, la poursuite de rêves illusoires, et l impossibilité de faire face à ses propres échecs.
Dans Dernière soirée, l’héroïne doit accepter son propre corps et subir le regard sans concession de la société qui la rejette et se moque d’elle.
Face à l’extrême cruauté de ceux qui l’entourent, elle renoncera à ses rêves et à la vie …sa propre mort la vengera.
 Cependant quelques nouvelles sortent de ce schéma : celles qui concernent mon enfance, notamment …

 J’en reviens au titre lui-même…Le thème du rebelle est un véritable leitmotiv de l’imaginaire insulaire…Les Corses seraient-ils enclins à être des rebelles ou ne s’agit-il pas d’une image d’Epinal ?

Si vous êtes attentifs, on se rend compte que mes rebelles, dans ce recueil, sont des rebelles ratés…
La première voudrait défier la société, et  n’y parvient pas, celle de Dernière soirée rêve d’être aimée, celle de Pavane voit son monde disparaître alors qu’elle vieillit…vouloir conquérir. un cœur ou un monde et rester sur le carreau…Il y a quelque chose d’identique dans Déjeuner à Argenteuil : la rebelle cherche à participer à une remise en cause de la société mais découvre qu’elle reste parfaitement à l’écart…
Même Paoli, le Rebelle définit comme tel par Gênes et la France, est obligé de fuir…

Ce terme de rebelle est remarquable. Il faut savoir que la République de Gênes et le Royaume de France désignaient ainsi toute personne prenant les armes contre elles. Elles se définissaient comme étant le pouvoir légitime. Paoli par contre, désignait ainsi toute personne opposée à son gouvernement. Jamais il n’aurait admis être un rebelle.
Il se considérait comme le représentant légitime d’une nation. 
Aujourd’hui au contraire, on s’en glorifie…
Est-ce une image d’Epinal ? Disons que les Corses s’approprient les clichés et les renvoient tel un miroir…


La nouvelle intitulée « Pavane pour une infante défunte » est saisissante. Quel message                 avez-vous souhaité faire passer ?

Une femme voit son monde disparaître petit à petit, alors qu’elle-même dépérit, elle fait face à son miroir et à son passé, à sa gloire et à sa déchéance.
C’est une femme libre, elle aussi, une rebelle à sa manière. Elle a utilisé sa beauté et son intelligence pour être  au centre du pouvoir et user de son influence. Libre et libertine, elle prend soudainement conscience qu’elle est devenue …transparente, qu’elle est tombée dans l’oubli et qu’elle doit se retirer du monde…Ce qui équivaut pour elle à la mort. J’ai choisi cet instant, où elle se prépare à cette « dernière soirée » car c’est un moment crucial, elle est face à face avec sa solitude.
La solitude est aussi un thème récurrent de mon ouvrage

Je me suis inspirée de ces « courtisanes «  (je n’aime pas ce mot, il est très péjoratif) du XVIIe  qui tenaient salon et étaient une sorte de catalyseur pour les intellectuels de l’époque. Je pense à une Marion Delorme ou à sa comparse : Ninon de Lenclos mais aussi aux grandes favorites de la période suivante..
Je me suis demandé ce qu’elles éprouvaient face à leur vieillesse et face à leur monde qui disparaissait…

 L’érotisme est bien présent dans votre ouvrage (je pense à Chambre 12 mais aussi, bien   
 entendu,  à Dernière soirée…). Qu’est-ce qui pousse un auteur à aborder ce thème ?

Chambre douze, Par delà le bien, Dernière soirée, Création mystique….
Oui il y a de l’érotisme et du sexe…Mais je n’appellerai pas ça un thème. C’est plutôt un des moyens mis à ma disposition pour expliciter des sentiments…Ce peut être la solitude (Dernière soirée) , la création artistique et l inspiration, (Création Mystique) ou bien la culpabilité (par delà le bien…) ou  pour exprimer une douleur face à un amour impossible et interdit.. (Chambre 12) Je pense que si l’on ressent le besoin d’aborder une histoire par ce biais,  il ne faut pas en avoir peur.
Dans certains cas, cela s’impose à moi naturellement, ce n’est pas calculé.
Je n’ai pas fait non plus cela pour créer l’événement ou me plier à une mode (soi-disant initialisé par 50 nuances de grey.), je n’ai pas voulu surfer sur la vague comme on dit.
Je  m’oppose aussi à toute dénomination de pornographie. Même si certains passages sont très crus, ils sont là pour aider à raconter une histoire, et non pour eux-mêmes.
 
Je voudrais maintenant en venir à votre processus d’écriture…Comment naît une histoire ? Quelle durée s’écoule entre l’idée d’un texte et sa réalisation ?

C’est très curieux : cela me vient d’un coup. C’est du moins la sensation que j’en ai. Je suppose que cela carbure de façon inconsciente. Souvent je pars de petites choses.
Ce peut être un détail historique, la vision d’un tableau impressionniste par exemple, la découverte d’un paysage ou d’un lieu, l’histoire d’un personnage…

Par exemple le Sieur Don Gesualdo (Blue Note)  a parfaitement existé. J’ai appris son existence à la radio (merci France Musique !) et j’ai été stupéfiée par cette histoire. Il en est de même pour notre pilote de Lancaster (Bomber hart)… Création Mystique m’est venue en regardant tout bonnement l’ incroyable sculpture du Bernin, la Bienheureuse Ludovica Albertoni…Impossible de résister à un tel appel.
D’autres nouvelles naissent de mon imagination délirante par de petits détails vécus que je transforme tout à loisir. ( Debarras, Dancernapping)

Cependant je dois ajouter une chose importante. Beaucoup de ces textes sont nés sur la toile, au sein de certains sites littéraires, parfois délirants, (Mirvella, Old Pievan, Musa Nostra et Anima Cappiata,,) qui ont largement contribué à me stimuler. Je ne peux, à ce propos, que remercier les instigateurs comme M. Biancarelli, M. F Bereni ou le groupe d’Anima Cappiata.

Je n’ai par contre aucune idée du temps qui s’écoule. Ça peut être très variable…deux heures ou six mois…
 
Faut-il considérer que tes textes sont, quelque part, des témoignages sur l’état actuel du monde ou plutôt une dénonciation de l’existant ?

   Je ne crois pas dénoncer...C’est bien plus un constat, un constat amer certes... celui d'être dans l'impossibilité de lutter contre une certaine destinée.
Il me semble qu’en dépit de nos rêves, et nos engagements nous demeurons impuissants à transformer le réel.

Par ailleurs, un rebelle n'est plus un véritable rebelle s'il réussit. S’il ne réussit pas il endosse le costume du vaincu mais il contribue à  faire émerger un mythe qui peut devenir fondamental pour les sociétés à venir.
Quant à l’amour, c'est aussi un perpétuel combat…un combat contre les obstacles qui se dressent et dont l’un est l'objet de cet amour lui-même.
 Il ne s’agit pas d’un simple constat sur l’état actuel du monde. Mon propos tente d’embrasser le passé, le présent ...et le futur ! Touche-t-il à la nature humaine ? Ce n’est pas exclu….













2013-07-12
Rêves d’enfants
ouvrage collectif coordonné par l’OCCE de Corse du Sud
Colonna Edition , 2013, 63 p.

rêves d'enfants  Voici de nombreuses années que l’OCCE* participe de manière active au Printemps des poètes en organisant de multiples actions auprès des scolaires. La particularité, nous dirons même la philosophie, qui guide l’OCCE dans sa démarche est la notion de créativité qu’elle entend promouvoir auprès des enfants afin que ces derniers comprennent mieux l’art du poète et l’essence même de la poésie.

Ces multiples interventions avec les auteurs locaux et les enseignants sensibles à la création ont généré un nombre important de textes que l’association n’a pas souhaité voir se perdre. Peu à peu, avec la complicité de Jean Jacques Colonna d’Istria, l’idée d’une publication en recueil s’est imposée.

C’est donc avec un grand plaisir que nous avons dégusté ces textes dont il serait inconvenant de dire qu’ils sont puérils ou enfantins tant ils peuvent nous émouvoir par leur simplicité, leur fantaisie ou leur perspicacité.


*Office Central de la Coopération à l’Ecole : fédération d’associations départementales loi 1901 qui regroupe les coopératives scolaires. En Corse du Sud, 98 écoles y sont affiliées. Pour en savoir plus : http://www.occe.coop/ad2a.


Le rêve des enfants

Le rêve des enfants
Se passe au printemps.
Ils hibernent pendant la géographie
Et se réveille à l’heure de la sortie.
Le soir dans leur lit, le rêve continue
Au pays des éléphants, sur une île aux bonbons :
Il y a un sorcier, des fées !
Le matin, ils repensent aux rêves qu’ils ont faits
Et qu’ils poursuivront dans la journée.

Henri CM1

Les pensées d’un enfant

Il y a des enfants qui rêvent,
Il y a des enfants qui ne rêvent pas.
Il y a des enfants qui ont des idées,
Il y a des enfants qui n’en ont pas.
Il y a des enfants qui sont dans la joie,
Il y a des enfants qui ne le sont pas.
Il y a des enfants qui aiment l’école,
Il y a des enfants qui ne l’aiment pas.
Tous les enfants sont différents.

Caroline CE2

La clef de mon enfance

La clef de la voiture,
La clef de la maison,
La clef du portail de l’école.

La clef de mon enfance
Maintenant, c’est moi qui la tiens,
La clef de la voiture,
Maintenant, c’est moi qui la tiens,
La clef de la maison.
La clef de mon enfance

La clef  pour entrer dans ma chambre,
La clef  pour entrer dans mon journal intime,
La clef pour entrer dans mes rêves.
La clef de mon enfance.

(poème collectif)


Timidité du cancre en peine


Je n’aime pas être seul
Je me sens tressaillir
Je bafouille et je me questionne
Je bafouille et je rougis

J’ai de la colère, je tremble
Je suis tout pâle
Ils me regardent de leurs bancs
Ils me regardent, ils rigolent

J’essaie de me faire remarquer
Je suis le chien que l’on frappe
J’essaie de prendre l’air tout fou
Mais je me sens pauvre âme battue.

(poème collectif)

A la manière de Raymond Queneau.

Un enfant m’a dit : la grêle, c’est la lune qui a cassé son collier de perles.
Un enfant m’a dit : les papillons, ce sont des fleurs qui se sont réveillées.
Un enfant m’a dit : le sable, c’est la farine des fées.
Un enfant m’a dit : les étoiles, ce sont les rêves des enfants qui se sont envolés.
Un enfant m’a dit : les arbres, ce sont des balais qui se sont arrêtés de danser.
Un enfant m’a dit : les rivières, ce sont les larmes de la Terre.
Un enfant m’a dit : une route, c’est un serpent aplati.
Un enfant m’a dit : un arc en ciel, c’est Arlequin qui a offert ses couleurs à l’univers.
Un enfant m’a dit : les flocons de neige, ce sont des cerises glacées.
Un enfant m’a dit : l’océan, c’est la baignoire des baleines.
Un enfant m’a dit : la nuit, c’est un manteau de sommeil.
Un enfant m’a dit : une montagne, c’est le chapeau d’un ogre.
Un enfant m’a dit : un bâton, c’est une épée de chevalier qui a vieilli.
Un enfant m’a dit : le vent, c’est un géant qui soupire d’ennui.
Un enfant m’a dit : un oiseau c’est un cerf-volant qui a perdu sa ficelle.
Un enfant m’a dit : le tonnerre, c’est le monde qui se met en colère.
Un enfant m’a dit : un volcan, c’est un ogre qui crache de la sauce tomate
Un enfant m’a dit : la pluie, c’est Jupiter qui égoutte des spaghetti.
Un enfant m’a dit : un nuage, c’est la barbe du père Noël.
Un enfant m’a dit : un coucher de soleil, c’est un nez de clown qui est parti en voyage.

(création collective)












2013-06-03

Sogni di culori
Marianghjula Antonetti-Orsoni
ALBIANA/CCU, 68 p, 2013

Marianghjula   Scriva annantu à tutti i culori di a criazioni era u prughjettu di Marianghjula è stu prughjettu, nimu più ch’edda l’hà sapiutu cunducia d’una manera cussi attalintata.
In una sissantena di paghjini, lindi è chjari, l’autori ci pruponi, prima, dodici puisii dedicati à i  so culori prifiriti, un pocu com’eddu si po prinsintà i dodici mesa di l’annata.

Ogni volta u culori hè assuciatu à un elementi naturali : pà parlà com’è Marianghjula, diciaraghju chi  u rossu hè di focu ma dinò d’inguernu, u giallu hè di paglia ma l’auturnu ùn hè tantu luntanu, u biancu pò essa di neve ma dinò d’estate…In calchi manera, u pueta c’insegna ch’ùn si po micca dì chì ogni culori essi una significazioni è una sola.
Veni dopu una piccula priminata  in l’universu, induva sti culori campani in libartà pà u nosciu grand’piacè. Eccu i loca : l’Ostriconi, Petralba, Casinca, eccu i spazii : Acqua azure, Celu grisgiu, Notte bughja ed eccu a vita fatta di : Negru è biancu, d’idee schjarite, di parolle linde è di cori stretti  chì ani anch’eddi u so culori…

Hè un libru chì canta i cosi simplici chì no’ cunniscimu tutti è ch’ùn vidimu più. Ma sapemu dinò chì u puderi di u pueta hè ghjustamenti di purtà à a noscia cuscienzia ciò chì no avemu sminticatu. Veni à di : a manera di veda è di stunassi di u ziteddu insunnachjittu in u trafondu d’ogni omu.

Comu l’hà scrittu Marie-Jean Vinciguerra : « Marianghjula, qui enseigna les mathématiques, transcrit la nature en équations colorées.».

Si pudaria pinsà chì u culori sichi l’affari di u pittori….Inveci chì tù ci faci sapè chì u pueta t’hà dinò calcosa à dì…

Quellu chì sà pinghje adopra u pinellu per dì u mondu, ma quellu ùn la sà fà si ghjova d’altre materie, e parolle assestate in un certu modu cum’è i culori sò una certa manera di fà un’opera pitturale.
Parechje sò e spressione per dì a vita ; parechje sò anguli di vista, tuttu ognunu prova, in modu soiu, à fà cunnosce u  sguardu ch’ellu hà annant’à a natura è annant’à a vita.


Comu t’hè vinuta l’idea di cunsacrà  tuttu un libru  à  i  culori ?

Ci vole à amparà à leghje a so inturienza ; ci abbisogna in issu mondu dipindu scuru da i medià à truvà un puntellu per una strada serena. A natura ci dà issa rispota ; basta à apre l’ochji è a guardà : un fiore, un animale, un fiumicellu… tanta vita è tante sfumature ! Ùn sò solu l’ochji chì vedenu ma dinò u core s’empie di tutti issi lumi è i versi correnu lindi cum’è l’acque di e vadine.

Cunnisciu dighjà u puema « Arghjentinu » chì faci rifarenza à u ritrattu di a cuprenda di « Mimoria arghjintina » è mi dumandu s’è, par tè, a puisia pò nascia cussì d’una antra puisia…


Si pò omu dumandà s’è tuttu ùn hè micca puesia ; ghjè u sguardu di l’altru chì a face nasce issa puesia. Ciò chì face nasce l’emuzione hà issa forza di lascià suà parolle chì s’intreccianu.

Quand’è tu dici : « Avianu imbruttatu/U mondu/ E u vulianu lavà… » Di qual’ parli esattamenti? T’aghju una piccula idea ma….vulariu sapè…

Un pruverbiu indianu puderebbe dà un principiu di risposta : « U mondu pare scuru quandu ch’o hà omu l’ochji chjosi.  » ….

Quand’è tu scrivi : « U turchinu m’hà dettu », o « U rossu m’hà dettu », o « U giallu m’hà dettu », voli dì chì u mondu ch’ùn parla micca pò parlà à u pueta è ch’edda hè a so missioni d’ascultallu ?

A sensibilità di tuttu ognunu hè sferente ; ùn sò micca e listesse l’emuzione chì ci facenu trimulà ed ancu assai !… Ci parechje manere di guardà à l’altri è d’entre in cuntattu incù l’altri. U mondu ùn hè micca unu  è secondu e tappe di a vita certe cose ci primureghjanu di più. In certi mumenti ti si pare d’esse varamente in cumunione cù a natura è tandu ella si sfoga incù tè. Ciò ch’ella ti dice à tè ùn la pò micca dilla à tutti ! Allora statti bassu è stalla assente.

Mi faria piacè chi tu mi dissi avali chì sarà, sionti à tè, l’utilità di a puisia in un mondu sempri più matirialistu è chì presta pocu intaressu à i pueta …


Ghjè suggettu chì hè statu ammintatu aspessu è saria appena pretensiunutu di pensà di dà una riposta ferma à issa dumanda. Nunda ùn deve impedisceci di sunnià, puru s’ellu si sà chì a puesia ùn hè micca u gennaru literariu u più preziatu. Puru s’è tuttu ognunu si primuregha pocu di u pueta, u pueta ellu deve pruvà d’ùn perde a so anima è vene in aiutu in issu mondu supranatu da u matrialismu.


Notte bughja

Ùn dite micca à a notte
Di parlà
Hè bughja !
U so linguaghju hè neru
E so parolle sò viote.
Ancu s’ella vulissi spiecà
À tutti
U so core, a so cuscenza
Ùn la puderebbe fà
Chì ella punti è virgule ùn ne sà fà.
Hè tutta para, tutta fatta di negru,
Piatta tuttu.
Difetti è realità.
Ricchezze è qualità.
E bellezze incù ella
Ùn si ponu mustrà.
Di u so essare
Tuttu vole piattà.

Ma, incù u fà di u ghjornu
Anch’ella s’arrichetarà !
Notte bughja sbiadisciarà.


Nuit obscure

Ne demandez pas à la nuit
De parler
Elle est obscure !
Sa langue est le noir
Ses propos sont creux.
Même si elle voulait expliquer
À tous
Son cœur, sa conscience
Ne le pourraient pas
Car elle ignore  points et virgules.
Elle est uniforme, toute faite de noir,
Elle cache tout.
Défauts et  réalité,
Richesses et qualités.
Les beautés avec elle
Ne peuvent se voir.
C’est dans sa nature
De tout vouloir ainsi cacher.

Mais avec le jour qui point
Elle finira bien par cesser !
La nuit obscure blanchira.


2013-05-04

À propos de 3 romans de Marie Ferranti
(Entretien avec l’auteure)

La Chasse de nuit, Gallimard, 2004, 182 p,
Lucie de Syracuse, Gallimard, 2006, 136 p,
La Cadillac des Montadori, Gallimard, 2008, 143 p.

Marie Ferranti Couronnée à deux reprises par l’Académie française*, Marie Ferranti a publié une dizaine de romans chez Gallimard.

Son œuvre, déjà conséquente, a reçu un accueil très favorable de la critique et son lectorat est loin d’être négligeable, sur l’île comme sur le Continent.

Parce qu’elle est une personnalité reconnue de la littérature contemporaine et parce que ses romans ont souvent pour cadre la Corse, nous avons voulu en savoir plus sur elle-même et sur sa conception de la littérature.

Ses réponses sont directes, exactement comme ses romans...

* Les femmes de San Stefano (1995), La princesse de Mantoue(2002


Ces trois romans, que je viens de lire pratiquement en simultané, m’ont fait découvrir votre style : simple, clair et touchant…Quel importance occupe le style dans votre processus d’écriture ?

Le style, c'est l'homme, disait Roland Barthes. Je ne sais pas ce que vous appelez le style. On reconnait deux choses au premier coup d'oeil : l'absence de style et la puissance du style. Quant à sa place dans le processus d'écriture...

Pour moi, il n'y a pas l'écriture d'un côté et le style de l'autre. Si cela donne cette impression, c'est que j'ai dû rater quelque chose...

Si je vous disais, moi qui suis amateur de poésie, que vos textes sont largement empreints de poésie, seriez-vous étonnée, agacée, comblée ?
 
Ni étonnée, ni agacée ni comblée. Comment dire ? Je n'aime pas les romans poétiques. Mais la poésie dans le roman, ou celle que l'on peut déceler, c'est la force des images. Et j'aime les images...

Deux de ces trois romans ont pour cadre la Corse et l’autre, comme son titre le suggère : la Sicile. Avez-vous le sentiment d’être enfermée dans l’univers du « mare nostrum » au point de ne pouvoir vous en affranchir ?
 
Je ne cherche pas à m'en affranchir - comment le pourrais-je?  Et je n'ai pas le sentiment d'y être enfermée. C'est mon monde. il vaut ce qu'il vaut, mais c'est le mien. Pourquoi irais-je en chercher un autre,  ailleurs que celui que je porte en moi-même ? 

Ce Matteo Moncale, mazzeru de son état, et personnage central de La chasse de nuit, est-il une fiction, un personnage bien réel ou un archétype ?

 Matteo Moncale est une fiction. Un archétype, ce n'est pas à moi de le dire. Je l'ai imaginé totalement désespéré et renonçant à être totalement désespéré. Est-ce le stade ultime du désespoir de renoncer à l'être. Je ne sais pas.

 Dans le même esprit : le thème directeur de La Cadillac des Montadori renvoie-t-il à un fait divers ou est-il une pure fiction ?

 Une fiction, inspirée du réel. Mais comment pourrait-il en aller autrement. Etant entendu que le réel pour moi n'est pas seulement ce que l'on voit...

Pouvez-vous nous dire pourquoi vous vous êtes intéressée à cette Lucie de Syracuse ?

 Ma mère me raconte des histoires et quelquefois cela me donne envie de les écrire. J'entends des histoires et je les raconte. Lucie de Syracuse est une composition érudite à partir d'un conte populaire, traversé de croyance religieuse et de superstitions. J'aime bien les choses qui flottent entre deux mondes.

C'est peut-être l'explication de l'intérêt que je lui ai porté.  

Qu’avez-vous conscience de faire en écrivant ? Présenter un monde complexe qui nous échappe en partie ? Faire œuvre de témoignage ? Dire ce qui n’a pas encore été dit ? Nous émouvoir ?
 
Je crois que je n'ai conscience de presque rien. J'écris. Comme disait Pessoa : "Je ne veux pas penser, je veux voir".

On a cette impression, en vous lisant, que l’écriture ne vous pose aucune difficulté, que les mots peuvent se succéder et les phrases s’imbriquer sans qu’il vous en coûte…Mais est-ce si sûr ?

Pessoa, encore,  me fournira la réponse. "La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas". Pour le reste, comme disait mon vieil éditeur après Flaubert, il ne faut pas que ça sente l'huile...  

2013-04-20

Lumière des îles
Itinéraire en terre kanake

Dumenicu Gallet
A Fior’ di Carta, 206 p, 2002.

gallet J’avais découvert l’ouvrage de Dominique Gallet, il y a quelques mois à peine et je me proposais de le relire afin d’en faire un petit billet. J’attendais qu’il soit complètement remis pour en parler avec lui car beaucoup de choses m’ avaient intrigué dans son livre, amusé aussi…

Dumè avait souhaité retranscrire son long séjour en terre kanake car il éprouvait pour cette contrée un grand amour mêlé de nostalgie et on le comprends fort bien mais il avait aussi, très certainement, voulu laissé un témoignage authentique : celui d’un corse rencontrant une autre civilisation que la sienne et y trouvant des points communs…

Nul doute qu’il a trouvé sur cette terre, l’authenticité d’hommes simples, aussi simples que ceux qui existaient autrefois, dans nos contrées…mais ce n’est pas tout : il a également rencontré d’autres corses vivant sur cette terre lointaine et dont il a dû affronter les stéréotypes et les pratiques néocoloniales…

Tout ce qui est écrit dans cet ouvrage est touchant, passionnant et c’est une bien grande tristesse de le savoir ignoré du plus grand nombre. A coup sûr, il mérite mieux que cela !
Que ceux qui ont connu Dumè et qui l’ont aimé, se procurent « Lumière des îles », ils y retrouveront l’ami, l’homme de bien, éternellement ouvert et généreux, qui aujourd’hui nous manque si cruellement.

 Dumè : tu avais raison…tu ne termineras jamais tout à fait la conclusion de ton livre…l’aventure n’est pas terminée, elle ne fait que commencer.

«  D’autres pages auraient pu compléter ce petit carnet de route. Peut-être les écrirai-je un jour et c’est pour cela qu’il ne peut y avoir de conclusion.

L’écriture d’une conclusion, quelle qu’elle soit, voudrait dire que l’aventure est définitivement terminée et je ne pense pas que cela soit le cas. Retournerons-nous en terre kanake ?
Et quand bien même n’y retournerions-nous pas, cela effacerait-il toutes ces années, ces onze années passées là-bas ?
Bien souvent, je me surprends à dire que si mes moyens me le permettaient, je passerais volontiers six mois de l’année à l’autre bout du monde.

Six mois de l’année mais dans une tribu et non à Nouméa.


…Et puis, chaque fois que j’entends le mot »Kanak » mon cœur se serre.
Oui, j’ai envie de revoir le vieil Emmanuel, Luther, Henry, le pasteur Passa, Franck, Nicole, Paulette, Jeanne et tant d’autres qui nous ont accueillis comme Daniel, Marilyne, Philippe, Jacques…

J’aimerais effectivement goûter de nouveau à cette quiétude des tribus et à cette vie collective qui m’ont beaucoup marqué.

Je veux aussi continuer à croire à toutes ces légendes qui m’ont été racontées et peu importe qu’elles soient vraies ou non.
Je veux continuer à croire aux « médicaments », à ceux qui guérissent, à ceux qui vous permettent de ne pas être vus et malheureusement aussi à ceux qui tuent.

A ces lieux « tabou », à ces gestes d’humanité qui accompagnent des paroles d’humanité et qui tracent des chemins entre les hommes.

Et puis, je ne veux pas que l’on m’empêche de croire aux lutins, à ceux qui ne viennent jamais en ville parce que la ville sent mauvais, parce qu’il y a trop de bruit et que les hommes y parlent trop fort : je veux continuer à croire à ceux qui, la nuit, sortent aux alentours des tribus, à ceux qui ont inspiré Passa, le sculpteur, sur la folie du monde ou de l’homme en une seule œuvre qui ne ressemblait pas à son travail habituel.

Je veux continuer à croire à l’explication qu’il m’a donnée quant à son inspiration. Oui, ce petit-être il l’a vu. Non, ce n’était pas Janus regardant le passé et l’avenir, c’était un être le regard tourné dans un sens et le corps dans l’autre. Si vous n’y croyez pas, cela me fera de la peine.

Quant à moi, continuant à espérer pour ce pays d’ « un bout du monde », à la construction d’un avenir commun, je continuerai également à assumer cette « petite préférence » pour le monde kank, Ô imparfait bien sûr, mais si plein de symbolisme…

Et….

Et merci à ces vieux qui, contre un geste d’humanité, nous ont ouvert les portes d’une civilisation…. »

2013-03-30

Les vents bleus
Téric Boucebci
ENAG, 2009, 85 p.

téric  Né en 1967, à Nice, Téric Boucebci est originaire d’Algérie mais tient à se présenter comme un poète méditerranéen.

Directeur de la revue « 12x2- Revue contemporaine des deux rives », il est aussi membre du conseil de rédaction de la revue « Phœnix » et participe régulièrement à nombre de publications (Osiris, Autre Sud, Gratte Monde….).
Il fut en 2003 le coorganisateur du Printemps des poètes à Alger.

Par son style limpide et accessible, ce poète délicat, ouvert aux quatre vents de la méditerranée, contribue à insuffler un esprit neuf au sein de la production littéraire d’une partie du monde qui nous est si chère. On ne trouvera dans ses textes, ni nostalgie passéiste, ni apologie d’un idéal mais le simple constat d’une existence plurielle, comme peut l’être celle d’un nombre croissant d(hommes de notre temps.

Plus d’une soixantaine de textes, plutôt courts, composent ce recueil publié, à Alger, aux éditions ENAG.

Sans toi

Pendant que dans le ciel l’obscur s’illumine,
les mots s’écrivent à la plume d’encre noire.

Senza tè

Quand’è in celi u bughju s’accendi
I parolli si scrìvini à la piuma d’inchjostru neru

Page blanche

Les mots semblent se reposer
ignorants de l’attente

Les yeux voient les couleurs et les formes,
l’esprit les lie,
l’âme les vit.

L’inattendu est toujours là

Pàgina bianca

I parolli pàrini ch’iddi si ripusessini
Ignurendu l’aspittera

L’ochja vèdini culori è formi,
a menti i lega

L’imprivistu hè sempri quì

Au dessus

Nuages,
rêveurs poussés par le souffle.

Frontière d’avant l’espace,
où l’illusion créée entraîne l’esprit.

Sopra

Nivuli,
sunniadori bugati da lu soffiu.

Fruntiera di nanzi à u spaziu
quandu l’illusioni nata strascina u spìritu


Hibernation

Dire. Voir.
Laisser maudire.
Le tracé du cœur pose sur la feuille les formes.
Les contours esquissés laissent entrevoir les
yeux de la main.
La beauté sommeille sous la couleur.

Ibernazzioni

Dì. Veda.
Lacà ghjastimmà
U dissegnu di u cori poni annantu à u fogliu i formi.
I cuntorna prughjittati làcani intraveda
l’ochja di a mani.
A billezza pinciuleghja sottu à u culori.


Pluie d’étoiles

La beauté du vent fou
qui change notre perception.
Etrange luminosité
où nos certitudes s’éteignent.

Acquata di steddi

A billezza di u ventu mattu
chì cambia u nosciu parè.
Stranu chjarori
Induvà si spìnghjini i nosci virità.

Cèdre bleu

Les lunes blanches, le soir,
s’enroulent dans les rêves.
Les pas du marcheur s’imprègnent
de l’histoire du sable.
Oublié par le vent,
longeant l’horizon bleu,
l’âme lisse la fin du monde.

Cedru turchinu

I luni bianchi, a sera,
s’inturcinèghjani in i sonnia.
I passi di u marchjadori s’imprègnani
di a stodia di a rena.
Scurdata da lu ventu,
suitendu l’orizonti turchinu,
l’ànima alliscia a fini di u mondu.



2013-03-04

CONTRAPUNTU
Puesia, acquarella, calligrafia
Ghjacumu Fusina, Peter Berger
La Marge, 111p, 1989.

photographie tirée du site: http://unasitu.blogspot.fr/ consacré à Jacques Fusina

 

   Quel beau, quel magnifique ouvrage ! Non ce n’est pas un livre à lire, ce serait bien plutôt un livre à déguster, un livre qui incite à la rêverie lorsque les clameurs du jour se sont tues…Un livre qui n’en finit pas décliner les mille et une manières de chanter un texte, en le calligraphiant, en l’illustrant, en épousant ses contours et ses formes, son rythme et son doux parfum…un de ces livres qui telle une eau de vie se déguste, dans la quiétude d’une soirée d’hiver, à la lumière tamisée d’une lampe familière, devant un feu de cheminée avec la discrète présence d’un petit félin posé tout contre vous….

Avec Contrapuntu, que je découvre comme s’il venait de sortir, Jacques fusina et Peter Berger ont fait fort et avec eux les éditions La Marge ! Vue le format, vu l’exceptionnel mise en page et vu le talent du poète et de l’illustrateur nous somme bien en présence d’une œuvre qui mérite fort de demeurer dans les mémoires.

Puesia, aquarella, calligrafia, mentionne fort humblement l’une des toutes premières pages comme si ce qui allait suivre n’avait besoin d’aucun autre commentaire…Et pour cause ! Les textes de Jacques Fusina ont donné lieu à des transpositions graphiques d’une extraordinaire qualité : parfois par le jeu habile d’une écriture manuelle d’un autre âge, parfois par son inclusion dans un visuel élégant et parfaitement adapté et, parfois même dans l’icône et la graphie.

Nous avons toujours pensé que le poème était à l’étroit dans la quadrilatère de la page imprimée, qu’il lui fallait sortir, s’envoler, prendre de l’air afin de donner le volume qu’il convenait à son propos…en cela nous avons souvent opté pour la dimension orale du texte poétique.

Il reste que l’on peut fort bien faire éclater ce cadre traditionnel en respectant la logique du texte imprimé mais en lui adjoignant d’autres univers tributaires de la surface plane : celui de la calligraphie, celui de la création picturale par exemple. A bien y réfléchir , les textes enluminés sont, eux aussi, bien redevables d’une démarche similaire associant au plaisir de lire celui de voir couleurs et arabesques donner sa pleine et entière dimension aux caractères composant mots et phrases, strophes et couplets…

Nous observons, depuis quelques temps, cette tendance des poètes contemporains à renouer avec ce brassage entre le texte et , ce qu’il convient de nommer, le « paratexte » , afin de conférer au premier une dimension qu’il n’aurait pas sans le concours du second, nous pensons bien entendu à Stefanu Cesari ou encore à Jean François Agostini qui, dans des registres différents, nous ont proposé tout récemment des ouvrages de poésie répondant quelque peu à cette logique. Nous nous y sommes risqué , nous aussi, avec la publication de Mimoria arghjintina ou même de Paroles et couleurs mais l’entreprise de Jacques Fusina et de Peter Berger va plus loin encore et se situe presque aux limites des fameux Calligrammes d’Apollinaires.

Suggérer un telle puissance de rêve et d’émotions est pour nous ravir, je suggère à tous ceux qui ne souhaitent pas déserter les rêveries, qui sont plus indispensables à l’homme qu’on le ne le croit ordinairement, de s’empresser d’acquérir ou de consulter ce véritable joyau . je puis les assurer qu’ils ne seront pas déçus.
Il me reste à leur souhaiter un bon voyage.

Voici un extrait du propos liminaire de l’un des deux auteurs


Le langage dessiné


« Un livre, écrit à la main. Et à double sens. Ghjacumu Fusina écrit ses poèmes et sa prose à la main : « Au fil de la plume… ». Son art littéraire, on le retrouve dans une manière qui est créée par la main d’un autre.

La main est un des plus importants outils de l’homme. Avec  la main, sa volonté trouve une expression matérielle. La main est virtuelle. La machine n’est que dilatation. Elle aussi, en fin de compte, est faite par la main. Et la bouche.

On ouvre la bouche et on forme le son  «a». La langue, expression de la volonté, des pensées et des projets. La langue est le moyen pour coordonner les mains des peuples.
Et l’écriture.

Pour chaque son que nous disons, nous avons une forme dessinée à notre disposition : la lettre. L’histoire de notre écriture remonte jusqu’aux Etrusques. Les anciens Romains ont fondé à partir de la langue latine une forme dessinée : la base de la culture de notre écriture jusqu’à aujourd’hui.

Pour toutes les choses pratiques, l’homme essaie de donner une valeur esthétique. Déjà très tôt, la langue et sa forme dessinée sont devenues objet d’art. C’est un côté des choses. L’autre part s’institue contre la forme pleinement développée : il existe en même temps aussi une forme banale. Langue, littérature, peinture, etc.  possèdent la variante banale aussi. Notre écriture quotidienne est la forme banalisée de toute notre histoire de l’écriture.

 Par contre, la composition typographique pour l’imprimerie est la forme la plus parfaite dans notre histoire de l’écriture. La composition typographique vient des caractères écrits à la main avant Gutenberg (1436). Après, elle est construite comme un dessin technique, mais avec inclusion de toutes les valeurs esthétiques. A cause de cela, elle est figée, relativement neutre, elle est fonction, même dans les valeurs esthétiques. Le but est la lisibilité. (…) 

Peter Berger

2013-02-11

Étoile
Eliane Aubert-Colombani
Préface de Paul Veyne
Fondencre, 95 p, 2012.


Aubert Colombani  « …j’ai lu ce livre sans en sauter une seule phrase…il y a de l’humour à chaque ligne, le récit est rapide, semé tout le temps. » écrit Paul Veyne dans une préface, admirative et parfaitement juste, au dernier ouvrage d’Eliane Aubert-Colombani : Étoile.
L’œuvre déjà conséquente de cet écrivain (1), originaire de Balagne, puise ses sources au sein de l’imaginaire insulaire et les acteurs de ses différents romans portent tous en eux, plus qu’une vague « corsitude », une véritable « corsité ».

Malgré l’éloignement physique, peut-être même à cause de lui, les personnages sont souvent traversés de sentiments étranges et contradictoires qui les éloignent de toute représentation stéréotypée. Ils sont, dans le sens premier du terme, des êtres complexes et insaisissables même s’ils portent sur leurs épaules le poids d’un lourd passé toujours présent sans être surdéterminant.

L’auteure connait suffisamment la vie des hommes et de femmes de son temps, elle a suffisamment médité sur la sienne pour pouvoir affirmer que chaque existence est unique, qu’elle ne saurait se résumer à une formule, qu’elle soit de style ou mathématique, et que l’œuvre littéraire, dans ce qu’elle a de plus profond se doit de tenter de révéler ce que les algèbres de toute sorte ne disent pas.

Dire la singularité qu’aucune théorie ne parvient à capter semble être la mission première de cette romancière qui, pour être plus encore au cœur d’une île qu’elle vénère, a choisi de l’observer avec un peu de distance.

(1)    La Perdrière, Le Cercle d’Or (1971), La Guérison, Le Cercle d’Or (1974), Le Temps des cerises, Les Presses de la Cité (1983), La Mère allemande, Denoël (1991), Simon le Corse, Critérion (1994), Tuer le juge, L’Harmattan (2001), Le journal d’un collabo, L’Harmattan (1999), L’Appel de l’île, Albiana (2007), La Buse, Albiana (2008), L’âne et le bon Dieu, Albiana (2009)

Entretien avec l'auteure

Ce nouveau roman qui vient compléter une liste d’une vingtaine d’autres ouvrages publiés chez divers éditeurs (Albiana, Denoël, Le Rocher, Les Presses de la Cité…) est-t-il une rupture ou vient-il parachever un itinéraire créatif ?

A mon sens Etoile n’est pas une rupture puisque j’y développe des thèmes chers à mon cœur comme je l’ai fait dans mes autres ouvrages.

Encore une fois, la Corse est présente dans cet ouvrage…Est-ce à dire que l’on ne peut parler que des lieux qui ont façonné notre enfance ?

En fait, j’ai peu séjourné en Corse mais, jusqu’à l’âge de 34 ans, j’ai vécu presque quotidiennement auprès de ma grand-mère, Brigitte Colombani, veuve de la Première guerre mondiale et j’étais sa confidente.
Ensuite, parce que j’ai gardé sept ans près de moi, ma mère atteinte de la maladie d’Alzheimer, j’ai, d’une certaine manière, à travers elle, pu constater les conséquences d’une enfance corse vécue dans ce qu’elle a pu être de plus traumatisant à cause de la guerre.
Je mes sens aussi très proche de la Touraine qui m’a accueillie pendant la guerre. Je gardais, à l’époque, les brebis durant six mois de l’année.

Stella est le nom d’une chienne un peu particulière…Quelle signification accordez-vous à l’espèce animale si présente dans vos écrits ?

Dans la ligne de pensée d’Elisabeth de Fontenay, je me sens aussi proche des animaux, en particulier des mammifères, que des humains. Auprès d’eux, j’ai appris ce qu’était l’amour absolu.

Au fil du récit nous flottons entre deux eaux : le réel et une sorte d’irréel, de paranormal…Le rôle de l’écrivain est-il de tenter de faire le lien entre ces deux mondes ?

Stella (Etoile), c’est en vérité Kallas, ma chienne labrador, ainsi nommée en souvenir de Jean Jacques Lamiche mon jeune collègue mort du sida en 1995 qui était aussi le traducteur des poétes finlandais, dont Aino. Kallas,.
A mon sens, la poésie ouvre sur l’au-delà du réel. Grâce à elle, je nage dans les divins bosons de Higgs…Qui m’aime me suive !

On est frappé, en vous lisant de l’extrême fluidité de votre style et de sa grande élégance, même lorsque des propos anodins sont échangés. Quelle place accordez-vous au style lorsque vous écrivez un texte ?

Lorsque j’écris, je suis comme un chien qui a flairé une trace. Lorsque j’ai saisi ma proie, je suis l’artisan qui fouille dans sa boîte à outils pour trouver les meilleurs ciseaux à bois, et ensuite, je creuse et je découpe sans penser au résultat.

2013-01-17

Anthologie de la poésie française
XVIII°, XIX° et XX° siècle
Martine Bercot, Michel Collot, Catriona Seth
Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 2000, 1642 p.


Introduction de la partie consacrée au XX° siècle par Michel Collot (p 835)

 

 

Pléiade  Il est très difficile de jeter un œil avisé sur la production poétique contemporaine. Chacun peut avoir ses préférences: c’est parfaitement légitime et il faut bien dire que les classifications, les analyses des grandes tendances sont souvent périlleuses car nous manquons singulièrement de recul.

Il m’a toutefois semblé que l’extraordinaire érudition de Michel Collot en matière de poésie contemporaine ne l’empêchait  nullement d’avoir un regard suffisamment distancié sur ce domaine qu’il connaît si bien. Sa démarche qui n’exclut aucune grande tendance de la production poétique du XX° siècle englobe même les textes de Barbara ou de Brassens, ce qui est, il faut le dire, assez rare et mérite d’être signalé.

Lorsque les connaissances  sont au service de l’humilité cela donne toujours de bons résultats car il n'y a jamais que les cuistres qui sont pédants …

Voyez plutôt…

(…) En 1981, Yves Bonnefoy est élu au Collège de France, où il succède à Roland Barthes ; l’année suivante parait le dernier numéro de Tel quel, dont l’Infini prendra le relais, chez un autre éditeur et sur des bases intellectuelles et esthétiques toutes différentes. On constate le retour en force dans les arts et dans les lettres de pratiques et de notions longtemps suspectées voire honnies, comme l’autobiographie, la narration ou la figuration, souvent réhabilitées par des créateurs qui les avaient mises à l’index, tels les ex-« nouveaux romanciers », qui se mettent à raconter leurs souvenirs dans des fictions transparentes.

Le renouveau du lyrisme en poésie participe de ce mouvement général. Il est surtout le fait de jeunes poètes, qui cherchent à se démarquer de leurs aînés, comme Jean Michel Maulpoix, Yves Peyré ou Philippe Delaveau. Mais il touche aussi des auteurs  déjà confirmés, qui, ayant traversé le formalisme et le textualisme, en ont éprouvé les limites, tel Marcelin Pleynet, qui confie avoir écrit les strophes de Rime « sous l’influence de l’amour et d’une lumière mystique abondante », ou Jacques Roubaud, qui publie à la mort de sa femme un recueil dont la construction savante n’empêche pas l’expression d’une émotion intense face à Quelque chose noir.

Des femmes, qui s’étaient un moment cru obligées d’imiter le pan-sexualisme, le militantisme ou les acrobaties formalistes de leurs confrères, redécouvrent l’art de dire simplement les joies et douleurs de l’existence et de l’amour. Le titre d’un recueil de Marie-Claire Bancquart, Mémoire d’abolie, peut paraître emblématique d’une tendance qui se poursuivra chez des poétesses  pourtant armées d’une solide formation critique et théorique, comme Martine  Broda, qui célèbre l’Amour du nom.

Mais ne s’agit-il pas d’un pur et simple retour à une conception très commune et traditionnelle de la poésie comme expression très commune et traditionnelle de la  poésie comme expression du sentiment personnel, que n’ont pas manqué de dénoncer les détracteurs de ce courant ? Il est vrai que certains de ses acteurs  ou de ses défenseurs ont pu le donner à penser, par leurs propos, invoquant l’éternité du cœur humain, ou par leur pratique, revenant volontiers au vers régulier et même à la rime.

S’ajoute à cela le regain de faveur du sentiment religieux, qu’expriment notamment Jean-Pierre Lemaire, Christian Bobin et Jean-Louis Chrétien, et qui a fait taxer tout ce mouvement de spiritualiste. Le « nouveau  lyrisme » ne serait-il qu’un « néo-lyrisme », qui reconduirait en poésie, selon Christian Prigent, « la béance baveuse du moi », les effusions amoureuses ou mystiques de la belle âme romantique ? »

2012-12-26

À meza via
Ghjuvan Micheli Weber
Cismonte è Pumonti, 190 p,  2006.


ghjuvan Micheli weber  L’omu ni sà quant’è quiddu chì ni sà : musicanti, scrivanu, spicialistu ricunnisciutu di lingua corsa (1), Ghjuvan Micheli Weber hè un veru pozzu di talentu è purtantu l’omu hè simplici : in i so pruposti, in i so scritti, in a so manera d’essa. Bisognu à dì chè u veru talentu ùn hà tantu bisognu di frisgiuletti pà muscia ciò ch’eddu hè.

U libru di puisii di Ghjuvan Micheli hè statu stampatu in u 2006, l’avemu lettu faci dighjà dui o trè anni…L’avemu rilettu cù piacè dui o trè mesi fà. Ci tocca avali ad avè cù l’autori una piccula discursata…

*Ghj. M. Weber hà participatu à a scrittura di u dizziunariu U Maiò



Spiegami ghjà un pocu issu tìtulu (hè sempri impurtanti u tìtulu d’un libru) : À meza via… À meza via / À meza vita ?

À l’apprima, A Meza Via hè u me paesi (socu di u poghju mizaviacciu chjamatu L’Acqualonga, fattu da i pastori taviracci chì impiaghjavani). In sicondu, m’hè parsu à stu mumentu quì d’essa à mezu parcorsu, d’avè u bisognu di pona certi valisgi troppu pisivi da riparta più lighjeru è finiscia a me strada d’un’antra manera, novu ch’e eru tandu, à l’alba di una via meza cà fatta è d’una vita nova.

Dici da par tè, in a lettera à Rinatu (p15) : « Li me filari sò piuttostu canzoni ». Ci sarà una diffarenza trà i canzoni è a puisia ?

A puisia hè un’arti libara chì ùn hà funa da lià la... Eu socu tinutu da a me poca cultura... vali à dì un versu è una manera di rimà particulari chi sò quiddi di a nostra antica tradizioni. Un aghju sceltu, hè cusì... è ùn criticheghju micca quiddi chì facini altrimenti. Quand’eddu s’hè impostu à mè un tema, hè u versu ad insignà mi u ritimu di u scrittu è a so struttura... socu dunqua più ind’a canzona cà ind’a vera puisia cù un stili à l’usu di certi... À dì la vera, mi tocca di più una puisia di Victor Hugo o di Munsignori Della Foata cà una puisia chì faci ind’u stili di scrittura più cà ind’u cuntinutu (listessu pà a prosa). Ciò chì mi tocca è mi piaci hè ciò ch’eddu dici l’autori, micca troppu a so manera di dì la. S’eddu ci hè a manera in più, tandu, mi campu da veru ! Ma u stili pà u stili, ùn mi garba. À parè meu, u stili hè artificiali, parmetti à unu di scriva senza incristà si, di piattà a so natura propia.
I mei, i filari, li tocca ad essa missi in canzoni... è cusì nasci un’antra opara. Quandu Micheli (Solinas) faci a musica chì li pari adatta, diventa in veru un’opara nova... è mi pari d’ùn avè la scritta quand’e a sentu cantata. Dopu, quiddu chì a canta metti u so versu particulari è tandu, surtimi da una puisia fissa com’edda saria s’edda era solu scritta. Allora sì, « i me filari sò piuttostu canzoni »... è diventani opari cumuni !
 
Si pò veda chì a to puisia hè di forma rigulari è mintena a rima quand’è, à tempu d’oghji, mondi pueta prifiriscini piuttostu a forma sciolta…S’è capiscu bè sè un clàssicu è l’ùn ti piaci micca tantu « u mudernismu » ?

A l’aghju detta nanzu, hè u versu chì m’imponi u ritimu. Quand’e scrivu, cantu. Un possu fà d’un’antra manera... o tandu ùn mi venini i paroddi. S’eru pittori, sariu un rialistu, micca un cubistu. Micca ch’e ricusu u mudirnisimu par paura... solu ch’eddu ùn mi tocca mancu appena è ch’eddu ùn currispondi à a me manera di pinsà. S’eddi mi sò cacciati versi è rimi, socu persu è bè. Longu à a me strada, i baroni t’ani a so piazza com’eddi l’aviani intornu à l’aghja, da impidiscia a paglia d’essa purtata da u ventu. Mi tenini nant’à u stradò.

Avà po, certi m’ani rimpruvaratu d’essa un « puetu » chì ripigliava i temi tradiziunali. Forsi ùn m’ani lettu sanu sanu. S’eddu hè veru ch’e ripigliu certi temi com’à a morti di me soccia, quidda di u me paesi o di u me ghjacaru, parlu assai di a me spirienza è di a me filusuffia. Spiecu ciò ch’e socu è ciò chì m’hà purtatu ad essa è à scriva. Scrivu à i mei, à a me tarra, mi spogliu... è ùn s’hè tantu vistu ind’a tradizioni. Ma essa un pueta di a tradizioni hè più un cumplimentu par mè cà un’inghjulia. L’omi avarani cambiati i so sintimenti da ùn più scriva i listessi temi cà nanzu ?

Trattendu di a forma puetica, possu leghja una puisia senza rima ma ùn la possu scriva ! Ùn la possu scriva ch’ùn la possu cantà ! Hè cusì ch’e facciu u spiccu trà a puisia cantata è a puisia solu scritta. Ugnunu a so arti è a so libartà. A mea hè di firmà ind’a tradizioni sicularia di a rima è di u versu tradiziunali. Un hè mancu una scelta, hè cusì è basta. S’e coddu à un matrimoniu, à una festa, mi venini i paroddi in capu è ghjuntu sopralocu, possu cantà un ringraziu. I paroddi mi venini, ma sempri in sta forma, cù u versu di u sirinatu in stu casu quì. Sicondu u tema, mi venini in capu i paroddi cù a forma chì currispondi (struttura di u Lamentu, di a Nanna, di a Paghjella, di u Tirzettu...). Ùn accadi solu à mè chì tanta è tanta ghjenti ani campatu st’affari è cantatu ciò chì faci a parti maiò di a cultura corsa sin’ad oghji. Parchì s’hè sempri scrittu sott’à sta forma ? Un misteru... hè cusì è currispondi à ciò ch’aghju in capu. Spiicazioni altra, ùn ni possu dà. Un hè affari di mudirnisimu contru à classicisimu... hè una manera d’essa, hè u me versu. Ma ci sarà bisognu di capiscia da scriva ? certi, quand’eddi sò tristi, piegnini, altri mughjani... eu cantu è scrivu, o songu di viulinu à l’usu anticu. Hè cusì ch’e u risentu.


Ti vulìu dì ch’edda mi piaci mondi sta puisia « A cavaddu » induv’è tù parli di sta manera d’essa à cavaddu trà dui parlà…In fattu, ùn ti pari micca chì no semu tutti listessi ? Chì hè statu addivatu in un locu è campa in altrò, chì t’hà un parenti d’un paesi è quidd’altru d’un antru paesi…Parlà veramenti puru puru ùn ci n’hè ….

T’ai forsi a raghjò... ma ci voli à sapè u me parcorsu da capiscia. Nanzu l’anni 80, tutti i scritti in corsu palisati erani scritti in supranacciu è tandu, cù u tintu di Paulu Zarzelli è parechji amichi, emi criatu l’associu I Voci di a Gravona. O i critichi ! U nomi di u gruppu è parti è più di i puisii cantati erani in suttanacciu... paria un arisia à certi (c’est pas du corse !). Dipoi, t’aghju sempri scrittu a me lingua è t’aghju publicati uni pochi di libri pà i ziteddi cù u CRDP. Sò stati i primi scritti in stu dialettu. Oghji, più nimu ci faci casu ma hè statu una battaglia, ùn fussi cà di scriva « puisia » è micca « puesia » o « poesia », di fà i plurali in « i » à u fiminili, di cunghjucà à modu nostru o ancu d’aduprà detti è maneri di parlà d’ind’à noi. Allora diciaraghju chì ancu s’eddu ùn asisti un parlà schiettu oghji, cercu, almenu à u scrittu, di tena una certa loghjica è à u travagliu, provu di prupona à i sculari è à i maestri, scritti di parechji dialetti vicini à i soi. Socu parsuasu chì a variità faci ricchezza. Una lingua chì si simplificheghja è diventa una sarà povara è sparisciarà di sicuru. Sò i linguisti à dì la ! Di più, semi à un’epica chì a lingua spariscia è certi dialetti ùn sò più intesi da i ziteddi. Pigliu l’asempiu di Sarri di Cinarca o di u Cruzinu... sti parlati particulari ùn sò intesi cà da pocu mondu è ani da spariscia... è puri, sò una maraviglia ma parti è più di i prufissori di corsu ùn li cunnoscini ed ùn l’insegnani.

Femi u paragonu cù a musica... sì tutt’ugnunu cantava  è sunava di a listessa manera, saria più ricca a musica corsa ? Sì tutt’ugnunu facia u listessu casgiu, a listessa farina, a listessa robba purcina, saria cusì bedda a Corsica ? Saria cusì beddu u mondu standardizatu ? Faci chì, ancu s’e campu in Sarri, t’aghju sempri tinutu a me parlata tuttu cunniscendu più cà bè u dialettu sarresi cusì particulari. Avà po, mischii di lingua ci n’hè sempri statu... ma s’hè criatu cusì un novu dialettu, micca un’unificazioni. U sarresi n’hè a prova, à mezu ch’eddu hè di a parlata suttanaccia è supranaccia, cruzinesa ed aghjaccinca o balanina. Vi docu solu un asempiu, dicini :
« E picuredde viaghjenu par ste cuddette ». T’aghju ancu intesu un vechju pastori chì dicia « E picureddi viaghjenu par ste cuddetti ». Un sarà un beddu mischiu, ùn sarà una ricchezza da tena ? U scrittu stampa pà u sempri.
M’arricordu di certi vechji chì viaghjavani assai ind’i tempi, erani capaci (par rispettu) di parlà u dialettu di l’aghjenti ch’eddi visitavani. Avà, i sbagli i faciani eddi è i faremi ancu noi. Ma socu di quiddi chì farani a scelta di salvà ciò chì spariscia, ind’a so forma a più bedda, zuccata da tanti ghjinirazioni è da u tempu.

Mi veni avali à dumandatti : à chì sirvarà mai di scriva puisii quand’è u nosciu mondu ùn n’hà primura ?

U pueta

Parchì scriva in puisia
Mancu u pueta la sà
Pà eddu hè la sola via
Da sprima lu so pinsà

La so tristezza infinita
Quandu si secca u so fiori
La so ultima scunfitta
Li so pinseri è dulori

Ma dinò la so spirenza
La so gioia tinuta in cori
La cuntinuta viulenza
La so dumanda d’amori

Hè un spechju pupulari
Un riflettu di sucità
Di i lotti siculari
È di i nostri scimità

N’ogni paesi di stu mondu
Hè lu prima imprighjunatu
Da un fascisimu immondu
Ch’eddu hà sempri cundannatu

Lu pueta hè libaratu
Di la funa è di a cavezza
Solu ferma limitatu
Da a so rima è la biddezza

Hè l’omu di a spartera
Scrivi è rigala à so ghjenti
Di ciò chì sarà o era
Di ciò ch’eddu teni à menti

Cerca sempri di spruvà
L’anima di u so locu
Cerca sempri di truvà
Lu calori di u so focu

Di li paroddi hè pastori
Li parca in compulu nostru
Dopu i mugni cun firvori
Ni caccia latti è culostru

Ni faci brocci è furmaghji
Ni tira a ciabba è lu seru
L’uni sò missi in casgiaghji
L’altri sò lu suchju veru

À lumi di a so lumera
Di sta ciabba faci a cera
Di a cera faci a candela
Chì vi schiarisci ogni sera

Parchì scriva in puisia
Mancu u pueta la sà
Ma sarà sempri a so via :
Schiariscia da palisà !

Appena longa sta risposta... dicu in più chì a principiu, u pueta scrivi... pà eddu. Poni i so valisgi à l’orlu di a so via. Dopu, s’eddu u leghji calchissia, s’eddi sò missi in canzoni i so filari, sarani tocchi altri parsoni… o micca. Ma sarà lettu od ascultatu. A spirienza di u cuncorsu di u LIET intarnaziunali m’hà parmissu d’essa intesu da millaii di parsoni è d’essa tradutu in parechji  lingui. T’aghju avutu tistimunienza ch’edda era piaciuta a me « puisia » Trasmetta… m’hà cumossu assai. Ni ringraziu à Micheli Solinas chì l’hà missa in canzona è à i me amicacci di Dopu cena chì l’ani cantata cusì bè.

Un scrittori ùn faci micca a so opara solu in u so cantu…U scrittori hè dinò un omu chì leghji d’altri scrittori, chì parla cù d’altri criatori, chì t’hà i so prifirenzi… Quali sò l’autori è l’opari chì ti piàcini sopratuttu è chì t’ani dattu l’invidia è a forza di scriva ?

Par disgrazia, leghju pocu ch’ùn aghju tempu... in fini, tuttu u me tempu libaru (for di u me dafà di maritu è di babbu, d’urtulanu, di u me travagliu à u CRDP, di a piccula Casa di a memoria di Sarri, di i me surtiti di ricerca nant’à u tarrenu) hè cunscratu à i ricerchi nant’à a Storia di u rughjoni. Faci ch’e passu più tempu à leghja libri è archivii cunsacrati à a Storia, à i signori cinarchesi è à i so casteddi cà di leghja rumanzi o puisii.

Citaraghju quantunqua uni pochi d’opari chì m’ani cambiatu (for di a Bibbia ch’aghju capitu à a me manera – socu un areticu !).
Par l’anziani scrittori, mettu in testa Paulu Matteu Della Foata (lighjiti puri Poesie giocose !).
Par quiddi di u « riacquistu », m’hè piaciuta l’opara maiò di Rinatu Coti è mi toccani assai i puisii di Ghjuvampaulu Poletti.

Pà i più ghjovani, in prosa, ancu s’eddu hè neru ind’a so scrittura, leghju sempri cun piacè à Marceddu Jureczek... ma possu essa toccu da parechji. Facciu di più casu à u scrittu cà à l’autori. Certi scritti sò magnifichi, i scritti di Petru Canon mi cumovini com’à quiddi di Ghjuvan Petru Ristori... Certi pueti ch’ùn sò mai stati aditati sò a ricchezza di a Corsica. I puisii magnifichi di Ghj. M Tomi di u paesi di Casta m’ani fattu capiscia ch’eddi erani tanti è tanti i scrittori attalintati guasgi scunnisciuti. Senza parlà di quiddi chì facini i Chjam’è Rispondi...
In puisia, a dicu senza mali, u più chì m’hè piaciutu hè u libru d’Olivier Ancey, Tarra Matre.
In puisia di lingua francesa, mittaraghju in prima testa Victor Hugo (Demain dès l’aube, Le soir... i possu leghja deci volti filati).

In prosa, un libru hà cambiatu a me vita, un libracciolu di nudda cù una filusuffia tamanta : « L’homme qui plantait des arbres » di Giono.  Conta a storia d’un tippu chì si faci pastori à a ritirata è chì passa u so tempu à suminà ghjandi da fà crescia una furesta tamantoni. Ma a faci di a più bedda manera... faci tuttu da chì a ghjenti pensi ch’hè un fattu naturali. U tippu faci u bè senza tirà ni mancu un picculu ringraziu. À a fini di u libru, a furesta hè crisciuta è u rughjoni hè rinvivitu da l’azzioni di a furesta nant’à u tarrenu. A ghjenti ci riveni, u paesi campa torna è u suminadori hè mortu cù u so sicretu.

Quali hè capaci oghji di fà u bè piattendu si, senza aspittà a più minima di i cosi, senza cunnoscia a ghjenti chì n’apprufittarà ? U disintaressu com’à filusuffia di vita ! Un mudeddu.
Da pocu, m’hà cumossu ancu un libru di Gabriel Culioli chjamatu « Les pierres de l’apocalypse ». Ma tandu, ùn piantu più... possu cità « La terre des seigneurs » o « Le berger des morts » di Rogliano.
Chjodu in cunclusioni : hè un insemi di scritti chì m’ani purtatu à scriva... quant’à u me malessa o a piccula voci di i me antichi chì mi parlani di notti. M’arricumandu à la musa...


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Eccu un antra puisia di Ghjuvan Micheli Weber.


Lettara à Rinatu

Pueta ùn socu
O di  pocu talentu
Ma par mè socu
Ch’eddu hè ch’impurtentu
Di scriva quì la me vita
La me gioia, lu me turmentu
Ch’ind’a me rimata scritta
Ùn ci hè paroddi di ventu

Ogni passata
Hè pezzu di distinu
Ogni sfucata
Lettara, biglittinu
Metti un pocu di distenza
Trà mè è ciò chì risentu
Mi caccia tutta viulenza
Quandu hè inghjustu u mumentu

Li me filari
Sò pittostu canzoni
Tinuti cari
Da a nostra tradizioni
Versi antichi o anzianetti
Cunnisciuti ind’u rughjoni
Lamenti, paghjeddi, terzetti
Ringrazii par l’uccasioni

Pocu m’imprema
D’essa ricunnisciutu
Lu me puema
Sarà par sempri isciutu
Da quarant’anni di passioni
D’un ciarbeddu pocu asciuttu
Di a prufunda afflizzioni
D’un omu sin’avà mutu

À tè avali
Di stà capicalatu
Dì mi chì vali
Lu libracciolu fattu
Fà mi senta u to dettu
Ùn faraghju malatia
Purtaraghju sempri rispettu
À chì m’insegna a via

Rissunaraghju
Sì mai di viulinu
Mi mittaraghju
À fà falà u vinu
Po chjamaraghju a me musa
Ripigliendu a me penna
Tandu di mani cunfusa
Scrivaraghju a me pena.

2012-12-18

L’enfant et la poésie
4 poèmes collectifs


l'enfant, la poesie  Nous procédons toujours de la même manière auprès des scolaires…Nous insistons sur le fait que la poésie peut être un exercice collectif dont il serait vain de chercher à connaître le nom des différents contributeurs.

En général, les enfants sont déçus dans un premier temps car pour eux, la signature d’un auteur est une sorte de valeur ajoutée à l’œuvre. Ils changent d’avis lorsqu’on évoque les fables, les contes, les légendes, les dictons qui n’ont pas d’auteurs identifiés ou les grottes de Lascaux ou encore les statues menhirs que nous connaissons tous en Corse…

Peu à peu l’idée qu’une œuvre d’art est aussi, et peut-être même avant tout, une production collective parvient à être apprivoisée…

Dans le même temps, cette idée iconoclaste que le poète emprunte, coupe, colle, efface, déplace, déforme les mots et les phrases sans trop savoir où il va, parvient elle aussi, à faire son chemin dans leurs esprits déjà formés à la rationalité.

À ce moment, le travail de création peut débuter….Nous lançons un mot et ce mot doit être introduit dans un vers, puis chaque participant passe sa feuille à son voisin et une nouvelle contrainte est annoncée. Parfois, il est demandé d’écrire l’inverse du vers précédent, parfois d’en changer un ou deux mots…

Les textes présentés ci-dessous sont exclusivement composés de données apportées par les enfants. En aucune manière et ni de près ni de loin, nous n’avons ajouté d’autres éléments. Notre travail a consisté à élaguer, supprimer, rapprocher ces pierres brutes que les écoliers ont rassemblées et qui constituent l’essence même des textes que vous pouvez lire.

                    __________________


Pourquoi donc ?

Je me demande pourquoi
Le soleil se lève
Pourquoi les crêpes ont brulé
Pourquoi on sonne à la porte
Et pourquoi mon frère chante dans la salle de bain

La nature est encore verte
Le soleil n’a pas tout grillé
Pourtant les crêpes ont brulé
Et l’autre chante encore dans la salle de bain

Depuis quand est-il là-dedans
J’ai comme un trou de mémoire
Et sans y être invité
Disons de mon plein gré
Je me demande toujours pourquoi

(CM1 Ecole Marcellesi , Porto Vecchio)




Veni quì

Veni veni quì
Aiò veni quì Morgane
Et toi aussi Jessica et même toi Antony
Viniti tutti Raphaël Fiona Pierre et Anna

Ne restons pas ici
L’école est bientôt finie

Les hérissons nous attendent
Derrière les buissons
Les papillons s’impatientent et
Loin très loin d’ici
Les éléphants et les girafes se languissent de nous

C’est la Maestra qui nous l’a dit
Rien que pour ça Maestra
Viens aussi avec nous

(CE1-CE2 Ecole de Sainte Lucie)



Allons z’enfants

Allons z’enfants au clair de l‘eau
Savourer l’odeur de la vie
Tous amis tous beaux
Allons avec nos crayons d’or
Ecrire un livre de lumière

Nous y mettrons des plumes des feuilles
Une écorce d’orange
Et un fragment de lune

Allons z’enfants au clair de la Terre
Tous amis tous beaux
Echanger un bout d’étoile contre un peu de vent
La douceur d’un soir contre la fuite d’un chat

Allons z’enfants de la liberté
Inscrire nos poèmes
Sur le grand livre
De la vie

(6° F Collège Léon Goujot Porto Vecchio)




Cette fille qui chantait

L’an passé à Lecci une fille chantait
Le soleil les arbres les grives
S’en souviennent encore
Ils se souviennent de sa voix de miel
De son visage de Joconde
De sa robe rouge

Ce matin une autre fille chantait
Elle chuchotait  ces quelques mots
Ohimè  Oh my God Pauvre de moi
Le soleil les arbres les grives
Ne s’en souviennent pas
Ils n’ont pas supporté
Qu’elle ne chante que pour moi

(CM1-CM2  Lecci)






2012-12-03

Escales poétiques

Henry Dayssol/Norbert Paganelli



  Le projet s’est véritablement concrétisé à Alata en Juin 2012. Pour la Saint Jean des poètes nous avions eu l’idée de proposer à Jean Jacques Colonna d’Istria, l’organisateur, la mise en scène d’une trentaine de textes regroupés autour de trois thèmes : l’amour, l’identité et le discours que la poésie tient sur elle-même.

Ce qui nous avait frappés, Henry et moi, c’était l’abondance des textes explorant ces thématiques. Nous aurions pu en choisir d’autres, c’est sûr mais bon, le choix s’était finalement arrêté sur ce triptyque car l’enjeu était de ne pas dépasser 60 minutes. De fait, cette durée correspond assez bien à la durée maximale d’attention active pour un adulte. Tenter de faire plus long c’était courir le risque de la lassitude.

L’accueil de notre prestation dépassa nos espérances. L’auditoire avait été attentif, le choix des thèmes s’était révélé pertinent et la diversité des textes avait emporté l’adhésion.Il faut dire que notre démarche n’était pas fondée sur une lecture intimiste des textes choisis mais, bien plutôt sur une lecture un tantinet théâtralisée grâce à l’utilisation d’une sonorisation performante et à l’effet calculé des deux voix.

Depuis cette date, le module a été retravaillé afin de tenir compte des remarques et objections formulées par les participants et un léger fond musical a été introduit dans le dispositif pour éviter les inévitables silences entre deux lectures.
Aujourd’hui, après avoir proposé notre prestation  à plusieurs organismes, nous sommes heureux de pouvoir la démultiplier dans plusieurs localités : Bastia, Ajaccio, Porto-Vecchio, Ghisonaccia, Borgo, Sainte Lucie, Calvi, Corte, Propriano, Sartène, Quenza…

Un bon démarrage en quelque sorte et la conviction que la poésie doit faire l’effort d’aller vers les autres en facilitant son approche présentée souvent comme quelque peu élitiste.
Loin de nous l’idée de tomber de tomber dans je ne sais quel « populisme culturel » mais il nous a semblé que les textes poétiques méritaient une présentation orale qui en facilite l’accessibilité.

Certes tous les textes et tous les auteurs ne s’y prêtent pas obligatoirement, certes les textes lus à haute voix peuvent être redécouvert lors d’un tête à tête intimiste, certes ce que l’on nomme habituellement le « grand public » manifestera encore sa défiance voire sa méfiance… Il était toutefois  nécessaire de commencer par un bout de la lorgnette afin de tenter de dénouer ce malentendu persistant dont est victime le langage de l’âme dans un siècle qui recherche la sienne avec obstination.

À tous ceux qui s’interrogeaient sur la réelle signification de ces Escales poétiques, ce petit papier a tenté d’apporter une réponse aussi simple et aussi complète que possible.

2012-11-17

U Minimu Gestu
Le moindre geste
Stefanu Cesari
Illustrations de Badia

Colonna édition, 129 p. 2012.

 stefanu cesari Rédigé en langue corse avec une adaptation en langue française, le nouvel ouvrage de Stefanu Cesari comporte une belle iconographie de l'artiste Badia. C'est un livre peu ordinaire dont nous avons souhaité rendre compte dans les deux langues en modulant nous aussi notre discours dans les deux univers. Une autre lectrice, Cécile Trojani, a évoqué cet ouvrage avec un ton très personnel et selon une approche un peu diffrente. Nous invitons volontiers les lecteurs de ce site à lire cette autre contribution en cliquant sur ce lien: http://www.musanostra.fr.

version corse

I pueta scrìvini pocu ma quand’iddi scrìvani ci làmpani parolli di focu ch’ùn poni tena in a pàgina d’un libru senza sèntasi imprighjunati. Hè fatta par andà versu à l’universu a puisia ancu s’idda vena di sti loca incatagnati chì no chjamemu « ànima » o calcosa chì s’avvicina. Hè quissu u miraculu : vinuta d’un locu parsunali stu cantu di miseria è di strappatura po tuccà à tuttu u mondu : vicinanti è stranieri di a stessa manera.


Eiu, l’universu parsunali di Stefanu Cesari ùn u cunnoscu micca ma ciò ch’iddu scrivi mi tocca com’iddi mi toccani pocu cosi stampati. Ùn possu micca spiicà chjaramenti, hè cussi l’affari. Sarà sta manera di parlà di i picculi cosi chì facini a noscia vita di tutti i ghjorna :   

              « Sciappeti un ovu senza falla à posta ghjastimmeti u punt’è l’ora
         Hè passata l’alba da po’ un beddu mumentu ghjà ma a luci ùn ghjunghi ancu in cucina » ?

Si pò dà u casu, chì sti picculi cosi -socu com’è vo-  i lachessi da cantu, ch’ ùn sighini micca intruti in a me mimoria,  ch’è i truvessi troppu pòvari ancu s’è, a socu bè, a vita d’un omu, a noscia vita, hè fatta d’elementi minuti chì, missi in  filarata,   piddani u so sensu à la fini di u viaghju.

U pueta si metti in ghjinochji : pà una prichera ? Pinseti ghjà ! Hè troppu alta a prichera, faci partita di i billezzi di stu mondu postu chì ci pudemu muscia prichendu è facci passà pà  santi ! Nò, quandu u pueta si metti in ghjinichji hè par fà altri cosa :

                                  «  in ghjinochji, par nittà,
                                    Un ci hè nienti à dì ma tuttu si teni, ‘n una spàsimu.
                                      Sò guasgi meziornu »

Sarà quissa u missaghju di a puisia di Stefanu Cesari ? Dà l’ascoltu à stu pòpulu mai fighjulatu, mai ascultatu, mai cunsidaratu, pòpulu di sti mìnimi gesti chè no femu senza mai sapè chè no i femu ?  Ùn aghju micca una risposta assicurata è mi veni à dì ch’ùn ci sarà mai risposti assicurati. A puisia ùn viaghja micca pà i stretti di a Virità, ùn faci mai chè di circà una stretta pà fà senti una boci, una boci suredda di tutti i boci sminticati chì volini quantuca, fà senta, ciò chi t’ani à dì.
Ed eccu u pueta chì si primureghja di quiddi ch’ùn ci sò micca :
      

                                      «  Manca calchissia quici
                                        una parsona chè no ùn cunniscimu micca, purtantu
                                           hè u stessu locu, quidda casa »

Una di i missioni di u pueta hè di dì à l’omu ciò ch’iddu hè : senza bucii, senza vanità, senza vulintà di puderi  è ciò chè no semu, lighjendu pueta di a trinca di Stefanu Cesari a ci scupremu :  minimi èssari chi poni duvintà maiò s’è ùn si scordani micca di a prisenza di stu lumu chì si chjama umilità.. Umilità, simplicità, virità hè cù sta trinità chi a puisia viaghja, è cun idda viaghjemu

Cù parechji pitturi di Badia,  cù parechji facci umani tutti pinsirosi è lacrimosi, facci à l’ochja tristi è a a bocca vultata, a scrittura hà sposu l’imàgina , di stu matrimoniu hè nata quissa òpara . in calchi manera ci hà da vulè à campà cun idda. Ma una cosa hè sicura : ùn camparemu più listessi.

 

Version française


Les poètes écrivent peu mais lorsqu’ils écrivent ils nous proposent des paroles de feu qui ont du mal à tenir dans le cadre de la page d’un livre sans se sentir emprisonnées. La poésie est faite pour aller l’universel même si elle provient de ces endroits cachés que nous appelons « âme » ou quelque chose d’approchant. C’est là le miracle : surgie d’une intimité ce chant de misère et de déchirure peut toucher tout un chacun : voisins et étrangers d’une seule et même manière

Moi, l’univers personnel de Stefanu Cesari, je ne le connais pas mais ce qu’il écrit me touche comme me touchent peu d’écrits. Je ne peux pas expliquer clairement pourquoi, c’est ainsi. Il est possible que ce soit cette façon de parler des petites choses insignifiantes qui constituent notre vie quotidienne :
                                 « Vous échappe un œuf un juron sans y penser se casse
                                     l’aube a duré tant qu’elle a pu, passée il y a peu
                                     le soleil n’est pas encore dans la cuisine. » ?

Il est probable que ces petites choses -je suis comme vous- je puisse les laisser de côté, qu’elles n’aient point investi ma mémoire, que je les aie trouvées trop peu valorisantes mais une chose est certaine : notre vie est faite de ces éléments minuscules qui, mis bout à bout, finissent par prendre tout leur sens à la fin du voyage.
Le poète s’agenouille : pour prier ? Pensez donc ! C’est une pratique trop noble la prière, elle fait partie des beautés de l’existence puisque nous pouvons nous montrer en train de prier et nous faire ainsi passer pour des saints ! Non, lorsque le poète se met à genoux c’est pour faire autre chose :

                                  « à genoux on nettoie
                                    Il n’y a rien à dire. tout se tient, s’essouffle
                                       Il est presque midi »

Est-ce donc là le message de la poésie de Stefanu Cesari ? Prêter attention à ce peuple jamais écouté, jamais considéré, ce peuple des moindres gestes que nous accomplissons sans même savoir que nous les accomplissons ? Je ne suis pas certain de la réponse et il me semble qu’il n’y aura jamais de réponse absolument certaine. La poésie ne voyage pas par les chemins de Vérité, elle ne fait que chercher un chemin pour faire entendre une voix, une voix sœur de toutes voix oubliées qui souhaitent, tout de même être entendues.
Et voici le poète qui se préoccupe de ceux qui ne sont pas avec nous :
    

                        «  il manque quelqu’un, ici. on ne connaît personne pourtant
                            c’est ici, cette maison, on devine
                              une phrase qui court »

L’une des missions du poète est de dire à l’homme ce qu’il est: sans mensonges, sans vanité, sans désir de puissance et ce que nous sommes, en lisant les textes de poètes de l’importance de Stefanu, nous le découvrons : rien d’autre que de petits êtres qui peuvent grandir s’ils n’oublient pas la présence de cette clarté qui se nomme humilité. Humilité, simplicité, vérité, c’est avec cette trinité que la poésie évolue et que nous évoluons aussi.

Avec de nombreuses peintures de Badia, visages pensifs aux  yeux tristes et au sourire défait, l’écriture a épousé l’icône, de ce mariage est née cette œuvre. Nous allons être, en quelque sorte, contraints de vivre avec : nous ne serons plus les mêmes.






2012-11-07

Une lecture croisée
Le sermon sur la chute de Rome
Jérôme Ferrari (Actes Sud, 202 p, 2012)
L’Ultimu
Jean Pierre Santini ( A Fior di Carta, 387p, 2012)
Murtoriu
Marc Biancarelli ( Actes Sud,272 p, 2012 )

S’agit-il de trois romans de la désespérance ? On serait tenté de le penser. Trois personnalités différentes nous décrivent, au fond, un même univers même si celui-ci est tout entier contenu dans ces microcosmes que les auteurs connaissent bien et qu’ils nous peignent sur un jour inquiétant.

Un bistrot de l’intérieur de l’île, un village de montagne où se réfugie un libraire déçu, une mouvance politique éparpillée en mille fractions qui se livrent une lutte sans merci, ces microcosmes ont ceci de commun qu’ils nous présentent le sinistre visage de la finitude, des renoncements et des trahisons.

 

Des thématiques voisines

Lorsque Jean Pierre Santini nous présente la genèse du mouvement nationaliste corse, il laisse percevoir que, déjà, le vers était dans le fruit mais qu’il existait dans le cœur des jeunes militants dont il faisait partie, l’espoir d’une sorte de rédemption car suivant la formule de Sartre : «la révolte crée le groupe qui unit pour un temps les hommes ». Force est d’admettre que cette unité organique fut de courte durée et que des coups de canifs irréparables furent assez rapidement administrés aux croyances juvéniles. Le temps de la communion dans la foi  d’une l’identité partagée fut de courte durée, laissant peu à peu la place libre à l’affairisme, à l’autoritarisme des chefs locaux et aux manipulations les plus sordides.
L’auteur, en nous dévoilant son vécu, nous livre ses états d’âme et nous permet, même si l’on n’a pas partagé son engagement, de ressentir ce qu’un esprit désintéressé et généreux peut éprouver lorsqu’il constate que ses rêves ont sombré dans le néant. Tout se passe comme si les hommes mettaient le meilleur d’eux-mêmes dans l’élaboration de constructions intellectuelles et invitaient ce qu’ils ont de plus vil à en saper les fondements. En lisant l’ouvrage de Jean Pierre Santini, j’ai pensé à ces dizaines de révolutionnaires qui ont vu leur idéal se fracasser sur l’autel sordide du pouvoir qu’ils avaient contribué à mettre en place, qu’il s’agisse de militants communistes ou de combattants anticolonialistes mais l’on pourrait aussi penser aux ces chrétiens qui durent subir les affres de la sainte inquisition pour avoir remis en question un dogme.

Avec Marc Biancarelli, c’est la fin d’une société rurale qui nous est présentée. Une société déjà mise à mal par la première guerre mondiale et qui ne peut résister aux assauts d’une modernité mercantile et insolente. Le héros tente bien de faire front, à sa manière, mais rien n’y fait : il n’est rien d’autre que l’un des derniers représentants d’une culture qui s’est déjà largement effilochée et qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. On pourrait bien entendu objecter qu’on le savait déjà, que toutes les terroirs ont périclité dans une uniformité galopante mais l’auteur ne prétend pas nous délivrer une information, son ambition est tout simplement de nous faire partager son émotion, le faisant il nous fait découvrir ce que nous savions mais sans oser vraiment nous l’avouer.  En Corse, on le sait, nous nous refusons bien souvent d’admettre certaines évidences pour nous réfugier au sein des chimères qui ont peuplé notre enfance et que nous prenons pour les marqueurs intangibles d’une identité largement théorique.

 Dans Le Sermon sur la chute de Rome, l’auteur a choisi le zoom et le grand angle pour faire passer un message. Le zoom lui permet de nous présenter la genèse et la fin tragique d’un bistrot du sud insulaire, le grand angle nous rappelle que tout avait déjà été dit par l’évêque d’Hippone. Il ne sert à rien de croire que les œuvres humaines sont pérennes car elles sont vouées inéluctablement à l’anéantissement. Ce relativisme extrême nous invite, si nous sommes croyants, à admettre que seul le divin est insensible aux outrages du temps et si nous ne le sommes pas à nous faire une raison (reste à savoir laquelle…).
Par rapport aux deux autres ouvrages, le roman de Jérôme Ferrari, grâce à son grand angulaire, donne à son propos une dimension volontairement universaliste susceptible d’être immédiatement saisie par tout lecteur.
C’est d’ailleurs en cela que réside l’originalité de l’ouvrage et explique, en partie, le succès qu’il connaît, la remarquable articulation entre le particulier et le général donne à son œuvre une singulière amplitude.

Du style

Ces trois ouvrages ne sont pas seulement à rapprocher par l’objet même de leurs discours, ils le sont aussi par leurs qualités littéraires.
Jean Pierre Santini a souhaité donner à son travail l’aspect d’une sorte de polyphonie où le nombre important de voix sollicitées brouille quelque peu le message mais semble vouloir témoigner de la complexité des choses humaines.
Si la construction du livre, avec ses listes un peu fastidieuses nous renvoie à l’univers du nouveau roman, avec ce qu’il avait d’iconoclaste et de novateur, il n’en demeure pas moins que certains passages sont écrits avec une grande élégance et confirment bien le talent littéraire de l’auteur :
« Chacun est au commencement et à la fin, premier et dernier. Chacun porte en soi, avec soi, les paroles, les rêves et les actes de la communauté humaine où il a pris racine, dont il s’est nourri et qui fait obligation de résister à l’oubli quand vient le terme du temps. »
On notera dans le court passage la parenté avec le discours de J. Ferrari via Saint Augustin…

Marc Biancarelli n’est pas en reste, loin de là, car l’ouvrage est savamment articulé entre des chapitres qui se répondent : vie actuelle du héros, scènes de la guerre de 1914-1918, descriptions de paysages. A l’âpreté de ces derniers répondent la grandiose évocation des combats et, avec un autre style, l’insignifiance chaotique de la vie d’aujourd’hui. Nous avons déjà longuement évoqué ce roman, il y a quelques temps pour que nous nous autorisions à ne pas nous y attarder au risque de nous répéter.

Jérome Ferrari, lui, en utilisant fréquemment les longues périodes, même si les dialogues sont présents, confère d’emblée à la chronique d’un fait divers la dimension d’une tragédie antique. Il faut parfois du souffle pour suivre l’auteur tant l’envol est parfois incertain même si la dextérité de l’écrivain nous invite à lui faire confiance. A mi-chemin : il nous rassure, lorsque la phrase touche à sa fin : il nous éblouit. La structure du roman est loin d’être linéaire et les coups de projecteurs balayent tout aussi bien le cadre étriqué du bistrot de montagne que le passé des aïeux lorsqu’il ne s’attarde pas sur les sermons de l’évêque.

Avec des approches différentes, les trois auteurs nous révèlent leur talent de prosateurs et même, disons-le, de poètes tant il est vrai que leurs phrases, avec leurs vibrations d’ailes de papillons, nous émeuvent avant même de nous séduire.
On ne le dira jamais assez : un livre c’est avant tout un style, c’est lui qui donne vie et transcende le sujet le plus infime, le plus misérable pour  faire naître  un message que nous percevons d’emblée avant d’en saisir complètement le sens.

Ces trois ouvrages qui ont pour thème la Corse  ont été écrits par des personnes originaires de l’île qui connaissent parfaitement cette terre. On serait donc tenté de parler d’ouvrages parfaitement représentatifs de la « littérature corse » contemporaine si le terme n’était pas sujet à d’infinies discussions. Assez curieusement, nous pensions, quant à nous, que cette dénomination ne pouvait recouvrir que la production écrite en langue corse mais il nous faut bien reconnaître que la publication quasi simultanée de ces trois œuvres pose à nouveau le problème …Et si l’île de Corse était le creuset d’une littérature qui, prenant appui sur la quotidienneté, décrite sans concession, élargirait le débat vers ces questions toujours posées et jamais résolues ?

2012-10-07

L’Ultimu.
Jean-Pierre Santini
A Fior di Carta, 396p, 2012.

l'Ultimu À livre exceptionnel, compte rendu peu ordinaire. La somme que vient de publier Jean Pierre Santini sous le titre L’Ultimu n’est ni un roman, ni un long poème, ni un livre d’analyse au sens classique du terme, il est un chant dépassant toutes ces catégories factices que seul un regard distancié peut réussir à unifier. Il faut s’y plonger, s’y abandonner au gré des courants afin d’avoir une chance de pouvoir en appréhender le sens, l’un des sens qui en forment l’ossature. L’ouvrage va faire grincer quelques dents, va dérouter mais qu’attend-on véritablement d’un ouvrage ?

Lecteur parfois dérouté et éclairé, admiratif et concerné, nous avons souhaité rendre hommage, à notre manière, à cette déchirure immense que le texte de Jean Pierre Santini porte à notre connaissance. Pour nous y être plongé, nous ne nous en sommes pas encore remis. Voici la vérité, maladroite, convulsive et ô combien obsédante.


A : Impossible de rendre compte par la linéarité d’un discours, les chemins multiples qu’empruntent les voix lorsqu’elles souhaitent avouer ce qu’elles ont à dire. Le passé, le futur, le singulier et le pluriel semblent s’accommoder de cette étrange ballet qui donne le tournis tout en sonnant juste car le réel est ainsi fait : chaotique, incertain, contre nature, décevant, intrigant…


B : Beaucoup de mots pour pas grand-chose ! Lorsqu’on a rien dire on a recours à l’infâme bouillie à mi chemin entre le surréalisme et le nouveau roman, la non figuration et l’abstraction lyrique. Le message n’est rien d’autre que le vide de l’absence de message.


A : Vous partez de l’idée que seul ce qui est dicible est à dire et que le reste ne vaut rien, à ce régime là, ce qui inaudible ou invisible n’existe pas. Un peu court vous ne trouvez pas ? Je pense au contraire qu’il est parfaitement inutile de représenter un village à flanc de coteau car tout le monde peut voir ce village, c’est ce qu’il y a derrière, avant, après qui est intéressant et, grâce à cela, je peux mieux comprendre le village que je vois et peut-être qui je suis.


B : En brisant toutes les règles on en arrive à faire n’importe quoi….Un ramassis de feuillets épars ordonnés dans un ordre approximatif ne réussira jamais à faire un livre. Il en aura l’apparence : des pages imprimées et collées  dans une couverture cartonnée mais rien de plus. Je vais m’amuser moi aussi à découper le catalogue de la redoute, l’annuaire et les documents publicitaires que je trouve dans ma boite à lettres, j’y ajouterai des pages de la Bible et du Kama Soutra et le tour sera joué.


A : Il n’est pas interdit de penser que le résultat peut être excellent !


B : Je n’ai jamais eu l’intention de vous interdire de penser mais avez-vous honnêtement l’impression de bien penser ?


A : Je n’en sais rien, en tout cas j’aime lorsque les hommes jettent un regard critique sur ce qu’ils sont, ou ont été,  et s’interrogent honnêtement. Il faut beaucoup de courage pour le faire et ce courage implique souvent de sortir des sentiers battus afin de rechercher d’autres formes d’expression. Vous, vous voulez que les choses soient clairement explicitées mais vous oubliez qu’en les explicitant on les simplifie, on ne tient compte que de certains aspects en en passant d’autres à la trappe. Du coup tout ce qui n’entre pas dans un cadre préétabli est nul et non advenu. Moi, je trouve que chaque œuvre véritable façonne son propre cadre avec le risque de bouleverser la coutume établie.


B : Si chaque œuvre avait sa propre logique, il serait impossible de les comparer, chaque œuvre ne serait rien d’autre qu’un univers autonome ou même indépendant et toute appréciation, un tant soit peu critique, serait rigoureusement impossible. Vous m’entrainer sur le terrain de l’anarchie intégrale, du désordre improductif et vous ne ferez jamais que vous abreuver de paroles déconnectées du réel que tout créateur authentique se doit d’explorer.


A : Oui, chaque œuvre est un univers particulier, elle est dans l’univers et est elle-même un univers. Je ne sais si ce dernier est autonome ou indépendant mais il est traversé par d’autres univers…Quant à l’idée de les comparer pourquoi serait-ce impossible, dès lors que le but n’est pas de les hiérarchiser !


B : Ce qui est dit dans l’Ultimu n’est rien que du désordre et le désordre n’apporte rien à la compréhension du monde qui est déjà largement  désordonné… L’auteur nous présente l’échec d’une tentative vouée par avance à l’échec point barre. Le peuple corse….comme s’il suffisait de l’écrire pour qu’il soit !


A : Le peuple corse n’existe pas ?


B : S’il avait existé cela aurait fait belle lurette qu’il l’aurait démontré à la face du monde en se constituant en Etat, or, vous voyez bien qu’il en est bien incapable et, au fond, le livre le fait bien comprendre. Il ne s’agit que d’un agglomérat d’individus qui cherchent un salut personnel, une place à prendre, des affaires à faire…Tout le reste n’est que balivernes…


A : Mais alors, si je comprends bien, l’ouvrage possède à vos yeux quelques qualités ?


B : Il a en tout cas le mérite de dire ce que je savais depuis fort longtemps et que la majorité des insulaires savait bien. Je constate qu’avec l’âge, l’auteur a su analyser ses erreurs de jeunesse. Ce que je ne m’explique pas c’est la naïveté de cet homme et des nombreuses personnes qui se sont laissé prendre à ce jeu de dupes…


A : Nous sommes dans les années 70, mai 68 n’est pas très loin, la jeunesse rêvait d’un autre monde, il n’est pas étonnant que les événements qui avaient marqués la décolonisation aient eu un impact sur son imaginaire. Régis Debray a écrit : « Nous ne sommes jamais tout à fait les contemporains de notre présent » et c’est bien vrai….Le modèle qui s’est, d’emblée imposé à certains c’était le processus de décolonisation qui s’était achevé quelques années plus tôt…


B : Mais c’était une absurdité évidente ! Il faut n’avoir jamais mis les pieds dans les anciennes colonies pour comparer la Corse à ces pays ! C’est vraiment grotesque !


A : C’est presque une constante de l’Histoire, les Jacobins se prenaient pour des républicains romains, les communards pour des Jacobins, les bolchéviques pour des communards, les étudiants de mai 68 pour des bolchéviques….Porter en étendard une problématique d’un autre âge donne du panache et du courage et permet aussi de faire l’Histoire.


B : C’est précisément de cette manière que l’on va droit dans le mur car au fond, les Jacobins, les bolchéviques, les communards n’ont pas réussi leur projet. Ils se sont plantés purement et simplement. S’ils avaient élaborés un projet à partir du réel qu’ils avaient sous les yeux, ils auraient peut –être réussi à réaliser quelque chose de nouveau mais, en voulant reproduire de l’ancien, ils ont dérapé…


A : Les Jacobins ont réussi à fonder la République française…Non ?


B : Oui ils ont réussi à fonder la République la plus monarchique qui soit au monde. En décapitant le roi ils ont hypostasié la fonction monarchique et l’ont légèrement enduite d’un verni démocratique. Aujourd’hui en France, on élit un roi et le fonctionnement de l’Etat républicain n’a rien à envier à celui d’un état monarchique. Echec sur toute la ligne …


A : Même si ce rêve d’une Corse indépendante était voué à l’échec , je trouve intéressant de connaître l’analyse d’un acteur de premier plan, d’autant plus que son analyse va très loin et montre qu’une frange des militants de la cause n’étaient pas sincères et visaient surtout à satisfaire leurs intérêts personnels.


B : C’est d’une affligeante banalité… ! A chaque fois dans l’Histoire que les termes de peuple ou de nation sont utilisés, se cachent des intérêts de classe. Marx avait vu juste sur ce point. La nation, c’est toujours un étendard, que ceux qui aspirent au pouvoir, exhibent pour entrainer les autres à les suivre. Derrière l’intérêt collectif affiché, il y a toujours des intérêts bassement matériels.  Comment des intellectuels qui ne pouvaient ignorer cela se sont-ils laissé prendre au piège ?


A : Vous raisonnez à froid et de l’extérieur, si vous vous placez dans le contexte de l’époque vous comprendrez que le discours en termes de libération nationale était parfaitement envisageable car il n’existait aucune force politique, en Corse, pouvant formuler un discours mobilisateur parlant à la jeunesse…


B : Admettons mais  qu’apporte ce livre ? A mon sens pas grand-chose si ce n’est l’aveu d’un échec et même cela nous le savions…


A : Chaque livre est un témoignage de la vie des hommes. Une vie faite de quelques espoirs et de nombreuses déceptions. Il ne faut pas poser le problème de savoir ce qu’apporte un livre car ce serait là le réduire à une fonction purement instrumentale et à ce jeu nous serions tous perdants. La vie est ainsi faite que certaines victoires se révèlent au final être des défaites et que certains échecs prennent parfois l’allure de réussites. Ceci ne concerne pas seulement une vie d’homme mais la vie de tous les hommes car ces derniers se ressemblent bien plus qu’ils ne diffèrent les uns des autres.
Je n’ai pas connu le même engagement que l’auteur de l’Ultimu, je n’ai pas eu la même trajectoire, je n’ai pas connu les mêmes personnes et n’ai pas son talent d’écrivain et pourtant, je me reconnais parfaitement dans cet itinéraire d’homme en ce qu’il a d’exaltant et de tragique. Je ne sais si l’ouvrage parlera au plus grand nombre car sa lecture n’est pas facile et les thèmes évoqués dérangeants mais ce livre est une somme, un témoignage en même temps qu’un espoir : il nous dit, à mots couverts, que l’Homme est capable d’une  pensée critique qui lui donne, en même temps qu’une suprême  liberté, une lumineuse clairvoyance.


B : Il n’y a aucune chance qu’il parle au plus grand nombre, j’ai eu beaucoup de difficultés à en venir à bout. L’idée de faire parler ceux qui ne sont plus là m’a semblé intéressante mais honnêtement , je me suis perdu dans les méandres du discours…


A : Nous nous perdons tous dans les méandres des discours, c’est d’ailleurs l’une des thématiques de l’ouvrage ! Nous nous perdons aussi dans nos propres vies mais je constate que vous au moins, n’êtes pas dans ce cas et c’est peut-être pour cela que ce livre ne vous a pas plu…


B : Vous vous trompez, moi aussi je me suis perdu mais je n’ai pas pour habitude de contempler sans fin ma propre perdition, je souhaite ne pas refaire les mêmes erreurs et l’Ultimu ne m’est, en la matière, d’aucun secours.


A : N’attendez pas d’un livre qu’il vous guérisse, bien au contraire il peut révéler que vous êtes bien plus malade que vous ne le pensiez.


« La lucidité est la brûlure la plus proche du soleil. » René Char

2012-09-28

Tal Nitzan
Une israélienne pour la paix

Tal Nitzan Tal Nitzan a déjà publié plusieurs recueils poétiques et a été primée à ne nombreuses reprises : Domestica (2002), a obtenu le Prix du ministère de la culture, Un soir ordinaire (2006) le Prix des éditeurs, La première qui oublie (2009) le Prix de la société des artistes et écrivains.

Elle est également à l’origine de  l’anthologie D’un burin de fer comportant 99 poèmes s’opposant à l’occupation israélienne. Ses ouvrages ont été traduits en nombreuses langues  dont Soirée ordinaire en 2011 chez Al Manar.

Elle est également une traductrice chevronnée puisqu’elle a signé plus de 70 ouvrages d’auteurs hispaniques, latino américains ou anglo-saxons. Pour son travail de traductrice, elle a obtenu en 1995, le Prix du Ministère de la Culture et en 2004, le Prix de la Présidence chilienne.

La thématique de la poésie de Tal Nitzan est variée puisque si l’on y trouve une nette référence au contexte géopolitique dans le lequel elle évolue comme par exemple dans La cible (Ils fermaient leur œil non viseur/et alignaient la cible/et choisissaient un point précis/et ajustaient le tranchant de la lame/au cran de mire arrière…) mais elle ne néglige pas pour autant les petites choses quotidiennes de la vie de tous les jours comme dans Le canari :

                     " Nous déménagerons le canari de la cuisine à la salle de bains
                      Nous déménagerons l’ordinateur de la terrasse à la cuisine
                      Le fils et sa chambre nous les déménagerons à la terrasse
                      Nous pousserons la fille dans l’espace qui reste
                      Nous prendrons un autre travail
                      Nous prendrons un autre emprunt…"

Dans certains textes, Tal Nitzan nous donne une vision très personnelle et très touchante du rapport amoureux comme, par exemple, dans Nocturne que nous citons un peu plus bas dans son intégralité et dont nous présentons une traduction en langue corse.

Il nous semble toutefois que la pleine mesure de son talent s’exprime dans les poèmes qui mettent en avant une sorte d’éthique intemporelle censée s’adresser à tous les hommes. Ces impératifs catégoriques sont formulés sur le ton de l’injonction négative et donnent à son œuvre une dimension qui n’échappe à personne.

                              « Tu n’apaiseras pas l’humiliation du pauvre affamé
                                  et tu n’éteindras pas la soif brûlante de revanche
                                  ni ne protègeras de ton corps
                                  la maison qu’on démolit
                                  et le tombeau de la petite fille montant au ciel en tempête
                                  tu ne le saisiras ni ne le reposeras doucement à terre –
                                  tu n’extirperas pas le règne du Malin. »

Nous avons choisi de vous proposer deux poèmes de Tal Nitzan ainsi que leurs traductions en langue corse. Le premier texte a été travaillé par Stefanu Cesari et a déjà été mis en ligne sur son blog, le second texte a été traduit par nos soins. Ces deux textes ont été extraits de Soirée Ordinaire  (ed. Al Manar, 2011. )

 

Au temps du choléra

Nous sommes face à face,
dos tourné aux malheurs du monde.
Derrière nos yeux et nos rideaux clos
d'un coup la vague de chaleur
et la guerre déferlent.
C'est la chaleur qui s'apaisera en premier,
un vent léger
ne ramènera pas
les adolescents abattus,
ni ne rafraîchira
le courroux des vivants.
Même s'il tarde
le feu viendra,
des torrents d'eau ne sauraient éteindre, ect.
Nos mains, elles aussi,
n'atteignent que nos corps :
nous sommes une petite foule
poussée à mordre, à agripper,
à nous barricader au lit
alors que dans l'ozone sur nos têtes
un sourire moqueur s'élargit.


In Tempu 'llu cholerà (traduttu da Stefanu Cesari)

Semu faccia è faccia,
spinu vultatu à i guai 'llu mondu.
Daret'à i nosci ochja chjusi è i tindona
d'un colpu a favugna
è a guerra subbàcani.
Hè a favugna prima chì calarà,
un trattu lebbiu
ùn farà vultà
l'aduliscenti caduti,
nemmancu rinfriscarà
l'ira di i vivi.
Ancu s'iddu trica
u focu vinarà,
lanci d'acqua ùn la farìani à spinghja, ecc.
I nosci mani, puri
ùn attìnghjani chè à i nosci corpa :
semu un pìcculu stolu
impuntatu à morda, ad azzingàssi
à sarràcci in lettu
inveci chì 'n l'ozona da supr' à no
s'allarga un surrisu chì ci beffa.

Nocturne

Court est le plaisir, longue est la nuit,
stérile et sourde et effrayante.
Encore un instant le corps est en chaude étreinte,
puis s’engouffre dans ses draps et s’évanouit.

L’embrasement ira se démêler et l’obscurité rampera
entre les membres puis sous la peau
la créature de l’océan de son sommeil s’agitera,
nul lieu pour se cacher de sa grimace.

Un cri monte de la rue
comme s’il fallait que cette Peugeot qui ne démarre jamais
hurle son alarme à cette heure-ci.

Et lui qui s’endort oubliera, s’apaisera
ne verra pas comment l’œil humide s’ouvrira
et le monstre des profondeurs dévorera.


Nutturnu

Cortu hè lu piaceri, longa la notti
stèrila è cionca è spaventosa.
Un mumentu di più la parsona hè in una calda strinta,
pò si ciutta in li linzola è sparisci.

U focu andarà à sbrugliassi è lu bughju si strascinarà
mezu à li membri eppò sottu à la peddi
la bestia marina di lu so sonniu bruddicarà,
mancu un locu par piattassi di li so smimuli

Un brionu codda di lu carrughju
com’è s’iddu ci vulia chi sta Peugeot ch’ùn parti mai
mughjessi li so affanni à st’ora quì.

Ed iddu chì s’addurmenta si scurdarà, s’appaciarà
ùn vidarà micca comu l’ochji ùmidu s’aprarà
è la bestia di u sprafundu inghjottarà.



2012-09-11

Ghjacumu Biancarelli

 

ghjacumu biancarelli Jacques Biancarelli (1936/1999) fut une figure emblématique du monde culturel insulaire. Directeur d’école puis conseiller pédagogique il publia un nombre important de textes poétiques qui révèlent un talent multiforme.

Cette personnalité extravertie, qui ne laissa personne indifférent, était aussi bien à son aise dans les textes lapidaires qui composent le recueil Centu è vada (1981), que dans les images flamboyantes de Cantata ‘lli tsinni russi (1980) ou encore dans les poésies intimistes de Cù a notti vinta (1985).
Ses œuvres ont toutes été publiées chez Albiana.

C’est aux poèmes intimistes de Cù a notti vinta que nous nous sommes intéressé parce qu’ils sont peut-être les moins connus et révèlent toute la délicatesse d’une voix qui, hélas, aujourd’hui n’est plus.



Piovi comm’è s’idda  vinissi da tè
l’acqua chi tantu ci feci diffettu

Quidda brama
Quiddu locu di lacrimi

È u trèmulu ‘lli casci
sparghji quiddi gocci
Ch’ùn avìani ancu toccu tarra

« Acqua brammata » in « Cù a notti vinta »


Il pleut comme si elle venait de toi
cette eau qui nous fit tant défaut

Cet espoir
Cet endroit chargé de tant de larmes

Et le tremblement des feuilles
disperse ces gouttes
Qui n’avaient pas encore touché terre

« L’espoir de l’eau » in « Avec la nuit vaincue »


Ancu cù l’acqua
a notti strascina a so frebba

Pugna di fà sapè
ciὸ chi tu sè
ciὸ chi ghjè sὸ

Ma faci smenticu
‘lla to vighjera

in « Acqua bramata » in « Cù a notti vinta »



Même avec l’eau
la nuit traîne derrière elle sa fièvre

Elle tente de faire savoir
qui tu es
qui je suis

Mais elle fait silence
sur ta veille

in 'L'espoiur de l'eau" in "Avec la nuit vaincue"


A Maria Chjara

Tu dormi è vighji in u me sonnu
Sè a sveghja
Comm’è tarra diletta ‘lli me radichi
A boci è u silenziu quantu basta

Mancu issu timori di a notti
pὸ sciodda i to ciuffa

Tamanta capiddera
D’amori è di cunscienza

« Vinti cinqui par tè » in « Cù a notti vinta »



A Marie Claire

Toi tu dors et tu veilles dans mon sommeil
Tu es l’éveil
Comme la terre chérie de mes racines
La voix et le silence suffisent

Pas même cette crainte de la nuit
ne peut dénouer tes cheveux

Cette si grande chevelure
de présence et d’amour

« Vingt cinq pour toi » in « Avec la nuit vaincue »





2012-08-05

Quand la nuit consent à me parler
Ananda Devi

Editions Bruno Doucey 2011, 58 p


ananda devi Originaire de l’ïle Maurice, Ananda Devi a déjà publié une bonne quinzaine d’ouvrages (romans, récits, nouvelles). Plusieurs distinctions lui ont été attribuées dont le Prix des Cinq continents de la Francophonie pour Ève de ses décombres (Gallimard, 2006) et le Prix Louis Guilloux pour Le sari vert (Gallimard, 2009).
Quand la nuit consent à me parler est son troisième recueil poétique publié à ce jour.

Ce titre nous a intrigué et l’ensemble du recueil fasciné car la parole d’Ananda Devi nous est allée droit au cœur, nous obligeant à nous interroger sur la nature même de l’écriture poétique dont nous tentons, depuis un certain temps déjà, de percer le mystère.

Le titre tout d’abord : Quand la nuit consent à me parler, est aussi le premier vers d’un des plus beaux textes de l’ouvrage et semble indiquer que, pour exercer son art, le poète se doit d’être en communion avec cette absence de clarté qui révèle les choses et les êtres dans toute leur dimension.
Nous ne connaissions pas l’auteure lorsque nous avons intitulé notre dernier recueil : La nuit attend, on comprendra aisément que nous partageons sur le sujet, le même point de vue. Ce point de vue qui fait du poète une sorte d’explorateur du réel, dès lors qu’il entre en communion avec ce monde que les yeux ne peuvent appréhender. Retour à une vision messianique du poète ? Nous ne saurions le dire avec certitude mais, en tout cas, le sentiment que le poète ne maîtrise pas l’intégralité de son discours et qu’il véhicule, malgré lui et par devers lui, une mélodie qui le transcende et qui prend sa source dans un ailleurs où s’estompe le temps.

Ce qui nous a interpellé, dans un second temps, à la lecture de ces textes, c’est leur extrême limpidité, leur très grande accessibilité. On reproche souvent à la poésie contemporaine son opacité, ses recherches formelles qui contrarient la compréhension du message lorsque ce n’est pas une volonté délibérée de certains auteurs de se murer dans une carapace de symboles dont eux-seuls ont la clef. Force est de constater que certaines pratiques langagières, si elles sont parfaitement légitimes, ne militent pas en faveur d’une accessibilité du grand public à la démarche poétique. Avec Ananda Devi, nous sommes aux antipodes de ce paradigme, si sa poésie est susceptible de plusieurs niveaux de lecture, elle en possède un premier qui est parfaitement intelligible par le lecteur non averti. Nous tenions à le signaler et à en féliciter l’auteure car, au fond, le rôle du poète est aussi de tenter d’éclairer ce qui peut l’être, même si pour cela il utilise la pénombre et la nuit.

Enfin, et l’on comprendra aisément pourquoi ce petit recueil est présenté sur ce site, Ananda, native de l’Île Maurice, entretient, avec la notion d’insularité, une relation complexe, originale et qui peut même surprendre et choquer dans le contexte qui est le nôtre en Corse.
« Je n’en ai que faire de la poétique des îles » écrit-elle dans le passage que nous publions en fin de page, c’est dire que sa position, sur le sujet est vraiment radicale, voire même iconoclaste mais le rôle du poète n’est-il pas aussi de déconstruire les anciennes représentations pour en créer de nouvelles ? Créer de nouveaux mythes fondateurs ne peut se réaliser qu’en abolissant, quelque part, « l’ancienne raison »….


1.

À l’aube, tu descendras pieds nus
Boire à la rivière
Comme ces chats muets
Aux pattes cramoisies

Tu glisseras sur les pentes
Endormies de plaisir
Suivre la piste argentée
Des limaces écrasées

Tu iras au midi chercher l’évidence
Qu’un jour ici tu as vécu
Qu’il y avait des enfants, des amis,
Un amour, une constance

De tout cela ne demeurent
Que le ciel bas, les herbes grasses
L’eau violente,
Les cruches abandonnées

Tu tends l’oreille
Aux voix des absents
Jusqu’à ce que la nuit enfin
Consente à te parler.

12.

Il m’est venu l’envie
Des dragées fines et blanches
Qui un jour épellent l’oubli
De l’autre domaine du silence

Vous me nourrirez, vous,
Mes époux de quelques jours,
Quand je n’aurai plus la force
De me nourrir seule

Certains gestes semblent si simples
Qui abolissent la vie
Refermez bien fort
Votre poing sur mon corps.


25.

Quand la nuit consent à me parler
C’est à la lame
Qu’elle émince
Les lieux de certitude
Qu’elle mutile
Les aimés en solitude

Quand la nuit consent à me parler
C’est pour me dire
Les mots qui n’ont pas su
Inciser dans mes mains
L’infamie longtemps tue
Belles racines de folie

Quand la nuit consent à me parler
C’est me tournant le dos
Parce que nul arbre ne pousse
Sur le lisse de ma peau
Je n’ai pas bien souffert
Ni bien ri ni bien aimé
Le peu ne la contente pas
Ni amie ni ennemie
Elle voudrait que je danse
À présent couchée
Sur les branches du manguier
À peine un remous
Sur le verre du ciel
Elle retrousse ses plis
Pour ne pas se salir
Je ne suis que boue
Inconnue du futur.

Poétique des îles

J’aurais pu écrire poétiquement les îles puisque se trace au gré de leurs constellations notre destin sur l’océan ; parler du fond de cette résonance, du lapement de l’eau sur les sens et oublier que leur sol volcanique et leurs racines basaltiques sont le seul ancrage qui les empêche de dérader, qu’elles portent en elles le piétinement du temps, de l’époque, du temps, de l’époque, des hommes amenuisés que nous sommes devenus.

Et puis non.
Je n’en ai que faire de la poétique des îles. Des infusions de verdure en homéopathie sublimée, du bleu fallacieux de nos ciels, de nos appeaux à la fluette et maigrelette musique – sinistres pâtres-, de nos appâts en attente comme des filles à la bouche infiniment ouverte
j’en ai marre de mordre et de manger cette poussière-là, de la gratter de mes pattes grêles à la recherche de pépites littéraires
rien à faire rien à foutre des images désarrimées de nos terres
reflets de notre propre misère
images gravitationnelles qui nous lestent de trop de nous-mêmes et nous condamnent à rôder le nez au sol, au ras des terres tondues au vitriol
images de nous-mêmes qui nous font pleurer de l’infinie petitesse de nos songes

Et de ne pouvoir : en faire plus, en dire plus, que les mots n’aient un autre chapeau, quelque chose comme une incandescence, une sorte de brûlure, qu’ils n’aient plus aucun pouvoir que celui de se taire, sauf, évidemment, si l’on parle du haut d’une chaire au nom d’un dieu quelconque ou à l’abri d’une plate-forme – que de suffrages brigués parmi les décombres, que d’espérances semées à coups de matraque (….)

2012-07-05

Mémoire(s) de Corse

Textes inédits recueillis par:Jean-Pierre Castellani et Jean-Jacques Colonna d’Istria

Colonna Editions

Témoignages de : Christine Bottero, Jérôme Camilly, Belinda Cannone, Toni Casalonga, Jean-Pierre Castellani, Marie-Josée Cesarini-Dasso, Jean-Jacques Colonna d’Istria, Robert Colonna d’istria, Lily Figari, Claudine Filippi, Marc Giudicelli, Antoine-Marie Graziani, Dany Mangion-Pompa, Danielle Maoudj, Jean-François Marchi, Catalina Maroselli-Matteoli, Jean-Pierre Mattei, Dominique Memmi, Aristide Nerrière, Jean-Marc Olivesi, Jacques Orsoni, Jean-Noël Pancrazi, Jean-Baptiste Predali, Marie-Amandine Sain- Cagnazzoli, Sampiero Sanguinetti, Arlette Shleifer, Edmond Simeoni, Michel Vergé-Franceschi, Marie-Jean Vinciguerra, Francesca Weber Zucconi.


mémoires de corseLes  contributeurs ayant participé à cet ouvrage évoquent tous un souvenir qui leur est cher et dont le théâtre fut l’île de Corse.

Le libéralisme qui présida à la conception de cette œuvre plurielle comportait, bien  sûr un risque : celui de nous donner à lire des fragments éclatés qu’aucune ligne directrice ne viendrait structurer. Il n’en est rien ! Si le livre demeure un ouvrage collectif, aucune cacophonie ne vient en altérer la substance. Bien au contraire, la trentaine d’auteurs sollicités viennent tous apporter une touche authentique et délicate à un projet dont l’ambition est de révéler au public la complexité et l’hétérogénéité d’une mémoire collective.

Des auteurs connus et moins connus s’y livrent, des événements culturels, historiques, politiques viennent côtoyer des faits divers dont certains sont restés gravés dans nos mémoires tandis que d’autres semblent avoir été oubliés. Au final, nous nous trouvons en présence d’un document émouvant et passionnant éloigné de tout discours officiel et de toute idéologie réfrigérante.

Mais au fond, nous dira-t-on, en quoi l’assemblage parfaitement réussi des ces différents cépages nous apprend-il quelque chose de nouveau sur la Corse ? Le message implicite est qu’il vain de parler d’une identité comme d’une réalité stable dont le périmètre est facilement repérable.

Cette notion d’identité se dérobe à l’analyse même si, de toute évidence, elle a une réalité. Ainsi les référents, ces faits têtus auxquels on a recours sont bien des réalités tangibles : la catastrophe de la Caravelle Ajaccio-Nice,  les événements d’Aléria, l’assassinat du Préfet Erignac, l’affaire des paillotes mais il existe autant de lectures de ces faits que de sensibilités et de parcours personnels. Cette subtile dialectique de l’un et du multiple, ce va et vient incessant entre le particulier, source de vérité incontestable et le général où toutes les théories simplificatrices se perdent est au fond au cœur même d’un ouvrage qui peut se lire comme on l’entend et dans l’ordre que l’on a choisi.

Au moment ou sont publiés de nombreux livres savants sur la réalité insulaire, livres dont il ne nous viendrait pas un seul instant à l’esprit d’en contester la légitimité et l’utilité, voici un modeste ouvrage qui nous présente tout simplement des points de vue, des émotions d’hommes et de femmes qui misent bout à bout se mettent à éclairer ce que nous pensions avoir vu et senti alors qu’il ne s’agissait d’une perception fragmentaire de quelque chose de plus grand et de plus complexe.

Alberto Savinio a écrit : «  Renonçons donc à espérer un retour à l’homogénéité des idées, c'est-à-dire à un type de civilisation ancien et cherchons plutôt à faire cohabiter de la façon la moins sanguinaire les idées les plus disparates et les plus désespérées. »

Le pari d’une telle cohabitation a été tenu pour notre plus grand plaisir.


2012-06-20

René CHABRIERE
animateur du site Art et Tique et Pique Mots et Gammes

voir son site : Art et Tique et Pique Mots et Gammes

rene chabrière  Nous l’avons dit à de multiples reprises, nous ne concevons la défense d’une pratique et d’une langue minoritaire que dans un souci d’ouverture aux autres et au monde. Voici pourquoi les démarches originales que l’on peut trouver sur la toile nous interpellent toujours car les questions qu’elles posent sont aussi les nôtres. Nous avons découvert le site de René Chabrière il y a peu.

Il nous a plu, nous nous y avons musardé et avons tenu à donner la parole à un homme qui est un véritable touche à tout…Voyez vous-mêmes et n’oubliez pas de lui rendre visite…vous ne serez pas déçus

Pouvez vous nous dire qui vous êtes ?

Je me définis comme quelqu’un qui aime la création sous toutes  ses formes et  qui souhaite la faire partager au plus grand nombre. Mes centres d’intérêt  sont situés  dans le domaine artistique et culturel en général.
Par ailleurs  les arts, que je pratique -- et d’autre part  j’affectionne tout particulièrement:, la musique, la poésie, la littérature et l’architecture..

Lorsqu’on visite votre site pour la première fois, on est d’abord surpris par le titre…

Oui, c’est un vieux   jeu de mots que j’aime pratiquer un jeu, entre art et tique  (éthique), et mots et gammes. Il y a donc  une référence à l’écrit  et à  la musique…  l’ensemble correspondant à la sonorité de la comptine  «  Pique et pique et colégram »

La seconde surprise est de découvrir un espace vraiment flamboyant où les textes poétiques épousent parfaitement des œuvres graphiques…

J’en suis heureux  si cela est perçu ainsi…  En fait j’associe une œuvre écrite  et une (ou plusieurs) œuvre picturale : peinture, photo, graphisme, montage, travail virtuel à l’aide de logiciels graphiques mais aussi toute autre  création plastique, généralement  reconnue comme  artistique   mais il peut  aussi y avoir un choix  de documents plus banals .se rapportant à l’actualité. Les œuvres graphiques sont cependant en « parallèle », et non conçues comme une illustration. du texte  (et inversement).

Très concrètement où allez vous puiser toutes ces œuvres picturales et tous ces textes ?

Dans ma banque de données personnelle pour la grande majorité, avec le souci de traverser toutes  les  époques, de l’antiquité  au très contemporain, étant  d’autre part, impressionné par la très abondante production photographique de qualité, disponible de nos jours.
Pour les textes, il s’agit d’écrits dont je souhaite conserver la trace, et la diffuser,  qu’elles  viennent, d’ouvrages  que je possède, où que je « déniche », sur les sites  consacrés à la littérature  et à la poésie.
Dans tous les cas,  je fais une part importante  aux  créations que je considère comme authentiques  ( en tout cas  qui me touchent) et qui sont  l’œuvre  de bloggers, ou de personnes  partageant leur  création par divers moyens : ( FlickR, facebook etc ). Pour moi, tout  est bon à prendre, même  s’il me faut un peu faire  bien entendu une sélection sévère  ( et toujours subjective) …   De toute manière cela  démontre la grande variété créatives  de nos contemporains


Il y a également un certain nombre de textes dont vous êtes l’auteur…Quel est votre conception de la pratique poétique ?

Il y a environ un cinquième de ce qui est présenté  dont je suis l’auteur.
Ma pratique poétique  est venue  de la confrontation avec la création vivante, ;
elle se fait parfois  en écho avec des textes  préexistants, récents ou anciens, et parfois motivée par  des « articles » posés  sur des blogs  auxquels je réponds  sous une  forme  plus originale plutôt que d’écrire seulement:  « j’aime bien… ».
La moitié des textes  dont je suis  l’auteur  correspond  à une motivation très personnelle, souvent liée aux sentiments, à l’actualité  ou à un parcours de paysage, mais je m’efforce toujours d’avoir un langage, qui évite la répétition formelle et je tente de varier les thèmes abordés

Je pratique  ce que j’appelle  le  « frottement  d’images », et j’ai quelquefois recours à  la versification, dont on peut  penser qu’il s’agit d’une  contrainte  désuète. Dans mon esprit elle peut  aider à concevoir  ces  frottements porteurs  d’échos sonores,  donc  de musicalité, à laquelle je suis très  attaché.  

Cette pratique, l’avez-vous découverte en lisant d’autres auteurs ?

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt des œuvres  d’auteurs  du XX° siècle  qui   utilisent des formes  non- conventionnelles souvent issues  du surréalisme.
Quels auteurs particulièrement ?  Paul Eluard, Luis Cernuda, Jean-Claude Pirotte, Yves Bonnefoy, Claude Roy, Claude Esteban… Ils ont  en commun une approche  très  « imagée », due souvent à leur  fréquentation étroite  avec des artistes  et les œuvres d’art, ce qui me parle  évidemment…
Ma création personnelle  est par ailleurs souvent empreinte  de rythmes, de cassures mais aussi d’une certaine fluidité, selon, l’ambiance que je désire installer.
 En fait, certaines de mes réalisations, peuvent être issues d’une photo, d’une émotion musicale (voir plus bas), ou de la description d’un tableau,  ou de tout autre œuvre plastique
Il arrive que certaines réalisations soient plus « caustiques » que d’autres, dans le sens  qu’elles vont  affronter certaines problématiques  d’actualité : la guerre, l’environnement, les idées  reçues, la politique, la mythologie…Elles peuvent donc être perçues comme provocatrices et ironiques.
 Si elles prennent  l’apparence de la poésie, elles sont plutôt, en fait, des pamphlets dans le sens où la sonorité et la recherche esthétique passent  au second plan,  au profit de la signification du message.

Le graphisme, la poésie….mais aussi la musique me semble-t-il…Ne seriez-vous pas à la recherche d’une sorte de nouveau langage ?

Tout écrivain digne  de ce nom ne peut concevoir  son œuvre qu’avec le rythme, le souffle, la longueur des phrases, les  frottements d’images et de sonorités.  L’amour des  mots fait que, beaucoup d’écrivains et de poètes  sont, en fait, des musiciens,      ce qui revient à dire  que leurs textes  peuvent se lire   comme une  véritable suite musicale  - une sorte de retour à l’oralité.
Cette proximité, lorsque les textes sont mis en musique est évidente,  comme elle est évidente dans la pratique  actuelle  du « slam ».

Etant d’abord plasticien  (peintre), je suis parti quelquefois  d’œuvres musicales, pour  essayer  d’en amplifier le sens.  C’est ce que j’ai fait, - en peinture - à partir de musiques issues du jazz (Bill Evans, Coltrane, Wayne Shorter), ou de musiques  contemporaines  ( Tristan Murail, Giacinto Scelsi  ),
Pour les textes, il m’arrive  aussi de faire appel au rock, à la chanson et à la musique classique… en partant pour les deux premiers des textes  mêmes  qui y sont  contenus   ( et de leur traduction, que je vais réinterpréter) .
C’est, par exemple, ce que j’ai fait avec  Bob Dylan, Lou Reed, Patti Smith, Anthony & the Johnsons, Arthur H …
Pour  répondre plus directement à votre  question, certains ont essayé  de faire la synthèse entre plusieurs formes  artistiques, par exemple  le compositeur Alexandre Scriabine, qui a élaboré des théories, sur la couleur, P Picasso, qui , outre son travail de plasticien, est aussi auteur d’une œuvre poétique…
 En fait nous sommes les témoins d’une époque, et nous avons la liberté   d’en restituer les sensations  qu’elle nous inspire.  Qu’on parvienne à s’investir d’une manière originale dans un domaine, n’empêche pas une  incursion  dans  d’autres secteurs. Ces domaines ont tous  leurs langages  et leurs  contraintes  propres, mais il possèdent également aussi quantité de similitudes.  Peut-on parler d’un nouveau langage ?, Je ne le pense pas, je parlerai plutôt  d’une approche multiculturelle, Il est vrai que la perception et la diffusion de ces nouvelles approches sont facilitées par les  nouveaux médias que nous utilisons tous.

Deux poèmes de René Chabrière:

 

Colonnes de mémoire   

Bien au delà de la corde  *
Ce morceau d’arc de terre
Qui tend la distance
Et nos différences

J’ai perçu l’inversion du monde
Comme si,  la tête en bas
Mes pieds étaient collés
Sur le socle du ciel

Et j’avais à mon appui
D’immémoriales légendes
Des arbres sacrés
Dont les racines buvaient

Le ciel, et supportaient
Le monde de leurs pattes épaisses
Que le poids des siècles
Avaient plissé de mémoire

Enfouissant en profondeur
Au cœur de la sève fibreuse
Le passé douloureux d’une
Afrique à l’avenir incertain.

RC  - Janvier 2012

*  au sens géométrique du terme  la corde est une droite qui joint deux  extrémités  d’une  courbe -  comme il est fait allusion ici, à deux endroits différents de la courbe terrestre.



Laissés pour compte

Il pleut  des personnages, en habit de ville
Raides comme des soldats de plomb
En contre-jour de lampes d’un destin immobile
Ne traçant que vers le plus long
 
Les hommes s’étalent dans l’alcool
Et ne cessent  de revenir en arrière
A même la dure surface de béton, du sol
Tatouages bleutés de leur mémoire de chair.
 
L’humanité a la gueule  de bois,
La parole creuse, mais prolifique
…  elle nous revient  de guingois,
Au lent bal des années pathétiques.
 
Il pleut des personnages, clones de camarades
Egalité, éternité, fraternité
Et fête en marmelade
C’est ce qui fait la liberté
 
De tous les laissés pour compte
Ceux aux habits raidis
Au rendez-vous de la honte
De leur vie, le taudis
 
Au bal de la soupe  populaire
Qui n’a , au goût de paradis
Que l’amer de l’en- terre
Cercle de misère, et des maudits.
 
               RC      10 juin 2012




2012-06-09

Saint Jean des Poètes: le pari de J. J. Colonna d’Istria
22, 23 et 24 juin 2012
Hameau de San Benedetto, Alata.


colonna d'Istria  3 journées consacrées à la poésie, c’est, en soi déjà, un événement …Y associer le chant, la musique et des poètes venus d’ailleurs voilà qui devient véritablement exceptionnel et tout à fait stimulant pour la créativité.

Plus que jamais, nous avons besoin de respirer l’air du large, de nous ouvrir à d’autres voix, d’échanger, de confronter les points de vue et les modes d’approche.

Nous avons souhaité présenter dans cette news, une petite interview de Jean Jacques Colonna d’Istria qui est à l’origine de cette initiative ainsi que le programme de ces trois journées.


Comment est née l’ idée d’organiser cette manifestation largement consacrée à la poésie ?

Après que l’éditeur que je suis, a fait le constat suivant : contrairement aux  idées reçues, aujourd’hui bien plus qu’hier, la poésie plait, se vend, s’achète. Il y a un regain depuis quelques années. Ce constat m’a incité à la mettre en valeur en organisant d’abord des signatures, puis des rencontres, enfin des manifestations culturelles autour des poètes que j’éditais. Des  événements dans lesquels la poésie trouvait sa place tout naturellement. Ainsi l’an dernier l’organisation de la première «  Saint Jean des poètes »,  à San Benedetto.

On affirme souvent que la poésie et les poètes sont aujourd’hui inaudibles…Qu’en penses-tu ?

Inaudibles parce que nous ne comprendrions pas le sens des poésies,  j’imagine ? Si c’est vrai pour quelques textes, comme l’ont été des poètes de toutes les époques comme Héraclite ou Apollinaire...Mais c’est alors encore plus vrai pour la philosophie, voire pour certains romans et très souvent, en tous cas, pour des essais ! Non, ni la poésie, ni les poètes sont inaudibles aujourd’hui, bien au contraire me semble-t-il ! Seule la poésie peut aujourd’hui répondre aux préoccupations légitimes des gens qui réfléchissent encore un peu ! Neruda, Eluard, Aragon sont-ils inaudibles ?


Il y aura de nombreux poètes étrangers présents …Quel message souhaites-tu faire passer en ouvrant de cette manière cette manifestation sur d’autres langues et d’autres cultures ?


D’abord  montrer que la poésie est un chant universel ! Dans une langue ou dans une autre, que l’on en comprenne le sens ou pas, la poésie chante, à nos oreilles ouvertes, le message de l’autre, sa joie ou sa peine, son bonheur ou son malheur. Je pense aussi que la poésie est un terreau commun à tous les hommes et que c’est par la poésie qu’ils se comprendront,  qu’ils s’accepteront et ne se feront plus la guerre. C’est une utopie, mais nous devons y travailler sans cesse, comme on  escalade sans cesse le rocher de Sisyphe sans toujours en être conscients.

La musique, le chant seront également de la partie…Est-ce à dire que les frontières entre les diverses pratiques artistiques sont poreuses ?

Bien sûr, et pour cause, elles sont poreuses ! Il n’y a pas de pensée bien reçue qui ne soit,  exprimée sous une forme ou sous une autre,  accessible  à l’un de nos sens : chacun la recevra en fonction de son aptitude, qui à entendre la musique, qui  à écouter le son de paroles  chantées, scandées ou simplement déclamées, qui trouvera la clé dans les couleurs d’une peinture abstraite...L’art ne se morcelle pas en tranche. La Musique la poésie, la peinture, la photo, le cinéma ne sont que les différents visages de  l’art, c’est à dire de la pensée humaine. L’art est une mosaïque.


Un autre élément m’a frappé : cette première journée consacrée aux enfants…S’agit-il d’une démarche pédagogique ou d’un hommage à ce que l’on présente souvent comme l’âge d’or de la création ?

Ni l’un, ni l’autre n’ont été les moteurs de ce choix qui est venu tout naturellement après avoir prononcé le mot «poésie»....Peut-être plutôt alors un hommage, je dirais plus volontiers, un retour à l’enfance...celui, ce temps ou l’on apprenait des «  récitations »...L’hommage est là. Un peu comme Camus, dans «  le Premier homme » qui remercie monsieur Germain, son instituteur de lui avoir permis d’être ce qu’il est devenu. Merci la poésie.

 


                                                                       Le Programme

 



Vendredi 22 juin

Une grande partie de la journée est consacrée au jeune public. Plusieurs écoles seront présentes et les animations placées sous la responsabilité de Martin Wenz, animateur pédagogique et de Magali, secrétaire administrative de l’O.C.C.E.

● 9h15 à 11h 15: Echange de lectures, et écriture de poèmes... avec Sandrine Statuto, journaliste à France3 Corse Via Stella et l’écrivain Jérôme Camilly .
● Contrepoint  musical avec Laurence Babiaud, altiste, André Nizard, saxophoniste et Serge Lodi, violoncelliste.
● 11 h 15. Transcription des poèmes sur les cartes fournies par l'OCCE pour le lâcher de ballons.
    
● 13h 30. Lecture théâtralisée des poèmes écrits le matin.
    ● 14 h : Lâcher de ballons...
    ● 15 h : Reprise de lecture de poèmes ; échanges entre les enfants de l’école
    ● 17 h.: Elisabeth Paccioni - Chessa  lit ses poèmes sur des musiques qu’elle a choisies.
● 18h. Concert de luth par Tsiporah Meiran
● 21h.30 : Spectacle : «  Tutti in piazza ».  
● 22h. 30. Improvisations de poètes en langue corse  avec Auguste Fantoni,
    
    Samedi 23  juin
   
 ●10 h/ 12h Lectures par Sandrine Statuto et Jérôme Camilly,
        Poètes algériens : Samira Negrouche, Zineb Laouedj, Téric Boucebci.
        Poètes irlandais : Martin and Bertha, Fred Johnson-Chairperson et Brian Mooney.
 ● Contrepoints musicaux avec Laurence Babiaud, altiste, André Nizard, saxophoniste et Serge Lodi, violoncelliste.
    
 ● 14h/17 h Lectures par Sandrine Statuto et Jérôme Camilly de textes des poètes insulaires
 ● 18h « Escale poétique" : une trentaine de textes poétiques (corses et français) lus  par Norbert Paganelli et Henri Etienne Dayssol.
● 19h. présentation officielle, du livre :« Mémoire(s) de Corse » en présence d’auteurs y ayant participé : Christine Bottero, Jérôme Camilly, Jean-Pierre Castellani, Marie-Josée Cesarini-Dasso, Jean-Jacques et Robert Colonna d’Istria, Lily Figari, Claudine Filippi, Marc Giudicelli, Antoine-Marie Graziani, Danièle Maoudj, Catalina Maroselli-Mattéoli, Jean-Pierre Mattei, Dominique Memmi, Aristide Nerrière, Jean-Marc Olivesi, Jacques Orsoni, Sampiero Sanguinetti, Edmond Simeoni, Marie-Jean Vinciguerra, Francesca Weber Zucconi…

● 21h.30. concert du groupe «  Manât ».
● 23 h. Allumage du « Feu de la Saint Jean ».


        Dimanche 24 juin
    
●10 h. Débat sur le thème: « Que peut la poésie dans un monde toujours plus complexe ?

                                             La poésie a-t-elle un avenir ? ».
    
●13h. Repas de clôture
    
    
    
    

2012-05-29

3 poèmes d’Angye Gaona traduits en corse

Revue poétique La voix des autres, n° 5, mars 2012

 

angye gaona  La Voix des autres a consacré un cahier spécial à l’œuvre poétique d’Angye Gaona, poète colombienne en délicatesse avec la justice de son pays et dont nous avons soutenu la cause dans une news précédente. La courte note liminaire de ce billet est largement empruntée à ce cahier auquel nous tenons à rendre hommage.
Née en 1980, Angye est membre de la revue Prometeo et de l’équipe organisatrice du Festival international de poésie de Medellin. Nombre de ses textes sont présents dans diverses anthologies et elle jouit d’une renommée qui dépasse largement les frontières de son pays puisqu’elle est traduite en de nombreuses langues.

Son premier ouvrage (Naissance volatile) a été publié en 2009 et un poème expérimental ( Les fils du vent) est en ligne sur le site www.wix.com/viento/viento.
Elle a remporté, en 2011, le Prix du Salon métropolitain des arts et devrait participer à l’exposition internationale « Surréalisme 2012 », si elle n’est pas emprisonnée d’ici là….

 

Chemin

Le chemin est entré par la fenêtre
comme une branche qu’emporte l’orage

Il pleuvait
Des noms aigus tombaient gravement
entonnés d’en haut
appelés à rouler sur les trottoirs

Les maisons devinrent chemins
ou furent traversées par eux.

La lucidité s’empara des maisons
Leurs habitants cherchèrent les terrasses
montèrent et levèrent leur front avec ferveur
vers le rayon qui révéla le chemin
juste un instant.

Chjassu

U chjassu hè intrutu pà u balconu
com’è  branca stracinata pà timpurali

Piuvìa
Calchi nomi acuti cascàiani cù gravità
intunati da insù
fatti pà scora annantu à i tighjata

I casi duvintètini  chjassa
o funi travirsati da iddi

A lucidità si piddὸ  I casi
I so abitanti cìrconu  I tarrazzi
cuddoni  è pisoni  u fronti cù firvori
versu u raghju chi musciὸ  u chjassu
ghjustu un mumentu.

***

Le miroir du sang


Je regarde couler mon sang
dans la maison maternelle.

Veille
un éclair de fureur coupe les mots
avant qu’ils n’atteignent le foyer.

Demi-sommeil,
des glaces blessées tombent avec fracas,
criant : « regarde-toi dans cette surface ;
c’est celle de ton sang.

Sommeil,
la rupture est nourriture de chimères
et salon
où je reçois mes morts,
les quasi-morts,
formant leur image à côté de la mienne et
me rappelant, me permettant de voir le perçant,
le tranchant lancinant de mon sang sauvage,
en état constant de non-conformité
Pierre qui mue et dégringole ;
lac qui bout pulvérisant ses molécules.

Je regarde mon sang,
qui quitte son lit,
se répand aux alentours ;
tombe et s’infiltre dans le sol
de la maison maternelle.


Spechju di u sangui

Fighjulgu scora lu me sangui
in a casa materna.

Veghja
un accèndita di stizza intazza li parolli
nanzi  ch’iddi franchessini u zuddu.

Mezu sonniu,
calchi spechja ferti si ni cascani cù fracassu,
briunendu ; « mirrieghjati annantu ;
hè u to sangui.

Sonniu,
l’inzecca hè pranzu di chimera
è salonu
induva ricevu li me morti,
i quasgi morti,
custituendu a so màgini vicinu à la meia è
ramintendumi, pimitendumi di  veda l’acutu,
u taddulancinenti di lu me sangui salvaticu,
sempri in nὸ- cunfurmità.
Petra chì muta è tumbulieghja
lavu chì boddi  mittendu in pezza i so muliculi.

Fighjulgu lu me sangui
chì sorti di u so letu,
si sparghja à l’intornu ;
casca è s’inzirba in a tarra
di a casa materna.

***

Sud


La route rêve qu’elle mène à la mer
alors qu’elle gravit le volcan
ou traverse le grand marais.

La route au bord de l’océan
se souvient de la neige et de l’aveuglement,
du secret de la lagune
du babil de la jungle.

La mémoire de la route est nomade :
les souvenirs traversent le temps dans tous les sens,
mènent par ci, par là.

La route cueille des parfums évanouis,
laisse des hardes oubliées et des regards brisés,
elle contient des adieux qui, multiples,
se réfractent dans le rétroviseur.

Parfois elle revient, la route,
apportant avec elle
paysage âge trace.


Meziornu

A strada sunnieghja ch’idda cunduci à u mari
quand’idda s’attipa à u vulcanu
o traversa u paddulonu.

A strada vicinu à l’oceanu
si n’inveni di a nevi è di cicàghjina
di u sicretu di a lacuna
di a batachjulera di a giungla

A mimoria di a strada hè andaciana :
I ricordi trapani u tempu in tutti I sensi,
portani par quì, par culà.

A strada accoda parfumi svaniti,
laca attracci scurdati è sguarda svrimbati,
cunteni addii numarosi chì
si rispichjani in u ritrovisori.

Calchi volta, a strada volta
purtendu cun idda
paisaghju, tempu, vistica





2012-05-10

L’enfant et la poésie


l'enfant et la poésie  L’association Entrelignes est, de temps à autre, sollicitée par les écoles afin de faire découvrir la poésie aux enfants.
Aux lectures de poètes connus et inconnus, lorsque j’anime ces interventions, je préfère inviter les enfants à composer eux-mêmes un texte en leur fournissant quelques  pistes qui, au départ, les surprennent.

Un mot, un simple mot leur est donné pour qu’ils puissent commencer à écrire un premier vers puis la feuille passe de main en main, à charge pour chaque participant d’y ajouter un vers supplémentaire.

Parfois la « contrainte » est de reprendre le dernier mot du vers précédent, parfois d’inclure dans le texte un mot ou un verbe imposé ou bien le nom d’un objet se situant à proximité.

A la fin de la séance les feuilles sont rassemblées et le message qui leur est donné est le suivant : « avec tous ces matériaux, un poème naîtra… ». De fait, si tout n’est pas retenu, rares sont les vers ou les portions de vers qui sont véritablement modifiés, la démarche consiste plutôt à opérer une sorte de collage afin que jaillisse un texte qui soit une réalisation collective.

Il arrive qu’un premier « collage » soit effectué en cours de séance, lorsque le déroulé de la séance et le temps qui nous est imparti le permettent mais, la plupart du temps, cette opération est effectuée dans les jours qui suivent, en dehors de la présence des enfants.

Au départ, les enfants sont déconcertés et posent de nombreuses questions, voulant saisir la logique de la démarche puis le caractère ludique de l’approche leur fait, peu à peu, découvrir les ressources du langage et les plus réticents deviennent assez rapidement les plus productifs.

Le choix d'un titre se fait souvent grâce à un brain storming suivi d'un vote.

Voici donc présentées trois productions qui correspondent à trois interventions au sein d’établissements scolaires ou de bibliothèques.
La seconde intervention présente la particularité d’avoir été effectuée par mails lors d’échanges instantanés organisés sous l’égide de l’OCCE de Corse du Sud. Parce que le dispositif le permettait, la « finalisation » des textes a été effectuées en temps réel, ce qui a beaucoup amusé les participants.



Hier et aujourd’hui à Sainte Lucie de Porto Vecchio (Juin 2011)
Oghji è arisera  in Santa Lucia di Purtivechju


Hier à Santa Lucia di Purtivechju un cheval dormait dans le pré
Nous ne le savions pas
Et la Joconde non plus
Il y avait pourtant de beaux visages autour de lui
 Et même un chien perdu
Qui ressemblait au mien

Mais à l’école de tous les âges nous rêvions en silence
À la pluie bleue qui tombait en hiver sur les voitures qui passaient
À la neige dont nous faisions parfois des bonhommes
Aux ours qui hibernaient lorsque les arbres n’avaient plus de feuilles
À certains pays comme le Liban ou le Portugal

Santa Lucia una scola pà tutti i nosci sonnia
(Sainte Lucie une école pour tous nos rêves)
Inutile de regarder le ciel  les murs de la classe nous suffisent pour rêver
Et nous rêvons sans quitter notre voisinage
Nous rêvons
À l’éternelle odeur du lin dans les champs
Aux étoiles scintillantes que nous ne voyons pas
Au pollen des fleurs que les abeilles inlassablement butinent

Notre voisinage empli de jonquilles
Qui envahit soudain l’univers des maisons
Pour en chasser le soir
Et y installer l’aube inlassable de nos fantaisies

C’est un camembert qui chasse les souris
C’est un gruyère qui pactise avec les rats
C’est la vitre de mon cœur qui se ferme sur celle de tes yeux
C’est moi qui chante « Just can’t get enough »
C’est un poisson d’or qui dort dans une flaque de nuit
C’est un temps d’automne et il neige des fleurs
C’est l’histoire qui  raconte une histoire qui n’est même pas la sienne
C’est aujourd’hui à Sainte Lucie
Qu’un cheval s’est éveillé dans le champ d’à côté

Mais de quoi donc demain sera-t-il fait




Ecoles de Sari d’Orcino, Piana, Peri, Ota, Sollacaro, Bocognano, Gialla, Conca  et en collaboration avec l’OCCE. (mars 2012)


Toi et Moi

Je venais des étoiles
Le soleil illuminait ma vie
L'enfant aussi est un petit soleil
Son océan est bleu mais coule en sang
Demain un nouveau jour viendra
Avec des arbres à fleurs dorées
Viens avec moi autour de la Terre
J’irai avec toi au bout de la nuit
Et  mon cœur demain s'ouvrira à la vie


Ensoleillé

Un grand soleil éclatant illumine ma vie
Je  m'évade  vers  un  autre  monde
Pour toujours je serai  un enfant
Un enfant du Brésil qui aime le soleil
Un véritable petit soleil
Aux éclats  brillants se reflétant  vers l’immensité
Dans mes rêves  il me transporte vers ailleurs


Une belle journée

Le soleil adore les enfants
Car le soleil est un enfant
Dont le cœur  brille  quant  il  se  met  en  joie
Petit soleil
Tu rêves  de jours   heureux  et  enchanteurs
De  diamants  étincelants  sur l'eau
Tu rêve tout éveillé
Tu veux aller boire, gigoter, serpenter, manger, t’envoler et rigoler
Et rêver et jouer et surtout aimer, espérer et nous faire rêver




Les couleurs . Bibliothèque de Propriano (Mars 2012)

L’enfant rêvait dans le printemps des fleurs.
La lune en plein vent
rêvait aussi aux couleurs
que chantait une guitare.
Couleurs chaudes, couleurs froides
couleurs dorées comme la rue où l’enfant marchait
tout près de la maison.

Une étoile près du soleil dansait.






2012-04-18

Francescu-Micheli Durazzo

Una piccula discursata...


François-Michel Durazzo  Natu in Parighji in u cinquantasei, Francescu-Micheli Durazzo hè prufissori di latinu è di grecu in Khâgne è hypokhâgne. Ma quissa ùn li basta, appassiunatu par i lingui stranieri, hà traduttu in francesu è in corsu parechji autori di naziunalità è di lingui diversi (catalana, spagnola, purtughesa è ancu turca, araba...). Veni à di chè l’omu ùn hè micca calchissia di cumunu !

Sareti cunviti quand’è vo sapareti chè hà dinò traduttu in francesu u rumanzu famosu di Dalzeto, Pesciu anguilla sottu à u titulu Pépé l’Anguille, in l’edizioni Fédérop, dopu avecci uffertu a bedda antulughjia di i pueta corsi d’oghji : A Filetta in l’edizioni Phi (Lussemburgu) è publicatu un libru di puisia in lingua corsa indè Albiana (Finitarri).
Stu gustu pà a puisia hè soiu dipoi l’anni di ghjuventù, nanzi ch’iddu fundò, à vint’anni cù Monique Royer, u Centre d’Action Poètique in piazza da u sittantasei à u nuvantasetti.
Ci vularia più d’un filaru par cuntà tuttu ciò chè l’omu hà fattu o hè in traccia di fà...

Incu sta chjocca, emu vulsutu parlà un pucareddu di litaratura è di puisia...Attinzioni, ùn hà micca a lingua in istacca, l’omu...

Vulemu ringrazià, tremidù, u nosciu amicacciu Antonu Sampieri d’avè ghjittatu un ochji spertu annantu à sputichezza di a noscia parlata.


Sè calchissia chì scrivi è chì traduci mondi pueta stranieri in lingua corsa è francesa, è a prima quistioni chì mi veni hè di dumandatti s’iddu ci hè calcosa di cumunu in tutti issi opari chè tu hà travaddatu ?

À chì traduci unu o pochi pueta, masimu quiddi chì currispondini à un univarsu parsunali è intimu, quiddi chì pudariani essa ancu una surghjenti di ispirazioni, è à chì traduci l’autori chì li cascani in manu. À chì hè filici s’iddu si ni stà sempri in paesi, à chì a si sciala in viaghja. À chì passa a so santa vita cun una sola donna, à chì faci l’amori cun tutti i beddi ch’iddu trova par istrada. Eiu sariu di ssi traduttori chì viaghjani, chì passani da un mondu à l’altru, da una lingua à l’altra. Ma ùn vali à dì chì par mè tutti i puisii sighini di a stessa trinca. Sò diversi, poni ùn avè nudda chì assumiddi una à l’altra. Spergu chì ci sighi omancu tra u pueta è mè calcosa chì si chjami puisia, in u sensu più universali è più schiettu di a parola.

Ghjustamenti chì saria, par tè, a difinizioni più bedda è più ghjusta di a puisia ?

Ghjusta, ùn possu dì s’idda sarà ! Ma, quant’à mè, possu accirtà ch’idda saria un’arti di veda, di fighjulà u mondu, chì ùn si ferma micca à fior’ di a rialità, sarà piuttostu un modu di veda da culandi à a rialita. A puisia hè com’è i spichjetti, dissi una volta un amicu pueta francesu, ghjova pà veda meddu. È comu hè chì ci aiuta à fighjulà ? Libara a menti e, par via di analughjii fattivi i prufondi, ci avvicina à a rialità, ci parmetti di cunnosciala. Dunca, ci hè una diffarenza maiò da una scrittura puetica chì puiteghja, chì dici a rialità aduprendu parolli ricircati, rari, anticogni à una scrittura chì inghjenna, chì crea da veru. Si tratta di francassi di l’abitudini, di tutti l’usi, è di sapè fighjulà i cosi cun ochja novi, com’è u gran pueta turcu Orhan Velì chi scrissi “ùn aghju mai pussutu avvizzammi à i cinqui dita di a me mani” Hè propriu st’arti straurdinariu di veda cun ochja novi chì mi carba mondi in a puisia muderna è chì ci porghji sempri suspresi novi.

S’e capiscu bè, rivinimu à l’antica difinizzioni di a puisia di i Grechi: u pueta saria quiddu chì faci opara di criazioni urighjinali lampendu unu sguardu novu annantu à rialità ? Bastarà issa difinizzioni...?

Ciò ch’iddi ni dicini i Grechi ùn hè micca què, mi si pari. Pà i Grechi antichi, u pueta era a boci di un diu. U pueta era entusiasmos (ἐνθουσιασμός), visitatu da u diu chì parlaia cù a boci di u pueta. Questa hè l’ispirazioni pà i Grechi. Eiu ùn ci credu manc’appena. Forsa, calcosa succedi indrintu, in ciò chì si pudaria chjamà a “vita interna”. A menti umana t’hà a capacità di metta in rilazioni fatti o cosi chì, in apparenza, ùn ani nudda da fà una cun l’altra, ma chì missi insemu mettini à palesu una virità nova. A musica di u cantu sprema sta parolla è u trasportu liricu rispechja sta virità, a faci cantà in l’anima è in a musica di a lingua.

Aghju a primura, avali, ch’è tù mi parlessi un pocu di ciò chì si passa in Corsica. Cunnosci bè a noscia litaratura, ha publicatu un’antulugia di a puisia corsa ughjinca è, a sapemu tutti, porti un ochju arrutatu annant'à ciò chì si passi indè no....Allora comu si porta a puisia in a noscia isula ?

Ùn vurriu chì i me parolli fussini intarpritati mali, s’e piddu u risicu di fà una critica appena dura di ciò chi succedi in Corsica, ma circaraghju di essa pusitivu quantunca. Ùn si pò ghjudicà a puisia corsa senza fà u paragonu cun a puisia d’altrò. Cuminciaraghju pà chjamà puisia corsa a puisia scritta in lingua corsa, è puisia francesa a puisia scritta in lingua francesa. I pueta corsi più intarissanti, à capu di una pruduzzioni diviziosa, sò di lingua francesa : eiu pensu à jean-Louis Giovannoni, Jacques Lovichi, Marcel Migozzi è Marie-Ange Sebasti, pudariu cità quattru o cinqui altri pueti, com’è Agostini è Fusina stessu, quand’iddu scrivi in francesu, Marie-Paule Lavezzi, pueta simbolista à l’antica ma di valori. Quisti qui sò ancu i pueta chì meddu cunnoscini a puisia ughjinca di lingua francesa o di altri lingui. I pueta corsi di lingua corsa, pà a parti maiò, leghjini pocu è micca i pueta d’oghji, for’ di a noscia pruduzzioni isulana, è appena pudariani cità cinqui pueta stranieri di a so leva. Sò pochissimi quiddi chì sò intarissati pà ciò chì si publichighja da mari culandi. Ciò spiega parchì sò firmati intrappulati in a tradizioni pasturali di u chjama è rispondi, o influinzati da uni pochi di puisii francesi imparati in iscola. Più di dui centu pueta ci sò inde no, cuntò una volta Ghjacumu Fusina, parlemu di quiddi chì ani publicatu ommancu una puisia in una rivista. Di u stessu modu Jean Rousselot, magnificu pueta francesu mortu dapoi calchì anni, avia cuntatu 40 000 pueta pà a Francia sana, in l’anni sittanta. S’è no fighjulemu u cifru di i venditi in cuntinenti, chì ùn supraneghjini quasgi mai middi copii par libru, a sapemu, la ghjenti scrivini, parchì rispondini à un bisognu trimenti di sprissioni, ma ùn leghjini micca, nun solu in Corsica ma ancu altrò.

Mà hè cussi dapartuttu mi pari è ùn ci hè nienti di particulari à a Corsica in ciò chè tù dici quì...

U problema hè u stessu dappartuttu. Allora in Corsica, ci hè ancu u prublema di a lingua. Finu à l’anni uttanta quiddi chì erani capaci di inghjinnà in corsu, à spissu, ùn aviani a cultura sapienta, aviani inveci a cultura paisana, muntagnola, ricca assai. Basta à stà a leghja parpena a puisia di Ghjuvan-Paleddu Codaccioni par capilla, a lingua hè par sti pueta un arnesu pà parlà di a machjia in fiori, di u tempu chì Berta filaia, di mamma è di bapu ; di a stessa reffica, ci hè Ghjuvanteramu Rocchi, bon pueta à l’usu d’una volta, è Santu Casta chì ammaestra a lingua com’è puchissimi, ma chì d’apressu à mè hè firmatu anch’iddu in a linia di a puisia tradizionali com’è d’altrondi Lisandru Muzy. Ordunca u littori d’oghji aspetta unu sguardu novu, voli essa suspresu.

Mà i cosi sò cambiati cù u riacquistu, ùn hè ?

Cun u riacquistu, a lingua pidda un antru valori è videmu affaccà in rivisti com’è Rigiru è dopu in Bonanova certi puisii di un antru liveddu : A puisia di Geronimi, intitulata Rigiru, veni à dì riiru in sartinesu, hè in se stessa un opara maiò. Mi bastaría d’essa statu capaci di publicà solu sta puisia.
Ghjunghji ancu un pueta di prima trinca cun Ghjacumu Biancarelli, gran littori di Guillevic, immensu pueta di reffica brittona chì cambiò a puisia di lingua francesa à parta si da u dopu verra cun Terraqué è a francò da u surrialisimu. In a stessa leva ci sò Ghjuvanghjaseppiu Franchi è Lucia Santucci, ancu sì ùn si po’ dì ch’iddi, com’è Geronimi, ani publicatu abbastanza pà costruì una opara. Una vintina di puisii, ancu di prima liveddu, ùn hè tantu affari. Di Rinatu Coti, diciariu chè, cacciatu una dicina di puisii di gran valori ch’e aghju missu in l’antulughjia A Filetta, a so puisia di tonu murali m’intaressa pocu. Dopu, Sonia Moretti, quandu hè sciuta a Filetta, ùn avia ancu publicatu u so sicondu libru. I puisii di u prima erani, mi pari, primi passi di pueta ghjovani. Avali, ci voli à cuntà cun idda, u sicondu libru lampa unu sguardu attenti, ghjinarosu è intinnaritu annantu à rialità chì mi pari piena di divizii è di qualità criativi. Di Patrizia Gattaceca, pudariu dì appena a listessa cosa. In mezu a u prima libru, L’arcubalenu, c’erani pochi puisii chì mi pariani intarissanti, ancu sì u sensu di a lingua, di a musica, l’estru pueticu, c’era senza dubbitu, ma cun i dui libri sciuti dopu, si palesa una pueta straurdinaria, masinu in u so últimu libru publicatu incù a traduzzioni di Dumenica Verdoni, a traduttrici più dutata di u mondu chjucu di i lettari corsi.

Eccu una manata di pueta intarissanti mà , mi faria piacè chè tù mi dissi quali hè, o quali sò, quiddi chì ti piacini di più ?

Ma u pueta più intarissanti di oghji hè, d’appressu à mè, Alanu di Meglio. In sicondu pianu pensu chì ci hè u me caru Ghjacumu Thiers, Pasquale Ottavi, autori di calchì puisii di valori, Marcu Biancarelli, pueta narrativu, è senza dubbitu Stefanu Cesari, pueta difficili, di gran cultura, di tradizioni surrialista. À dilla franca, u fattu stessu di scriva in corsu hè una furtuna, quali a sa sì pudariami truvacci un aditori in lingua francesa? In fatta fini, in mezu à dui cintunarii di pueta corsi, dui o trè boci degni di sparghjera in altri lingui ci sò, è mi pari una affarona pà una cumunità di dui middi parsoni capaci di leghja in corsu. Ben intesu, ùn cunnoscu micca tutti i pueta corsi, è ci sarà calchì pueta intarissanti chì ùn aghju micca lettu.

Ti voddu ringrazià par avè datu u to parè incù sincirità è vulariu, avali, chè tù mi parlessi di a to puisia, quidda chè tu scrivi tù. Era sciutu Finitarri, deci anni fà, è m’era piacciuta a to manera di fà cantà a to stracciatura... Induva ni sè à tempu d’oghji ?

Eiu, l’idea di fà u pueta o di fà opara ùn m’intaressa micca, forsa parchì ùn mi ni sentu capaci. M’intaressa u di più u campà in puisia. Aghju scrittu trè libra. Finitarri cun u meddu chì m’era firmatu di dui centu puisii piuttostu cattivi, ch’e scrivalucciaiu in u me cantu, à l’epica ch’e ùn vultaiu più in Corsica. Eiu, socu natu in Parighji è aghju campatu a vita di l’immigranti chì, quandu ghjunghjini i vacanzi, piddani u trenu o a vittura pà imbarcassi in Marseglia pà l’isula. A lingua corsa era parti di u cuntestu statinali è famiddari, ma à un liveddu piuttostu bassu. Quand’e aghju missu à scriva puisia, t’aviu quindici anni, è scriviu in francesu puisii trimenti d’estru simbulistu è dopu surrialistu, imitazioni di Beaudelaire: unu spaventu ! Un di ssi ghjorna, ci vurrà à brusgialli tutti. Quand’e so passatu bascigliè, aghju suvitatu i lizzioni di corsu di Pasquale Marchetti in u liceu Lavoisier di Parighji è mi socu resu contu chì u corsu t’avia una scrittura è ch’e pudiu anch’eiu scrivacciulà in corsu. Duranti vinti cinqui anni chì ùn m’eru cunturratu in Corsica, – salvu una volta pà funziunà à Bapu, vultatu in Sartè, dopu appena vent’anni in Parighji –, aghju scrittu puisii, sempri in corsu, pà renda l’isiliu menu grevu, è mi paria ch’e scriviu meddu in corsu chè in francesu. Sta boci mi tinia compagnia in certu modu. In sti puisii, circaiu di riveda i nosci spondi, parlaiu di l’infernu di i tighjati parighjini. Ben intesu, ùn hè micca vera, ùn scriviu meddu in corsu chè in francesu, ma era un’illusioni nicissaria. Diciaremu chì, scrivendu in francesu era impussibuli di ingannammi, mentri chì u me corsu strampalatu strascinaia calcosa di u sintimu di l’itarnità ch’e aviu scupartu in a me zitiddina è mi paria più bonu.

Finalmenti, quantu libra scritti in corsu sὸ stati publicati ?

Via, tutti sti provi di puisia ani inghjinnatu tre libra. Finitarri, chì t’hà una virsioni inedita più lunga che quidda publicata, parechji pezzi so stati publicati in altri lingui da amichi pueta chì ani vulsutu ringraziammi dopu tradutta a so puisia (purtughesu, rumanu, talianu, spagnolu…). U libru di i culori, chì hè statu publicatu in parechji rivisti, è un terzu chì riunisci più di centu puisii, chì ùn hà unità è ùn a so sì un ghjornu t’hà da escia è sì vali a pena. Innò, ùn mi ricunnoscu micca in a figura di u pueta, in a figura di u scrittori. Prifiriscu masimu traducia una puisia bona chè publicà una puisia di meu chì vali pocu è micca. Un più chì mi piaci hè di campà in puisia, di leghja è scriva, veni à dì traducia, parchì hè ciò ch’e sò fà. Di me com’è pueta si pudaria dì chè la montagne a accouché d’une souris, forsa parchì solu possu impinnà in corsu è ùn aghju pussutu ammaistrà a lingua com’è ci vurria par essa unu scrivanu veru. Ma pudariu ancu drumbascià u dittu è dì chì la souris – ch’eiu socu com’è traduttori – a accouché d’une montagne – ch’idda hè a puisia corsa in tutti i sensa di a parolla, ancu sì a critica ch’e ni facciu po essa dura. Sò po miraculi chì in mezu à calchì cinqui centu littori, ci sighini tanti pueta è unipochi da veru bunissimi. S’eiu possu fà calcosa pà a puisia corsa, sarà di fà cunnoscia fora, da mari calandi, quidda chì mi piaci u più, è in l’isulà di traducia com’è no l’emu fattu cun Ghjacumu Thiers pà pueta com’è Maram al-Masri, Enis Batur, Jaume Pont, Rosa Alice Branco, in a cullizioni “A cunchiglia” di Albiana o d’altri in Bonanova. A difficultà hè sempri a listessa: travaddà cun ambizioni, travaddà par fà avanzà a litaratura corsa è à mumenti spiccassi di ogni praputenza spaccona di scrivanu di paesi. Di u scrivanu di lingua chjuca, avemu unu scrivanu chì ni ha fattu un rumanzu prufondu : hè Ghjacumu Thiers, unu scrivanu mudestu è ambiziosu, pienu d’estru pueticu, mi pari un asempiu da suvità.

 


Calchi puisii di l'autori tirati da Finitarri (Albiana, 2002).

A me tarra

A me tarra
com’è un corpu tichju
ch’iddu innacquaria un sangui sempri novu.

À a sera
t’aghju i mani neri

Arrizendu u capu
vicu u celi chì si sarra di novu
i me peda brusgiani da u straziu
in a fanga è u bughju.

Ma scavu sempri
abbambanatu
sunniendu chì ci m’annegu.


Ma terre

Ma terre
comme un ventre plein
qu’irriguerait un sang toujours nouveau.

Le soir
mes mains sont noires

Levant la tête
je vois le ciel se refermer
mes pieds brûlent de leur labeur
dans la boue et le noir.

Mais je creuse encore
hébété
rêvant de m’y noyer

***

Ditti di u scavapuzza
Pà Guillevic

O frà chì cerchi acqua
quandu a to verga trinneca
narbosa s’arrizza
l’acqua s’apri una via
indrit’à u sambucu
par u zirlinu.

Tandu scavu eiu
pà dà forma à a to brama.


Dits du puisatier
À Guillevic


Sourcier mon frère
quand ta baguette vibre
se redresse nerveuse
l’eau se fraie un passage
dans le coudrier
pour le jaillissement.

Alors je creuse
pour donner forme à ton désir.

***

Scavà hè u me mistieru
pò dà si ancu a me rilighjoni.

Quandu a mazzetta si stinza da subr’à a tarra
credu di senta u fracassu di l’acqua
impazienti di rispichjà u celi
à l’orlu di u puzzu.

Ùn ci hè acqua più prighjunera
chè quidda di i me puzza
masimu quandu fighjola u celi
cù st’ochju tondu di pesciu strasinghjatu.


Creuser est mon métier
peut-être aussi ma religion.

Quand la baguette se tend au-dessus de la terre
je crois entendre le grondement de l’eau
impatiente de réfléchir le ciel
au bord de la margelle.

Il n’est eau plus prisonnière
que celle de mes puits
surtout quand elle regarde le ciel
de cet œil rond de poisson étonné.

***

Aggrunchjatu
i pedi in u fangu
in a strittezza di u puzzu

Stà à senta una stonda
u fiatu di a tarra
u so spatanscià
di branu
quandu i radici l’impazziscini
è travaddani a so carri.

Recroquevillé
les pieds dans la boue
dans l’étroitesse du puits.

Ecouter un moment
la respiration de la terre
son halètement
au printemps
quand les racines l’affolent
et travaillent sa chair.

_____________________________________

2012-04-04

CORSICA neru è biancu
Harald Zeiher, Ghjacumu Fusina, Gerda-Marie Kühn
Stamperia Sammarcelli, 65 p, 2012


 Jacques fusina Avec les linogravures d’Harald Zeiher dont le graphisme sobre accompagne si bien les  poèmes de Jacques Fusina, avec les traductions en allemand de Gerda-Marie Kühn voici un ouvrage qui marie avec une rare élégance l’icône et le texte.
Chaque page présente donc trois versions du même poème, en corse, en français et en allemand et en regard une icône en noir et blanc lui répond.
L’équilibre de l’ensemble est saisissant, le format de l’ouvrage original comme l’est cette tentative de création collective qui ouvre bien des horizons. un ouvrage à lire bien sûr mais aussi à voir plus le plus grand plaisir des yeux.

Un auteur, et ceci est encore plus vrai d’un poète, c’est en tout premier lieu une voix. Une voix, reconnaissable entre mille, qui égrène une mélodie qui nous va droit au cœur. En l’entendant, on se prend à murmurer : « c’est lui, c’est bien lui…je le reconnais bien…. ».
Parmi les voix qui nous sont chères, celle de Jacques Fusina occupe une place de choix car elle fait, depuis bien longtemps, partie des piliers qui soutiennent le fragile édifice que nous tentons de bâtir, non pour l’imiter mais pour tenter de faire germer ces graines qu’il a semées aux quatre vents.

Cette voix qui nous parle n’est pas celle du renoncement, elle est tout au contraire celle de la persévérance à poursuivre, malgré les embûches et les chausses trappes, les bassesses et l’indifférence, en ceci elle bien la voix de la vie (Et même s’il ne restait que deux haillons (…) tout cela n’aurait pas été vain.).
Certains feront remarquer que la poésie de Jacques est d’une délicatesse qui n’a plus cours aujourd’hui, aujourd’hui étant cette époque de fer dominée le noir  qui contraint le poète à être ironique ou désabusé, révolté ou cynique. Ce serait bien là la pire erreur que puisse commettre un créateur que de vouloir être autre chose que ce qu’il est en cédant aux tendances du moment !

La délicatesse dont fait montre Jacques Fusina n’a rien à voir avec l’élégance mondaine des stylistes, elle est également étrangère au maniérisme désuet tentant de faire « couleur locale », elle ne se confond nullement, non plus, avec la facilité des clichés rebattus, elle trouve vraisemblablement son origine dans un authentique et profond «  étonnement d’être ».
Etonné d’être présent au monde, étonné que le monde soit là, le poète nous livre ses émotions discrètes et nous fait découvrir ses lieux de prédilection comme s’il s’agissait d’un premier matin sur lequel un enfant, ni triste ni gai aurait ouvert les yeux (Et sur le sable à la pleine lune/prête à naviguer sur les rêves/venus du silence de la nuit/une barque inclinée attend). Le monde est là, simple, fragile et il arrive que nous ne le percevions pas dans sa singularité. La voix du poète est là pour nous rappeler cette évidence, sans nous en blâmer, avec discrétion et bonhomie, autant de mots qui nous deviennent, chaque jour, un peu plus étrangers.

En nous offrant ces textes déclinés en trois langues, l’auteur poursuit un chemin inauguré il y a de cela plusieurs années et qui est une sorte d’invitation au voyage : voyage entre les cultures, voyage entre les mots qu’il sait si bien égrener au cours de son périple mais aussi voyage entre l’écrit et l’image, un interstice qui reste largement à explorer.

Nous avons souhaité vous proposer deux séries des trois versions poétiques contenues dans l’ouvrage ainsi qu’une petite interview de l’auteur

Ma ancu

Ma ancu s’ellu ùn fermessi
chè dui stracci di locu
appesi à u celu
duie ore di vita
appese à u silenziu
duie ore di sempre
appese à u tempu
duie parulle d’amore
appese à un filu
tuttu què
ùn saria statu indernu


Et même si

Et même s’il ne restait
que deux haillons du lieu
pendus au vide
deux heures de vie
pendues au silence
deux heures de toujours
pendues au temps
deux mots d’amour
pendus à un fil
tout cela
n’aurait pas été vain


Selbst wenn

Selbst wenn nichts weiter bleibt
als zwei Fetzen Land
die in der Luft hängen
zwei Stunden Leben
die im Schweigen hängen
zwei Stunden Dauer
die im Zeitraum hângen
zwei Worte Liebe
die an einem Faden hängen
all das
ware nicht umsonst gewesen


I passi

I passi
di  zitellina
i passucci in pulvina
I passi scalzi
di sulaghju
l’hà stampati
ind’u tilaghju
a memoria ballarina
è si sὸ fermata
belli belli
imbiancati di farina
cum’è quelli
di u topu in granaghju


Les pas

Les pas
de l’enfance
les petits pas dans la poussière
les pas déchaussés
à même le plancher
ont été gravés
sur le métier à tisser
de la mémoire dansante
et se sont arrêtés
tout doucement
blanchis par la farine
comme ceux
d’une souris dans le grenier

Die Schritte

Die Schritte
der Kindheit
die kleinen Fußstapfen im Staub
die Schritte, barfuß
auf den Dielen
wurden eingraviert
im Webstuhl
der tanzenden Erinnerung
und sind stehen geblieben
ganz allmählich
weiß bestaubt von Mehl
so wie die
einer Maus auf dem Dachboden


Corsica neru è biancu se présente comme un ouvrage véritablement polyphonique : les textes corses comportent une traduction en français, en allemand et son agrémentés d’illustrations linogravées…Est-ce une manière de chercher une autre dimension, de sortir d’un cadre devenu trop étroit ?

Un dossier paru récemment dans Le Monde (culture & idées du 3 mars) s’intitulait interrogativement « Poètes, le dernier vers ? » : le constat n’y était guère optimiste sur notre activité poétique en général (« trop petits tirages, coupée du monde, avenir semblant fragile ») quoiqu’on ait pu la trouver revigorée ici ou là par des formes renouvelées comme le slam, l’interprétation rythmée ou le chant… Pourquoi pas ?
S’il apparaît en effet que l’on range souvent aujourd’hui sous le vocable « poésie » tout un ensemble de productions qui vont des « niaiseries grandiloquentes » à l’avant-garde expérimentale ou à la dite « post-poésie », en passant par toutes les formes de lyrisme et d’expressivité, le problème principal demeure celui du contact avec un public ou un lectorat qui puissent adhérer à ce qu’ils lisent ou entendent sans en être trop déconcertés.
Dans un tel contexte, il semble que de nouvelles approches, plus attrayantes que le traditionnel recueil de poèmes, offrent d’autres atouts pour chercher, comme tu le dis, une dimension de plus et élargir ainsi un cadre devenu trop étroit.

De plus en plus de poètes associent l’image au texte, je pense à Genitori de Stefanu Cesari, à C’est ou de Jean François Agostini, j’ai moi aussi succombé à cette tentation dans Mimoria arghjintina… Comment expliques-tu cette proximité croissante de l’image et de la poésie ?

Dans le prolongement de ma première réponse, l’association de l’image au texte semble plus attractive, comme tu l’indiques à propos des exemples cités, Jean-François Agostini, Stefanu Cesari ou ton Mimoria arghjintina. Il peut y avoir d’ailleurs des motivations diverses dans ces accouplements : choix d’un déclic esthétique initial ou conception englobante de l’œuvre qui associerait le geste scriptural à un complément plastique, par exemple.
 C’est pourquoi, je prends moi-même plaisir à ce type de compositions provoquées par une émotion esthétique (peinture, musique). Déjà au moment des années « riacquistu » nous fûmes quelques-uns à tenter l’expérience du mariage risqué poésie-musique sans ignorer pourtant que la chanson est un genre qui a ses propres règles dont la poésie risquait de pâtir un peu.
Le travail d’écriture reste  pour chacun d’entre nous un objectif permanent qui suppose des tentatives osées : c’est d’ailleurs ce que tu as remarquablement obtenu avec ton dernier Paroles & Couleurs qui me semble fort bien illustrer nos communes recherches.

Gerda-Marie Kühn a assuré la traduction des textes en allemand mais de quelle version de tes poèmes est-elle partie ? Le texte originel, la traduction française ou les deux ? .

Pour ce qui me concerne dans ce Corsica neru è biancu , le point de départ vient des linogravures de Harald Zeiher, remarquables « vues » stylisées de notre île. J’ai composé de petites pièces en corse sur ces représentations que j’ai ensuite autotraduites en français, comme j’aime parfois le faire. C’est Gerda-Maria Kühn qui a versé le tout en allemand, en s’appuyant autant sur ma traduction française que sur l’original corse, qu’elle commence à bien connaître. Elle avait déjà tenté cette opération dans un précédent recueil de chansons corses illustré par des photographies en couleur du même artiste. Il convient d’ajouter pour être complet qu’en ce qui concerne un très petit nombre de poèmes, la conceptrice a choisi d’associer ici des compositions déjà publiées par ailleurs (dont des vers de deux chansons interprétées) à des gravures lorsqu’elle jugeait le rapprochement convenir particulièrement. J’ai volontiers laissé cette initiative à celle qui a porté le projet avec passion dès le début. L’édition soignée de l’imprimerie Sammarcelli a contribué à donner à l’ouvrage un aspect sympathique tant par la typographie d’ensemble que par la qualité des reproductions.


2012-03-17

Lochi mondu

Cronachi di a Frequenza Mora

Alanu  Di Meglio

Albiana/CCU, 93 p, 2011.

 

Alain di Meglio   Prosateur, poète, parolier, Alain di Meglio, que nous avons à plusieurs reprises évoqué, fut aussi chroniqueur à Radio Corse Frequenza Mora en 2009 et 2010. L’ouvrage qui vient de paraître chez Albiana est une somme de ses interventions radiophoniques qui, toutes, partent d’un lieu pour aboutir à une réflexion plus générale qui invite à la méditation.

Par son écriture élégante et l’étonnante diversité de ses sources d’inspiration, ce petit ouvrage a retenu toute notre attention tout en nous procurant un réel plaisir de lecture.

L’entretien que nous a accordé l’auteur a été réalisé dans les deux langues et c’est lui-même qui pris le soin de traduire ses propos. Bonne lecture…

 

Un tìtulu ùn hè mai sceltu senza raghjὸ…Chì c’hè daretu issi dui parolli : « Lochi mondu » ?

Lochi Mondu hè una parola custruita da Cèccè Lanfranchi. In lu so magnificu puema publicatu in a so racolta A via d’ochja. Ceccè dici a diversità è a biddezza tamanta di i so lochi. Issu partitu presu hè fundatori, ma in li me cronachi aghju vulsutu tena a parola cuncettu par accuncià di modu palesu u locu è a so apartura naturali è cuntistuali. M’arrembu cussì nantu à un afurismu di Miguel Torga  chì mi pari traducia a manera oghjinca di a cursitudini : « L’universel c’est le local moins les murs ».

 

Un titre n’est jamais choisi sans raison…Qu’y a-t-il derrière ces deux mots : « Lieux monde » ?

Dans ce registre, il y a un aphorisme que j’aime particulièrement, c’est celui de l’auteur portugais Miguel Torga : « L’universel c’est le local moins les murs ». Difficile de dire plus et mieux. Je veux préciser tout de même que j’ai emprunté ce titre de « Lochi mondu » à mon ami Ceccè Lanfranchi (le poème issu de son recueil A via d’ochja est mis en musique par Canta u Populu corsu dans l’album Rinvivisce) afin de signifier que l’enracinement ne relève pas seulement et péjorativement d’une forme d’érudition locale. On peut en effet mettre les lieux en perspective et trouver très vite le lien avec un contexte plus ou moins large. Par strates, ce contexte relie le lieu au monde et le monde au lieu.

Mais ici le mot monde peut aussi revêtir un sens adapté, celui, par exemple, que GP Poletti évoque dans A canzona di u viaghju : « Ti portu per la manu in lu mio mondu ». C’est alors la Corse qui devient monde.

 

Dici da par tè, in a to introduzzioni, chè sti cronachi sò fatti, prima di tutu, pà essa ditti ma quand’e ti leghju mi pari chè sti picculi biglietta sὸ quantuca bè turnati è ci danni a pussibilità di rifleta à mondi cosi….

 A literatura di rivista o a racolta di cronachi ùn hè micca nata oghji. Rivisti com’è Kyrn inde l’anni 70 ani apartu a via à stu spaziu ristrettu accurdatu à a lingua corsa. Issu quadru di l’esiguità unipochi n’ani fattu un genaru litterariu di qualità chì Fusina hà chjamatu più tardi « Prose elzevire ». Cù mudestia, mi scrivu in issa litteratura di una prosa curta chì cerca in pocu spaziu à fà passà qualcosa di zeppu. Par i bisogni di u scrittu, aghju travaddatu torna i biglietti ma u spiritu ferma listessu è tramanda si pò dì una tradizioni di u corsu mudernu.

 

Tu dis toi-même, dans ton introduction, que ces chroniques sont faites, avant tout, pour être dites mais, lorsque je te lis, il me semble que ces billets sont tout de même bien tournés et qu’ils nous offrent la possibilité de réfléchir à bien des choses…

 

C’est vrai. Ces textes ne relèvent pas totalement d’une oralité dans la pleine acception du terme. Ce sont des écrits oralisés pour la radio puis légèrement retouchés pour la publication de l’ensemble. Donc il s’agit bien de littérature. Je les inscris dans un genre qui s’est développé en langue corse à partir des années 70 dans la veine de ce que Jacques Fusina a nommé « Prose elzevire », une prose courte à la fois journalistique et littéraire (pour aller vite). Cette littérature de revue a été fréquentée par bien des auteurs de langue corse (Marchetti, Bassani, Fusina, Coti, Biancarelli, Mari…) qui ont tous fini par recueillir leurs textes et les publier.

Pour moi, il s’est agi ici de donner la nécessaire part objective de la connaissance des lieux puis de laisser aller une part de discours plus subjective où le lieu livre une vérité par le prisme de l’auteur. Cette part peut être ludique, un brin satirique ou même (évidemment !) poétique. J’aime la densité de la forme courte, qu’elle soit en poésie ou en prose. Comme tu le soulignes bien, elle favorise la réflexion, la lecture multiple ou l’interprétation.

 Comu sarà chì certi loca è micca d’altri ani ritinutu a to attinzioni ?

 Hè chì semu di pettu à una cartugrafia sughjettiva. Issu pocu viaghju hè spartu in lochi chì m’ani impressu d’una manera o d’un’altra. A Corsica hè mondu è ùn l’aghju pussutu avvinghja sana sana. Ma in più di trent’anni d’insignamentu quì, aghju scontru ghjenti, lettu libri è vistu lochi. Si trova chì, à l’ingrossu, sogu passatu in ogni rughjoni ciò chì hà parmissu quantunqua una spartera chì mi pari à bastanza ghjusta. Ma di siguru, ugnunu pudaria scriva a so Corsica cù, ugni volta, una geugrafia difarenti.

                                  Pourquoi certains lieux ont-ils retenus ton attention ?

 En fait, j’ai parcouru un monde qui est mien même si je n’ai pas eu accès à tous les lieux que j’ai évoqués. J’ai ainsi construit de façon implicite la carte de mon « locu mondu ». On y retrouve donc une évocation de la Corse qui passe par ma route, mes rencontres, mes lectures ou mes fascinations. J’ai toutefois veillé à un certain équilibre. Toutes les régions sont touchées avec des thématiques diverses. Ce qui m’attire en premier lieu c’est justement de sortir des sentiers battus ou des voies prévisibles mais sans sombrer dans l’insolite. L’anecdote m’intéresse moins que l’angle de vue ou l’originalité de l’approche. À Galeria, on ne s’attend pas à voir évoquer l’assassinat d’une jeune marocaine tout comme Cargese peut devenir une symbolique forte de l’intégration douloureuse d’une communauté immigrée en Corse par les vicissitudes de l’histoire de la Méditerranée.

 Aghju scupartu, lighjènduti, chè a tragidia d’Oradour avìa ancu toccu una famidda corsa. Sarà par tè una manera di dici chè u mondu intieru teni in una mani ?

Ciò chì mi pari di primura in issa passata quì, hè di pudè fighjulà a storia cù una littura altra cà quiddi di i libri. Aghju scontru à Tintin Saliceti à l’IUFM di Bastia in l’anni 90. A mamma era cucina carnali di Félix Aliotti, tombu è brusgiatu cù moglia è fiddoli in 44 in u maceddu scemu d’Oradour. Tintin hè una parsona chì suffri in a so mimoria. Suffranza di famidda sì, ma dinò suffranza è rantana contr’à un Statu chì hà sguassatu u piccatu par una scusa naziunali. Iè, u mondu teni in una mani ma sò parechj i mani, trà i putenti è i più chjuchi.

       J’ai découvert, en te lisant, que la tragédie d’Oradour avait également touché une famille corse. Est-ce pour toi une manière de nous dire que le vaste monde tient dans une main ?

 La tragédie d’Oradour demeure avant tout une tragédie. Oui, c’est une famille originaire de Lucciana (mais aussi de Sartène), les Aliotti, qui fut victime de ce drame sans nom. Ce qui m’a bouleversé dans cet épisode, c’est de rencontrer Tintin Saliceti, parent des Aliotti, et qui vit à L’Oretu di Casinca. Tintin est né après le drame mais il souffre dans sa mémoire et il n’a de cesse de rechercher le moindre élément qui pourrait aujourd’hui encore contribuer à éclairer l’histoire ou à trouver les assassins. Il se rend tous les ans en pèlerinage à Oradour. Car Oradour symbolise aussi une histoire interdite, celle d’un procès bâclé pour des raisons de paix et de réhabilitation de la cohésion nationale après 45. L’amnistie en 1953 des assassins d’Oradour entraina le suicide du frère de Félix Aliotti.

J’ai été fasciné par cette souffrance d’une même chair communautaire qui traverse les lieux et le temps. Au-delà des drames et des commémorations officielles, il y a ce monde qui, par petits bouts, famille par famille, donne une autre lecture de la réalité de l’horreur des guerres : celle la lente cicatrisation de la mémoire. Beaucoup plus lente et moins amnésique que la raison d’État qui fait de l’histoire un discours.

 

Amparemu dinὸ chè Jean Nicoli, insignanti cummunistu fucilatu in Bastia in u 43, era dinὸ calchisia chi si primuraia di l’acculturazioni di a Corsica è di i so prublema spicìfichi…Ùn hè mai cussi simplici a vera storia…

 Nicoli ferma quiddu omu maiò par a so lutta è u so sacrifiziu contr’à u fascismu. À tempu, è ùn veni l’affari cussì à chjassu, mi paria impurtanti d’incalcà nantu à u pedagogu antivistu ch’iddu fù. D’un puntu di vista di i cuntinuti di i so prugrammi, a Corsica hà cunnisciutu si pò dì un piriudu culuniali. Ùn hè micca mintuatu da sta manera da Nicoli, ma fattu si stà ch’iddu hà sappiutu pona à l’epica una prublematica di u Riacquistu. Qualissi sò i sapè di scenzi umani, di lingui è di litteraturi da insignà à i ziteddi in un locu datu ? Quistioni sempri in anda.

 

                        Nous apprenons aussi que Jean Nicoli, enseignant communiste fusillé à Bastia en 43, était aussi une personne qui se préoccupait de l’acculturation de la Corse et de ses problèmes spécifiques…Elle n’est donc jamais simple l’Histoire…

 

Nicoli demeure ce héros de la Résistance. Mais il m’importait ici de faire connaître encore par le biais de la chronique, Nicoli pédagogue. Les mieux initiés connaissent la publication de la correspondance de Jean Nicoli depuis le Soudan où il était, avec son épouse, jeune instituteur « aux colonies ». Francis Arzalier avec Francette Nicoli nous donnent alors à lire et à réfléchir sur la façon dont Jean Nicoli appréhenda son métier et comment il put, grâce à cette expérience, prendre une sorte de mesure comparative sur la façon dont on enseignait en Corse. Il y fait un constat accablant : la Corse est moins considérée que les colonies dans le respect de son identité et de sa mémoire collective.

Le communiste mais surtout l’humaniste pose déjà la problématique de l’adaptation et du contenu des programmes scolaires, notamment en ce qui concerne les sciences humaines. Seules les années 70 sauront ô combien la relancer en y intégrant, à juste titre à mon sens, le problème l’enseignement de la langue corse.

Vularìu parlà avali di stu beddu bigliettu à prupùsitu di u Liὸ di Roccapina, di l’Omu di Cagna (vechji di 350 millioni d’anni) è di donna di Bunifaziu (una ghjuvanetta di 9000 anni)…Ci po spiigà a muralità ?

 Muralità, iè ma à usu Rocchiccioli in i so favuli ! In fatti, aghju a furtuna di campà in un locu, Bonifaziu, chì a so geulugia hè un libru apartu. Trà i sedimenti calcarii ghjovani è a vechja crustula granitica chì hè u primu zocculu corsu, ci hè da tirà più d’un filu metaforicu. À tempu, ci hè da piddà a baracina chì tandu si tratta subbitu di millioni d’anni par pudè capì a rialità minerali. Una manera di sentasi minureddi è supratuttu…mischineddi.

       Je voudrais maintenant parler de ce beau billet relatif au Lion de Roccapina, à l’Homme de Cagna (vieux de 350 millions d’années) et à la femme de Bonifacio (une demoiselle de 9000 ans)…peux-tu nous expliquer la moralité de ton billet ?

 Moralité est sans doute un bien grand mot. Ou alors dans une acception à la Rocchiccioli ! J’ai ici joué avec le temps de la géologie qui nous donne le vertige. On peut en tirer un fil métaphorique assez ludique. Comme par exemple « la dérive continentale » de la Corse qui se détache lentement de la France au cours de millions d’années ! On finit alors par comparer ce que les hommes ont nommé en élaborant le discours de l’histoire. La dame de Bonifacio est un symbole de chair qui a su léguer ses os pour attester 9000 petites années d’histoire de la Corse. Mais le minéral la dépasse de loin et nous renvoie à notre statut de très petit et d’éphémère même dans nos symboliques les plus signifiantes. L’omu di Cagna ou le Lion de Roccapina relèvent du minéral et de l’infinitude des temps. Cet angle nous confronte à une réalité abyssale à laquelle nous pensons peu lorsque nous arpentons la nationale entre Bonifacio et Sartène. Si leçon il y a, elle renvoie à l’humilité.

2012-03-05

Lochi mondu

Cronachi di a Frequenza Mora

Alanu  Di Meglio

Albiana/CCU, 93 p, 2011.

 

Alain di Meglio   Prosateur, poète, parolier, Alain di Meglio, que nous avons à plusieurs reprises évoqué, fut aussi chroniqueur à Radio Corse Frequenza Mora en 2009 et 2010. L’ouvrage qui vient de paraître chez Albiana est une somme de ses interventions radiophoniques qui, toutes, partent d’un lieu pour aboutir à une réflexion plus générale qui invite à la méditation.

Par son écriture élégante et l’étonnante diversité de ses sources d’inspiration, ce petit ouvrage a retenu toute notre attention tout en nous procurant un réel plaisir de lecture.

L’entretien que nous a accordé l’auteur a été réalisé dans les deux langues et c’est lui-même qui pris le soin de traduire ses propos. Bonne lecture…

 

Un tìtulu ùn hè mai sceltu senza raghjὸ…Chì c’hè daretu issi dui parolli : « Lochi mondu » ?

Lochi Mondu hè una parola custruita da Cèccè Lanfranchi. In lu so magnificu puema publicatu in a so racolta A via d’ochja. Ceccè dici a diversità è a biddezza tamanta di i so lochi. Issu partitu presu hè fundatori, ma in li me cronachi aghju vulsutu tena a parola cuncettu par accuncià di modu palesu u locu è a so apartura naturali è cuntistuali. M’arrembu cussì nantu à un afurismu di Miguel Torga  chì mi pari traducia a manera oghjinca di a cursitudini : « L’universel c’est le local moins les murs ».

 

Un titre n’est jamais choisi sans raison…Qu’y a-t-il derrière ces deux mots : « Lieux monde » ?

Dans ce registre, il y a un aphorisme que j’aime particulièrement, c’est celui de l’auteur portugais Miguel Torga : « L’universel c’est le local moins les murs ». Difficile de dire plus et mieux. Je veux préciser tout de même que j’ai emprunté ce titre de « Lochi mondu » à mon ami Ceccè Lanfranchi (le poème issu de son recueil A via d’ochja est mis en musique par Canta u Populu corsu dans l’album Rinvivisce) afin de signifier que l’enracinement ne relève pas seulement et péjorativement d’une forme d’érudition locale. On peut en effet mettre les lieux en perspective et trouver très vite le lien avec un contexte plus ou moins large. Par strates, ce contexte relie le lieu au monde et le monde au lieu.

Mais ici le mot monde peut aussi revêtir un sens adapté, celui, par exemple, que GP Poletti évoque dans A canzona di u viaghju : « Ti portu per la manu in lu mio mondu ». C’est alors la Corse qui devient monde.

 

Dici da par tè, in a to introduzzioni, chè sti cronachi sò fatti, prima di tutu, pà essa ditti ma quand’e ti leghju mi pari chè sti picculi biglietta sὸ quantuca bè turnati è ci danni a pussibilità di rifleta à mondi cosi….

 A literatura di rivista o a racolta di cronachi ùn hè micca nata oghji. Rivisti com’è Kyrn inde l’anni 70 ani apartu a via à stu spaziu ristrettu accurdatu à a lingua corsa. Issu quadru di l’esiguità unipochi n’ani fattu un genaru litterariu di qualità chì Fusina hà chjamatu più tardi « Prose elzevire ». Cù mudestia, mi scrivu in issa litteratura di una prosa curta chì cerca in pocu spaziu à fà passà qualcosa di zeppu. Par i bisogni di u scrittu, aghju travaddatu torna i biglietti ma u spiritu ferma listessu è tramanda si pò dì una tradizioni di u corsu mudernu.

 

Tu dis toi-même, dans ton introduction, que ces chroniques sont faites, avant tout, pour être dites mais, lorsque je te lis, il me semble que ces billets sont tout de même bien tournés et qu’ils nous offrent la possibilité de réfléchir à bien des choses…

 

C’est vrai. Ces textes ne relèvent pas totalement d’une oralité dans la pleine acception du terme. Ce sont des écrits oralisés pour la radio puis légèrement retouchés pour la publication de l’ensemble. Donc il s’agit bien de littérature. Je les inscris dans un genre qui s’est développé en langue corse à partir des années 70 dans la veine de ce que Jacques Fusina a nommé « Prose elzevire », une prose courte à la fois journalistique et littéraire (pour aller vite). Cette littérature de revue a été fréquentée par bien des auteurs de langue corse (Marchetti, Bassani, Fusina, Coti, Biancarelli, Mari…) qui ont tous fini par recueillir leurs textes et les publier.

Pour moi, il s’est agi ici de donner la nécessaire part objective de la connaissance des lieux puis de laisser aller une part de discours plus subjective où le lieu livre une vérité par le prisme de l’auteur. Cette part peut être ludique, un brin satirique ou même (évidemment !) poétique. J’aime la densité de la forme courte, qu’elle soit en poésie ou en prose. Comme tu le soulignes bien, elle favorise la réflexion, la lecture multiple ou l’interprétation.

 Comu sarà chì certi loca è micca d’altri ani ritinutu a to attinzioni ?

 Hè chì semu di pettu à una cartugrafia sughjettiva. Issu pocu viaghju hè spartu in lochi chì m’ani impressu d’una manera o d’un’altra. A Corsica hè mondu è ùn l’aghju pussutu avvinghja sana sana. Ma in più di trent’anni d’insignamentu quì, aghju scontru ghjenti, lettu libri è vistu lochi. Si trova chì, à l’ingrossu, sogu passatu in ogni rughjoni ciò chì hà parmissu quantunqua una spartera chì mi pari à bastanza ghjusta. Ma di siguru, ugnunu pudaria scriva a so Corsica cù, ugni volta, una geugrafia difarenti.

                                  Pourquoi certains lieux ont-ils retenus ton attention ?

 En fait, j’ai parcouru un monde qui est mien même si je n’ai pas eu accès à tous les lieux que j’ai évoqués. J’ai ainsi construit de façon implicite la carte de mon « locu mondu ». On y retrouve donc une évocation de la Corse qui passe par ma route, mes rencontres, mes lectures ou mes fascinations. J’ai toutefois veillé à un certain équilibre. Toutes les régions sont touchées avec des thématiques diverses. Ce qui m’attire en premier lieu c’est justement de sortir des sentiers battus ou des voies prévisibles mais sans sombrer dans l’insolite. L’anecdote m’intéresse moins que l’angle de vue ou l’originalité de l’approche. À Galeria, on ne s’attend pas à voir évoquer l’assassinat d’une jeune marocaine tout comme Cargese peut devenir une symbolique forte de l’intégration douloureuse d’une communauté immigrée en Corse par les vicissitudes de l’histoire de la Méditerranée.

 Aghju scupartu, lighjènduti, chè a tragidia d’Oradour avìa ancu toccu una famidda corsa. Sarà par tè una manera di dici chè u mondu intieru teni in una mani ?

Ciò chì mi pari di primura in issa passata quì, hè di pudè fighjulà a storia cù una littura altra cà quiddi di i libri. Aghju scontru à Tintin Saliceti à l’IUFM di Bastia in l’anni 90. A mamma era cucina carnali di Félix Aliotti, tombu è brusgiatu cù moglia è fiddoli in 44 in u maceddu scemu d’Oradour. Tintin hè una parsona chì suffri in a so mimoria. Suffranza di famidda sì, ma dinò suffranza è rantana contr’à un Statu chì hà sguassatu u piccatu par una scusa naziunali. Iè, u mondu teni in una mani ma sò parechj i mani, trà i putenti è i più chjuchi.

       J’ai découvert, en te lisant, que la tragédie d’Oradour avait également touché une famille corse. Est-ce pour toi une manière de nous dire que le vaste monde tient dans une main ?

 La tragédie d’Oradour demeure avant tout une tragédie. Oui, c’est une famille originaire de Lucciana (mais aussi de Sartène), les Aliotti, qui fut victime de ce drame sans nom. Ce qui m’a bouleversé dans cet épisode, c’est de rencontrer Tintin Saliceti, parent des Aliotti, et qui vit à L’Oretu di Casinca. Tintin est né après le drame mais il souffre dans sa mémoire et il n’a de cesse de rechercher le moindre élément qui pourrait aujourd’hui encore contribuer à éclairer l’histoire ou à trouver les assassins. Il se rend tous les ans en pèlerinage à Oradour. Car Oradour symbolise aussi une histoire interdite, celle d’un procès bâclé pour des raisons de paix et de réhabilitation de la cohésion nationale après 45. L’amnistie en 1953 des assassins d’Oradour entraina le suicide du frère de Félix Aliotti.

J’ai été fasciné par cette souffrance d’une même chair communautaire qui traverse les lieux et le temps. Au-delà des drames et des commémorations officielles, il y a ce monde qui, par petits bouts, famille par famille, donne une autre lecture de la réalité de l’horreur des guerres : celle la lente cicatrisation de la mémoire. Beaucoup plus lente et moins amnésique que la raison d’État qui fait de l’histoire un discours.

 

Amparemu dinὸ chè Jean Nicoli, insignanti cummunistu fucilatu in Bastia in u 43, era dinὸ calchisia chi si primuraia di l’acculturazioni di a Corsica è di i so prublema spicìfichi…Ùn hè mai cussi simplici a vera storia…

 Nicoli ferma quiddu omu maiò par a so lutta è u so sacrifiziu contr’à u fascismu. À tempu, è ùn veni l’affari cussì à chjassu, mi paria impurtanti d’incalcà nantu à u pedagogu antivistu ch’iddu fù. D’un puntu di vista di i cuntinuti di i so prugrammi, a Corsica hà cunnisciutu si pò dì un piriudu culuniali. Ùn hè micca mintuatu da sta manera da Nicoli, ma fattu si stà ch’iddu hà sappiutu pona à l’epica una prublematica di u Riacquistu. Qualissi sò i sapè di scenzi umani, di lingui è di litteraturi da insignà à i ziteddi in un locu datu ? Quistioni sempri in anda.

 

                        Nous apprenons aussi que Jean Nicoli, enseignant communiste fusillé à Bastia en 43, était aussi une personne qui se préoccupait de l’acculturation de la Corse et de ses problèmes spécifiques…Elle n’est donc jamais simple l’Histoire…

 

Nicoli demeure ce héros de la Résistance. Mais il m’importait ici de faire connaître encore par le biais de la chronique, Nicoli pédagogue. Les mieux initiés connaissent la publication de la correspondance de Jean Nicoli depuis le Soudan où il était, avec son épouse, jeune instituteur « aux colonies ». Francis Arzalier avec Francette Nicoli nous donnent alors à lire et à réfléchir sur la façon dont Jean Nicoli appréhenda son métier et comment il put, grâce à cette expérience, prendre une sorte de mesure comparative sur la façon dont on enseignait en Corse. Il y fait un constat accablant : la Corse est moins considérée que les colonies dans le respect de son identité et de sa mémoire collective.

Le communiste mais surtout l’humaniste pose déjà la problématique de l’adaptation et du contenu des programmes scolaires, notamment en ce qui concerne les sciences humaines. Seules les années 70 sauront ô combien la relancer en y intégrant, à juste titre à mon sens, le problème l’enseignement de la langue corse.

Vularìu parlà avali di stu beddu bigliettu à prupùsitu di u Liὸ di Roccapina, di l’Omu di Cagna (vechji di 350 millioni d’anni) è di donna di Bunifaziu (una ghjuvanetta di 9000 anni)…Ci po spiigà a muralità ?

 Muralità, iè ma à usu Rocchiccioli in i so favuli ! In fatti, aghju a furtuna di campà in un locu, Bonifaziu, chì a so geulugia hè un libru apartu. Trà i sedimenti calcarii ghjovani è a vechja crustula granitica chì hè u primu zocculu corsu, ci hè da tirà più d’un filu metaforicu. À tempu, ci hè da piddà a baracina chì tandu si tratta subbitu di millioni d’anni par pudè capì a rialità minerali. Una manera di sentasi minureddi è supratuttu…mischineddi.

       Je voudrais maintenant parler de ce beau billet relatif au Lion de Roccapina, à l’Homme de Cagna (vieux de 350 millions d’années) et à la femme de Bonifacio (une demoiselle de 9000 ans)…peux-tu nous expliquer la moralité de ton billet ?

 Moralité est sans doute un bien grand mot. Ou alors dans une acception à la Rocchiccioli ! J’ai ici joué avec le temps de la géologie qui nous donne le vertige. On peut en tirer un fil métaphorique assez ludique. Comme par exemple « la dérive continentale » de la Corse qui se détache lentement de la France au cours de millions d’années ! On finit alors par comparer ce que les hommes ont nommé en élaborant le discours de l’histoire. La dame de Bonifacio est un symbole de chair qui a su léguer ses os pour attester 9000 petites années d’histoire de la Corse. Mais le minéral la dépasse de loin et nous renvoie à notre statut de très petit et d’éphémère même dans nos symboliques les plus signifiantes. L’omu di Cagna ou le Lion de Roccapina relèvent du minéral et de l’infinitude des temps. Cet angle nous confronte à une réalité abyssale à laquelle nous pensons peu lorsque nous arpentons la nationale entre Bonifacio et Sartène. Si leçon il y a, elle renvoie à l’humilité.

 

2012-02-16

"Des mots en hivers"

4° édition des rencontres poétiques

 entrelignes

pour lire l'article de Corse matin:http: poesies-intimes-en-hiver


Nous étions conviés, Alain di Meglio et moi-même, à la 4° édition de la rencontre poétique Des mots en hiver, organisée par l’association Entrelignes, à la bibliothèque municipale de Porto Vecchio le 10 février dernier.

Malgré le froid et le grésil, une assistance de fidèles et de nouveaux amateurs ont répondu présent à ce rendez-vous désormais bien installé dans le paysage culturel du sud insulaire.

Cette année, Jean François Agostini, qui préside l’association, avait tenu à apporter une innovation à la formule afin de répondre à certaines remarques et rendre ainsi plus vivante la rencontre.

Nous avons été conviés à choisir nos textes en fonction de 3 axes directeurs : le discours que la poésie tient sur elle-même, le fait divers ou le fait historique dans la poésie et enfin la notion de mystère.

Chaque axe devait donc être illustré par nos textes et suivi par un petit échange à bâtons rompus en tre nous avec intervention possible de l’assistance.

Dernière « contrainte » : l’ensemble de la prestation ne devait pas excéder 60 minutes afin de permettre aux personnes souhaitant se rendre à la présentation de la Ballade des innocents (mise en scène de Murtoriu de Marc Biancarelli par Christian Ruspini) de pouvoir le faire.

Cette formule alternant lectures à deux voix en corse et en français et échanges directs a été  aux dires du public, des organisateurs et selon notre propre appréciation, une réussite.

Il faut dire qu’en procédant de la sorte, aucune lassitude n’est possible : l’alternance des voix, des langues utilisées, le passage de lecture à l’échange en direct permet à l’auditoire de suivre véritablement de bout en bout et d’entendre les auteurs apporter un éclairage sur leur pratique.

Il fallut attendre la fin de la soirée pour qu’un intervenant fasse courtoisement remarquer que la triple segmentation des textes présentés révélait en fait une certaine difficulté à opérer des classifications étanches puisque, pour lui, le mystère était largement omniprésent dans tout ce qu’il venait d’entendre et c’est ce qui caractérise au fond, le mieux, la démarche poétique.

Ni récital, ni cours théorique sur un sujet qui, d’ailleurs, s’y prête mal, cette causerie, qui aurait fort bien pu se dérouler autour d’un feu de bois, a tenté de pérenniser la flamme. Avec de modestes moyens, elle y a certainement contribué.

Nous publions, ci-dessous, deux textes lus à cette occasion.


 

 

Un pichju è po l’altru

Cunsunali…

Vucali…

In pochi scagli di petra

i lettari zuccati

da u marmaristu

aduniscini un nomu è a casata.

Suttu

quattru primi sciffri

zuccati di pacenza

uniti à altr’è quattru

– zuccati di distinu –

da un tirettu,

stampa mischina di u frattempu…

È po’ ni lascia un beddu pezzu in biancu

da lascià i mani addulurati

paspà ogni rilievu mutu :

i staffilati di i silenzii

 

Un coup après l’autre.

Consonne…

Voyelle…

En quelques éclats de pierre

les lettres sculptées

par le marbrier

unissent un nom à un prénom.

Dessous

quatre premiers chiffres

sculptés de patience

unis à quatre autres

– sculptés de destin –

par un trait d’union

avare gravure de l’entre-temps…

Il laisse ensuite un bel espace nu

pour que les mains endeuillées

palpent chaque relief muet :

les cicatrices des silences.

 Alain di Meglio

 

Zidda è zuddu

 

A zidda chirchinàia calda buddenti

Cascàiani fora i parolli arrutati

Purtati da ventu pizzicaghjolu

 

Quì era stu tempu stantaratu

Senza appoghju di li mani

Senza chjappedda è chjoda ancu di menu

 

Hè cusi chè zidda ùn era chè zuddu

Di l’altru mondu

Agguantatu à l’appiatu

Una sera dopu cena

À li primi ghjorna di lu mesi

Di nuvembri

 

L’âtre et le seuil


L’âtre gémissait dans sa fièvre

Dehors pleuvaient les mots cinglants

Portés par la bise piquante

 

Ici régnait ce temps pétrifié

Qui tenait sans l’aide d’une main

D’une brique ou d’un clou

 

Voici pourquoi l’âtre n’était que le seuil

De l’autre monde

Capturé furtivement

Un soir après dîner

Aux premiers jours du mois

De novembre

 

Norbert Paganelli


2012-02-05

Colombie: On emprisonne la voix de la liberté !

Pour Angye Gaona

Entretien avec le poète André Chenet


Angye Gaona  Le nombre de personnes emprisonnées, de part le Monde, pour des raisons arbitraires est en augmentation. Malgré les protestations et les actions désintéressées les dictateurs bafouent, avec  un malin plaisir et une sorte d’impunité temporaire, les droits les plus élémentaires de la personne humaine.

Devons nous nous résigner, fermer les yeux ou combattre cet éternel ennemi qu’est le pouvoir absolu ?
On me répondra que le nombre de bafoués, d’incarcérés, de torturés est tel que toute action de résistance ou de simple dénonciation est vaine. Il est vrai que l’on est parfois anéanti lorsqu’on considère la faiblesse de nos moyens face à l’arsenal impressionnant dont disposent les tyrans.

Il reste que ces derniers misent justement sur notre découragement car ils craignent, plus que tout autre, la dénonciation publique qui risque de les faire apparaître pour ce qu’ils sont : des ennemis définitifs du long processus de civilisation qui débuta dès que l’homme se mit à peindre, à chanter ou à honorer ses défunts.

Eux mutilent les chanteurs, confisquent les outils des peintres et ne rendent même pas les dépouilles de ceux qu’ils font disparaître !

Symbole d’une humanité en souffrance, nous braquons aujourd’hui le projecteur sur Angye Gaona, poète de grande renommée, que les autorités colombiennes ont incarcérée de janvier à mai 2011 pour ses prises de position en défaveur du système politique.  Son procès a débuté le 23 janvier de cette année.



L’opinion publique semble s’intéresser de plus en plus au cas d’Angye Gaona, poète et journaliste colombienne emprisonnée…Peux-tu m’en dire un peu plus sur elle ?

    Angye Gaona a été incarcérée une première fois en janvier 2011 alors qu'elle franchissait la frontière séparant la Colombie du Venezuela où elle s'était rendue pour acheter des livres et des CD. L'État colombien veut la faire taire pour maintenir secret un génocide qu'elle dénonçait à travers sa poésie et ses articles.
Elle a été arrêtée pour avoir osé témoigner, à travers ses interventions poétiques et au nom de son peuple, pour que son pays retrouve sa dignité et la notion de justice car en Colombie l'Etat considère que la liberté d'expression est un crime.

Mais qui est plus précisément Angye ?

Angye Gaona est née le 21 mai 1980, à Bucaramanga et a fait des études d'Espagnol et de Littérature à l'Université Industrielle de Santander. C'est une créatrice, une tisseuse de rêves entre les peuples, très engagée socialement et impliquée dans le développement culturel: elle fait partie du comité organisateur du Festival International de Poésie de Medellín et élève sa petite fille Azalea, âgée de 6 ans car c'est, avant tout, une femme éprise de liberté.

Pourquoi Angye a-t-elle été inquiétée ?

    Après 4 mois d'emprisonnement (de janvier à mai 2011) sans qu'aucun chef d'inculpation n'ait été prononcé à son encontre, elle a été remise en liberté avec interdiction de quitter le territoire national. Quelques temps plus tard, elle a reçu une convocation du Tribunal de Cartagena de Indias situé à 6h de voiture de chez elle, où ont commencé les audiences d'un procès qui durera probablement plusieurs mois.

Mais que lui reproche-t-on exactement ?

Elle est accusée de rébellion et de... narcotrafic. Ce dernier délit, qui d'emblée fait d'elle une criminelle, participe de l'arsenal stratégique du pouvoir lequel préfère ignorer le délit d'opinion politique. Ceci lui permet de nier l'existence des milliers de prisonniers politiques croupissant dans les geôles. En attendait , Angye risque vingt ans d’emprisonnement !

Peut-on espérer un procès où les droits de la défense soient garantis ?

Avec une Justice qui est au service de la ploutocratie étatique, cela me semble difficile…En effet, le pays dispose bien d’une procédure et d’articles de lois mais ceux-ci sont systématiquement détournés et les défenseurs souvent inquiétés ou réduits au silence.

Si je comprends bien, il y a pas de quoi être optimiste sur la suite de la procédure…Comment Angye réagit-elle ?

Angye est d’un courage extraordinaire. Elle est innocente et son innocence est son flambeau. Elle fait montre d'une volonté de vaincre et d'une joie de vivre étonnantes d'autant plus qu'elle ne peut que très difficilement subvenir à ses besoins et à ceux de sa petite fille.

Peux-tu nous rappeler brièvement le contexte politique dans lequel baigne cette affaire ?

La Colombie est devenue sous la présidence de Alvaro Uribe (2002/2010), la base militaire des USA en Amérique Latine et est aujourd'hui considéré comme le pays le plus violent du monde (taux d'homicide de plus de 75/10 000 habitants) et les inégalités sociales y sont criantes et dépassent de loin tout ce qu'on peut imaginer en Europe.

Il y a environ 4 millions de réfugiés résultant du déplacement en masse des populations. Les opposants au régime sont systématiquement traqués, voire éliminés. Chaque année le nombre de crimes et de personnes disparues augmente vertigineusement (plus de 5000 disparus rien que pour l'année 2008).

Par ailleurs, la Colombie est le premier producteur mondial de cocaïne. Depuis la fin des années 60, le narcotrafic, le crime organisé, les paramilitaires d'extrême droite souvent à la solde des grands propriétaires terriens, les guérillas maintiennent le pays en état de guerre intérieure permanent.

On évoque aussi souvent un système totalement corrompu…

La corruption gangrène l’ensemble de la société: politique, justice, police, armée... L'extrait d'un article du reporter André Maltais, datant du 23 janvier 2009 est sans appel :
"L’État serait responsable des trois quarts des meurtres, soit par perpétration directe de la police et de l’armée (17.5%) soit par tolérance ou appui à des groupes paramilitaires (57.9%).
La coalition signale aussi une augmentation de 67,1% des exécutions extrajudiciaires perpétrées par les forces publiques colombiennes durant le quinquennat Uribe (1122 cas) par rapport à la période 1997-2002 (669 cas)."

Le président en exercice ne s’était-il pas engagé à assainir la situation ?

    Bien que l'actuel président Santos, élu en 2010, se soit engagé à améliorer la situation des Droits de l'Homme, les arrestations arbitraires et la répression des opposants (syndicalistes, étudiants, intellectuels...) n'en continuent pas moins. Ainsi, il se pourrait que le jugement d’Angye Gaona, qui a débuté le 23 janvier dernier, représente à cet égard un test pour les observateurs internationaux des Droits de l'Homme.

Encore faudrait-il que le mouvement international qui s'est formé spontanément pour sa défense, ne relâche pas la pression.


Tu comptes donc beaucoup sur l’action des comités de soutien ?

 Tout à fait et c’est aussi le sentiment des avocats d’Angye. En fait, ils se montrent plutôt pessimistes quant à l'issue du jugement et n'ont pas manqué d’encourager notre initiative à mettre sur pied un comité international de soutien. A ce sujet, Angye Gaona est quotidiennement en contact avec la poète argentine Cristina Castello, ma compagne.
Afin de faire connaître nos actions en faveur d'Angye dans les pays francophone nous avons également créé un blog "Angye Gaona ou la liberté à titre-d'ailes" à l'adresse: http://angyegaona.blogspot.com/
Sur le blog "Les risques du journalisme" de Cristina Castello, on trouve les mêmes contenus en plusieurs langues.
adresse: http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/ (aller à "Pétition Angye Gaona liberté! )

Je crois savoir que la mobilisation touche beaucoup de pays…

    Des centaines de poètes du monde entier ont créé des comités de défense dans leurs pays respectifs, des écrivains renommés, des militants de défense des Droits de l'Homme en ont fait de même . En France, la plupart des journaux alternatifs sur le Web ont fait circuler l'information.

Jusqu'à présent, les grandes organisations humanitaires attendent que les avocats d'Angye leur fassent parvenir des documents détaillés avant d’intervenir mais nous déjà avons reçu de quelques unes d'entre elles un soutien moral fort. Nous espérons qu'elles pourront nous relayer très rapidement car nos moyens sont vraiment limités.

Le combat n'en est qu'à son commencement. L'essentiel pour l'instant est que les autorités colombiennes réalisent qu’Angye n'est pas isolée et que de différentes régions du monde parviennent des protestations et des messages de solidarité

Concrètement que préconisez-vous pour ceux qui veulent s’impliquer pour défendre Angye ?.

Dans une première phase, nous préconisons d'envoyer une lettre recommandée au juge et un message e-mail à l'ambassade de Colombie, avec un e-mail de confirmation à Cristina Castello
(castello.cristina@gmail.com)

 






2012-01-24

Entretien avec Emmanuelle Caminade
animatrice du blog « L'or des livres ».

l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com


l'or des livres  Emmanuelle Caminade se définit elle-même comme une jeune retraitée de l'Education nationale. Désormais libérée de ses obligations professionnelles, elle conserve une passion intacte pour la littérature et a découvert, il y a peu, la production insulaire.

Le regard qu'elle porte sur cette dernière, même si elle avoue ne pas tout connaître, est particulièrement intéressant car il s'agit d'une approche distanciée mêlant une grande empathie et un authentique sens critique. Il va de soi que ses propos font souvent des remous mais ils demeurent appréciés par les auteurs qui, à plusieurs reprises, lui ont rendu hommage pour sa lucidité et son « parler vrai ».

Vous vous intéressez à la production littéraire insulaire et intervenez assez souvent sur les blogs et les sites pour donner un point de vue très perspicace et très personnel, pouvez-vous nous dire d’où vient cet intérêt pour notre littérature ?

Cet intérêt est vraiment récent mais il puise loin ses racines : dans ma passion pour la littérature d'abord, et dans ma découverte d'un petit village du Cap corse assez     authentique il y a 30 ans ( nous avions même sérieusement envisagé avec mon mari de nous installer en Corse une fois à la retraite...)
Ce n'est qu'en 2009,  quand François-Xavier Renucci m'a contactée, suite à ma chronique de Un dieu un animal de Jérôme Ferrari ( un livre que je n'avais même pas choisi qui m'avait été proposé à la critique par un de mes contacts de Mediapart ) que j'ai découvert, via Pour une littérature corse,  une production littéraire insulaire dont j'ignorais totalement l'existence. Sans doute, une partie de cette littérature rencontre-t-elle ce que j'aime en littérature et en Corse, et puis comme mon blog ne cherche pas à coller à l'actualité médiatique dominante et privilégie au contraire les livres et les auteurs  moins connus ou méconnus, j'ai particulièrement de quoi faire en Corse !

Si vous aviez à qualifier cette littérature «émergente» que diriez-vous ?

Avant de répondre, il faudrait peut-être préciser nos termes: «production littéraire» ne résonne pas tout à fait pour moi comme «littérature» que j'entends de manière plus restrictive. Et puis  le qualificatif «insulaire» s'applique-t-il a l'auteur ( à son lieu de résidence ou à son origine ? ) ou au lieu de publication ?

Par ailleurs, si mon blog s'intéresse à cette littérature, elle ne représente qu'une part de mes activités littéraires et je lis et chronique surtout des romans –  mais  rarement des romans policiers ou historiques -,  des nouvelles ou de la poésie. De plus, je n'ai aucune idée de la production littéraire, sans doute minime,  strictement corsophone.
Aussi, ne suis-je pas forcément la mieux placée pour caractériser cette «littérature émergente»!
Cela dit, je suis quand même frappée par la vitalité et la diversité de la production littéraire en Corse, par le nombre de personnes qui écrivent et le nombre de petits éditeurs au regard de la densité de la population.
Mais il ne me semble pas très difficile de se faire éditer dans l'île, ou du moins les critères de certains petits éditeurs ne me semblent pas toujours prioritairement littéraires ... Alors cette vitalité me paraît à la fois un facteur positif et négatif, un terreau qui facilite l'émergence d'une vraie littérature mais opère aussi un certain nivellement, d'autant plus que la critique insulaire - au sens large, sites web compris - ne joue pas son rôle ( et les quelques tentatives faites sur la toile ne sont pas couronnées de succès ...)

Visiblement, on n'aime pas trop dans l'île voir émerger des individualités de talent, on se serre les coudes, on joue plutôt collectif et solidaire ... Sans doute est-ce en partie pour cela qu'on n'ose pas souligner les faiblesses ou les déficiences d'un livre - croyant  peut-être qu'en critiquant un livre on attaquerait  un individu - et, surtout,  on ne met pas en avant  des livres remarquables très prometteurs, ce qui peut décourager leurs auteurs ( je pense, entre autres, à Codex corsicae de Xavier Casanova dont on  aimerait voir le talent se concrétiser dans d'autres livres... )
Donc cette littérature émergente se caractérise également à mes yeux par sa fragilité  : le talent n'est pas assez encouragé et les  écrivains  ne peuvent pas compter sur une reconnaissance insulaire pour faire valoir leur talent à l'extérieur !

D'après vous, existe-t-il une autre région de France où les choses se passent d'une manière différente ?

Question à la formulation un brin provocatrice, me semble-t-il !
La Corse n'est pas «une région de France» comme une autre et on ne peut ignorer sa spécificité ( historique, culturelle, linguistique...) renforcée par son insularité. Et puis il faut ajouter aussi ses paysages dont la beauté prend souvent une tonalité «métaphysique», le tout  influant forcément sur  la production littéraire locale. (On pourrait à la rigueur tenter un parallèle avec la Bretagne mais je ne connais pas du tout la situation dans cette région.)
Si on prend, par exemple, le département de l'Indre, je doute que la production littéraire y ait la même vitalité et que l'on puisse espérer voir émerger une littérature indrienne !

Certes, partout en province, la critique dans la presse locale  se réfugiera dans le silence, l'autocensure  ou la complaisance envers les notabilités. Mais il me semble que globalement sur le continent on a plutôt tendance à mettre en avant ses «valeurs» locales et que la critique est quand même plus  «décomplexée».
Dans les  villes ou les villages de la Drôme provençale où je réside, comme dans ceux du Vaucluse voisin, les écrivains résidant dans la région sont  mis à l'honneur, notamment dans les librairies et les bibliothèques.
Et je ne sais pas comment fonctionnent les cafés littéraires en Corse, mais je peux vous dire que dans celui de Sainte-Cécile-les-Vignes ( un petit village du Vaucluse) qui réunit toujours une cinquantaine de participants ayant pour la plupart lu le livre, les rencontres littéraires en présence de l'auteur n'interdisent pas la formulation de critiques sur son livre ni les désaccords et les débats entre les participants,  sans que cela soit vécu par quiconque comme une agression individuelle ou des rivalités d'égos...

Ce thème de la critique qui ne serait pas totalement libre en Corse en raison de l'interconnaissance des uns et des autres est effectivement bien présent sur les sites et les blogs littéraires mais y-a-t-il au niveau national (c'est à dire parisien) une critique qui soit chimiquement pure ? N'y a-t-il pas, à ce niveau, des réseaux de complicités ou d'inimitiés qui masquent les vrais débats sur un ouvrage ? Au fond sans nier totalement ce que vous avancez, je me demande si cela est si important....

Peu de critique professionnelle chimiquement pure en effet au niveau national, «parisien»,  tout le monde le sait, mais au niveau de la critique « amateure », variée et foisonnante ,   qui prend une importance croissante sur la toile, la différence est flagrante. La vitalité de la critique sur les sites littéraires insulaires - ou consacrés à la littérature insulaire - est bien inférieure à celle de la production littéraire en question.
Alors que les critiques et les échanges contradictoires «sérieux» – et pacifiques ! - sont nombreux sur les forums littéraires continentaux qu'il s'agisse d'écrivains renommés ou non, et dans une moindre mesure sur les blogs – plus personnels et de ce fait parfois moins aptes à accepter la critique de leurs opinions . Tout vaut mieux que le silence ! Ainsi, je trouve consternant, par exemple,  le silence assourdissant sur Un lieu de quatre vents  de FXR Renucci et je constate que ceux qui déplorent le silence sur leurs propres livres sont peu enclins à parler de ceux des autres ...

Je pense qu'il ne faut pas négliger la blogosphère pour l'avenir. D'ailleurs les petits éditeurs sollicitent de plus en plus les blogueurs  et même les grands intègrent la blogosphère dans leur revue de presse - c'est un signe. De plus, les éditeurs ont tendance maintenant  à «googleliser» les écrivains ayant déjà publié qui leur proposent un manuscrit. Personnellement, je puis témoigner qu'un écrivain encore confidentiel que je soutiens a réussi ainsi, grâce aux articles élogieux de la blogosphère sur ses livres précédents – en complément bien sûr de son grand talent – à obtenir un contrat ...
Donc c'est important et il y a quelque chose à faire, à mon sens, au niveau de la critique en Corse.  Mais cela me semble dépasser le domaine strictement littéraire : oser critiquer , savoir recevoir la critique autrement que comme une agression individuelle malveillante... La critique, le débat, la remise en cause,  en littérature et dans la vie en général,  me paraît être  quelque chose de plus sain et fortifiant  que l'hypocrisie du silence qui, de plus, peut s'avérer encore plus douloureuse ou du moins  décourageante.

A plusieurs reprises sur le site: Pour une littérature corse  la définition même de cette catégorie a été abordée sans jamais trouver une réponse satisfaisante. A quoi attribuez-vous cette véritable obsession d'une définition qui semble se dérober à l'analyse. Par  la même occasion, dites-nous si pour vous existe une littérature corse, une littérature de l'île de Corse ou tout simplement une littérature en langue corse....

Vraiment, je ne comprends pas  cette obsession, les Corses sont peut-être mieux placés que moi pour savoir ce que révèle ce symptôme ! Et la définition qui a fini par être concoctée pour plaire à tous ne facilite pas la discussion puisque chacun met toujours dessous quelque chose de différent...
Pour moi, il n'y a qu'une littérature  et les distinctions  sont avant tout  des facilités de classement ou  des guides pour le lecteur. La seule  distinction  réellement importante  à mes yeux est celle de la langue – un critère essentiellement littéraire, la matière que travaille l'écriture -  car il est bon de savoir s'il s'agit d'une traduction, un livre traduit étant toujours un livre différent. L'idéal serait de pouvoir lire tous les livres en V.O.!  Donc « littérature corsophone » revêt pour moi un sens.

Quant à savoir, dans la littérature francophone,  s'il s'agit de littérature corse, martiniquaise, sénégalaise ou algérienne,  cela n'a d'intérêt qu'en référence à un imaginaire marqué par plusieurs  cultures. Cela étant, dans le monde actuel, nous avons tous un imaginaire pluriculturel mais certains ont peut-être, à l'intérieur de celui-ci,  un imaginaire biculturel ou triculturel plus prégnant. Ces distinctions peuvent alors être enrichissantes, permettant de mieux comprendre certaines situations locales ou nationales  et  reflétant   une «universalité» qui n'est pas désincarnée.

Au final, et même si cela est difficile car vous l'avouez vous-même, vous ne connaissez pas tout de la production insulaire, quelles lignes de force semblent s'en dégager

Ce qui me semble étonnant – mais pas tant finalement car la culture comme les paysages corses me semblent y prédisposer... -,  c'est l'importance de la poésie dans cette production littéraire,  sa qualité et aussi le nombre de jeunes prenant la relève. Pour les romans et nouvelles, même si j'ai lu un bon nombre de livres, ces derniers  concernent majoritairement 3 auteurs - certes assez différents (J. Ferrari, J.-P. Santini et M. Biancarelli -, ce qui me semble un peu faible pour dégager sérieusement des lignes de force,  même si je peux  trouver quelques  thèmes ou caractères assez récurrents ( l'importance de l'histoire, la « présence » des morts, de la beauté des paysages , un attachement à certaines valeurs « spirituelles », une critique lucide du monde actuel , un refus du conformisme et des hypocrisies et une certaine distanciation humoristique ...)

2012-01-01

L’ arretta bianca

la halte blanche

Ghjacumu Thiers

Traduction F.M . Durazzo

Editions Albiana, 2005, 105 p.


    Ghj. Thiers  Professeur de langue et de littérature corse, Jacques Thiers est aussi le directeur du Centre Culturel Universitaire. S’il compte à son actif une vingtaine de pièces de théâtre et trois romans (A funtana d’Altea, A barca di a Madonna, In corpu à Bastia), il est également l’auteur d’un ensemble de textes poétiques parus sous le titre L’aretta bianca  que François Michel Durazzo a traduit en langue française sous le titre : La halte blanche.

La découverte récente de ce recueil nous a interpellé, tant par la qualité du chant que par le discours que l’auteur tient sur sa pratique poétique.

Une écriture poétique intermittente.

Le propos liminaires de son ouvrage nous renseignent sur le processus créatif de l’auteur et il est toujours passionnant d’écouter attentivement ce qu’un poète dit de lui-même : « J’ai composé de manière occasionnelle et intermittente et n’ai jamais formé le projet de rassembler ces textes en un recueil. Du même coup, je ne me suis jamais senti poète à part entière. ».
Cette franchise devrait être méditée car en fait la fulgurance poétique s’accommode assez mal d’un travail en continu qui assèche assez vite le filon créatif rendant parfois la production abondante mais un tantinet lassante par le sentiment de « déjà entendu » qu’elle peut générer. En respectant ces nécessaires temps morts (ils ne le sont pas en fait…) le poète se renouvelle et prête une oreille attentive au monde qu’il cotoie.

En confessant cette fréquentation épisodique avec l’univers poétique, Ghjacumu Thiers ne fait pas que nous révéler sa propre démarche, il nous invite aussi à considérer que ces instants, où nous nous trouvons en phase avec l’autre côté du miroir, ne peuvent être si nombreux, qu’ils sont donc, par définition même, des moments privilégiés qu’il faut savoir cultiver et préserver d’un pilonnage trop intensif. Tant pis si le message n’est pas entendu…

À u puntu ghjustu


Pusà
à u puntu ghjustu
duve sole è tempu si basgianu
senza intoppu.
Tantu peghju per e cose
chì ùn volenu stancià
   

Au point exact

S’asseoir
au point exact
où s’unissent le soleil et le temps
sans entrave.
Et tant pis pour tout
ce qui refuse de s’arrêter



Une attention portée à l’invisible.

En quelques mots ; l’auteur nous explique d’une manière originale que l’écriture poétique s’apparente à ces petites infiltrations que l’on distingue à peine à l’œil nu et qui, imperceptiblement, peuvent ruiner une façade : «  Jour après jour ça s’étale et ça se creuse mais du dehors rien ne semble changé. C’est à l’intérieur que ça travaille. » Je n’épiloguerai pas sur l’emploi du terme « ça » qui me renvoie bien entendu à ces choses indéfinissables et pourtant bien réelles qui nous font fonctionner mais je suis bien obligé d’admettre mon parfait accord avec l’existence de ce que l’auteur, lui-même, nomme : « un ailleurs », une sorte d’autre dimension qui fait que le poète perçoit dans les choses qui peuvent lui être familières, des messages d’une étonnante acuité.

Les choses ou les faits d’une étonnante banalité peuvent ainsi être complètement recréés et c’est bien là l’une des caractéristiques essentielles de la démarche poétique.
Beaucoup d’auteurs, de poètes même, lorsqu’on évoque ce concept laissent échapper un vague sourire condescendant et compatissant. Dès que ce mot est prononcé (l’ailleurs), le locuteur se voit suspecté d’être un illuminé ne faisant que reproduire ce que d’autres illuminés ont pu dire ou écrire…

Retrouver ces propos que nous avons, nous même utilisés, nous conforte dans l’idée que la création n’est rien d’autre qu’une sorte de médiation entre ce réel que nous percevons quotidiennement et un autre réel, plus diffus et plus sournois qui se dérobe la plupart du temps à l’analyse logique.

Pontenovu

S’è tù passi pè isse sponde
Pianta puru in Pontenovu
Ci sò trè caffè: u José Bar,
U De Gaulle Bar…
L’altru si chjama Pascal Paoli Bar
Saluta mi u patrone : l’aghju
cunnisciutu bè in i tempi…

À u ponte fà pianu
chi a girata hè gattiva…

Pontenovu

Si tu passes près de ces rives
Arrête-toi a Pontenovu
Il y a trois cafés : le José Bar,
Le De Gaulle Bar…
L’autre s’appelle Pascal Paoli Bar
Salue de ma part le patron : je l’ai
bien connu jadis…

Au pont roule doucement
le virage est dangereux…



L’association et la rupture

Cette courte préface (à peine une page) est vraiment pleine d’enseignements ! Jacques Thiers n’hésite pas à nous révéler deux autres choses fort intéressantes. Tout d’abord que les mots eux-mêmes s’associent spontanément et finissent par imposer leur propre musique d’une manière pressante et particulièrement insistante (durant cette phase le poète ne fait que réceptionner ce message informel).
Il nous explique ensuite qu’intervient alors une seconde phase, beaucoup plus conscience, où il tente de trouver un rythme par l’intermédiaire d’une rupture qui « casse le rythme sans l’abolir tout à fait. » Tout se passe un peu comme si la mélodie spontanée qui venait des choses devait être retravaillée pour que naisse l’œuvre poétique.

Incessant va et vient entre le conscient et l’inconscient, entre le palpable et l’indicible, entre l’angle et le cercle, la poésie nous échappe en grande partie mais est-ce une raison suffisante pour ne pas tenter d’en percer le mystère ?
   

Parallelugramma

Ti aghju l’anguli diritti
u core isocelu
- o quasi –
mente equilaterale
cù primure allibrate,
fantasia misurata
è passione arregulate,
cù u so palmu di ghjudiziu.
Sὸ un tippu di rigiru
un veru parallelugramma ;
ma s’ellu salta u tappu
attenti à u cavallu mattu !

Parallélogramme

J’ai les angles droits
et le cœur isocèle
- ou presque –
l’esprit équilatéral
et des envies pliées,
de la fantaisie mesurée
et des passions réglées,
et un brin de bon sens.
Je suis un type d’initiative,
un vrai parallélogramme,
mais si le bouchon saute,
gare au cheval fou !




2011-12-13


Tempi fà

fêtes religieuses, rites et croyances populaires de Corse

Pierre-Jean Luccioni

Ghjasippina Giannesi

Albiana-Tempi fà, 2010, 508 P.



Tempi fà  Acheté, il y a un an, je n’avais pas pris le temps de le lire attentivement, me contentant de le parcourir. Paresse intellectuelle ? Désir inconscient de résister à la pression médiatique ? Un peu des deux très certainement. La lecture a ses secrets qui ne se laissent pas facilement percer. Il m’arrive souvent de laisser les ouvrages achetés reposer avant de m’y plonger avec délectation.

A coup sûr, Tempi fà fait partie de ces livres là. Dois-je l’avouer ? Une fois entré dans cette œuvre monumentale, écrite avec élégance et illustrée avec brio, on n’en sort pas si facilement. Les textes vous hantent pendant de longues journées, les prises de vue vous interpellent au point que vous en arrivez à vous demander si vous n’avez pas réellement rencontré les personnes interrogées, dont les portraits saisissants illustrent, bien souvent, les textes.

Une œuvre humble malgré sa dimension imposante.

Les deux auteurs, dont il faut louer le sérieux et la persévérance, n’ont, en aucune manière, souhaité faire un ouvrage savant et difficile d’accès. Tout au contraire, ils semblent s’être mis, d’emblée, dans la posture des cueilleurs d’informations, acceptant les propos avec ouverture et bienveillance.
Même si l’introduction du volume précise la logique de la démarche, les deux complices semblent s’éclipser tout au long des 500 pages en donnant, très largement, la parole aux personnes qu’ils ont choisi d’écouter et de photographier.

On l’aura compris, nous ne sommes pas là dans une approche explicative, même si quelques passages nous permettent de saisir la démarche engagée, mais bien plutôt dans une approche compréhensive où le sens que les acteurs donnent à leur action est privilégié. Il ne s’agit donc pas de savoir si ce que disent ces personnes est juste ou erroné mais de s’interroger sur les raisons qui les poussent à y croire ou simplement à y accorder de l’importance. Ainsi, ceux qui sont à la recherche d’une vérité définitive n’y trouveront pas leur compte, les autres entreront dans cette « granitula » sans pouvoir tout à fait en sortir.

Ce que disent les hommes et les femmes de leur propre existence,  mérite qu’on s’y attarde, qu’on le respecte car c’est là le prélude indispensable à toute véritable tentative de compréhension. Ce profond respect de la parole « venue d’en bas » , alors que, paradoxalement , on évoque « le haut » se traduit par l’importance des paroles recueillies aux quatre coins de l’île, toujours retranscrites dans leur intégralité et non à l’aide de « petites phrases » coupées de leur contexte, comme on le voit d’ailleurs un peu trop souvent et qui servent, la plupart du temps à étayer la thèse de l’auteur.

Cette grande humilité de la posture se retrouve également dans la manière dont sont retranscrits les propos ou les proverbes et dictons recueillis en langue corse puisque, selon l’origine du locuteur, les variantes cismunticu/pumunticu sont parfaitement respectées. Ainsi , et pour ne citer que deux exemples : (p.10) : « A la Santa Lucia, u soli faci un saltu di ghjaddina » (variante sudiste) et (p11) : «  In Sant’Antone, a vigna ùn hà patrone » (variante nordiste).

Une remarquable iconographie


On aurait pu craindre une inflation de vieux clichés, de vieilles cartes postales fleurant bon « le temps d’avant », il n’en est rien. Si quelques clichés d’époque et quelques cartes postales de collection sont bien présents , la majorité des clichés sont des prises de vue actuelles. On y trouve de splendides paysages, des portraits où brille toute l’acuité d’un regard, où l’on remarque toute la vérité d’une posture ou d’une mimique mais aussi des clichés plus techniques dont la visée est simplement informative.

Incontestablement , l’ensemble de l’iconographie est d’une grande valeur et illustre magistralement et de manière intelligente un texte qui nous a séduit.
Il nous semble par contre que la mise en page de l’ouvrage (nous aurions pu écrire la maquette), si elle avait été mieux travaillée aurait, à notre avis permis à l’ensemble, d’avoir encore plus de majesté mais, nous devons reconnaître que nous sommes un peu exigeant sur ce point.

Un livre qui enfante le rêve


Au-delà des données que nous venons de mentionner, nous souhaiterions dire que l’ouvrage nous a interpellé d’une autre manière et c’est très précisément la raison pour laquelle nous avons tenu à lui rendre hommage sur ce site plutôt consacré à la littérature et plus particulièrement à la poésie.

Les propos recueillis proviennent souvent, mais non exclusivement, de personnes d’un certain âge dont nous pouvons voir les portraits en regard du texte. D’autres clichés nous présentent des acteurs du quotidien dans leur tenue vestimentaire d’aujourd’hui (pull-over, jeans, treillis…) Il existe entre ces propos relatant rites et croyances remontant à la nuit des temps et ces visages, ces tenues, quelque chose d’insolite, de tragique même que nous allons tenter de formuler de notre mieux.


 Dans combien de temps ces portraits de personnes deviendront-ils des portrais de personnages ? Dans combien de temps, ces tenues tout à fait similaires à celles que nous avons l’habitude de côtoyer seront –elles «out of âge » ? Bref, dans combien de temps l’ouvrage lui-même sera-t-il considéré, non point tant comme un ouvrage sur le temps d’avant, mais comme un ouvrage du temps d’avant ?

Nul ne saurait le dire exactement mais nous savons tous que ce moment viendra, il approche inexorablement. Entre ces rites ancestraux qui ont encore leur signification et qui semblent être demeurés identiques à eux-mêmes et ces clichés qui nous renvoient la fragile image de la contemporanéité, un ballet étrange semble s’improviser nous plongeant dans une attente imprégnée d’un indicible sentiment. Rien ne saurait mieux illustrer la fuite du temps que la juxtaposition de ce qui est et de ce qui n’est déjà presque plus. A ce jeu là les repères se brouillent et la mémoire oscille nous incitant à appréhender  d’une autre manière ce qui fait la spécificité du temps présent.

« A la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation… »


Ainsi s’exprimait Apollinaire, dans les tout premiers vers d’Alcools, alors qu’il déambulait non loin des quais de la Seine à la recherche des fondements théoriques de l’art nouveau….

2011-11-18

TEMPI DI RENA
Dans le duvet de la cendre
Patrizia Gattaceca
adaptation : Dumenica Verdoni
Albiana/C.C.U. 99 p, 2010

 

 

Patrizia Gattaceca  patrizia Gattaceca  Faut-il parler d’un seul livre ou de deux ouvrages enlacés l’un à l’autre qui s’éclairent, se complètent, se taquinent parfois ? Je ne saurais le dire exactement car ces deux petits bijoux, remarquablement présentés méritent grandement qu’on s’y attarde un peu. 

Il ont appelé notre attention que ce soit sous l’angle de l’intéressante entreprise de translation du corse au français ou sous l’angle de la qualité de la poésie des deux textes.

Eloge d’une traduction/adaptation

Pour avoir maintes et maintes fois évoquer la question de la traduction ou de l’adaptation de la poésie d’une langue à une autre, nous avons le sentiment de n’avoir rien dit. Force est de constater que le choix retenu par Dumenica Verdoni est judicieux : il arrive que la texte en langue française « suive » d’assez prêt le texte originel, il arrive qu’il s’en écarte pour ce qui est du sens littéral mais, au fond, cet écart se justifie pleinement si l’on porte attention au sens profond de la poésie de Patrizia Gattaceca et aux émotions qu’elle fait naître en nous.

Ainsi : Il nous a brisés/ en mille morceaux/ce miroir lumineux/ correspond parfaitement à Ci hà rottu/in mille pezzi/issu spechu luccicu/. De même : Si tu savais/combien je fais semblant de croire/ tout ce que tu veux me faire avaler/ semble être la réplique exacte de : S’è tu sapessi/quantu facciu nice di crede/tuttu ciὸ ch’è tu mi voli fà inghjotte/. Dans ces deux exemple, la traductrice s’est très certainement ralliée à l’idée qu’il ne servait à rien de s’écarter du sens premier et que le rythme, les images suggérées par les mots étaient parfaitement transposables d’un univers linguistique à un autre. D’ailleurs, même en faisant un petit effort de créativité on ne voit pas très bien de quelle autre manière on pourrait rendre l’esprit du texte source.

Nous sommes dans un autre cas de figure lorsque Dumenica Verdoni  nous propose : L’eau des nuages éclate/le temps se noie/le ciel approche/ pour Sface l’onda di i nuli/u tempu/Ciumba u celu/s’avvicina/. L’esprit du poème est respecté mais la mise en page du texte s’affranchit de son original au point que nous devons bien plutôt parler d’une adaptation que d’une simple traduction. La même remarque prévaut lorsqu’on examine la manière dont les quatre parties du recueil ont été rendues : U tempu di e mo castelli/ Incandescence, U tempu di  e mo stagioni/ La rose et l’immortelle, Rena è schjuma/Soleil fluides, I me castelli di rena/ Phénix.

Nous imaginons volontiers les discussions, les échanges entre les deux femmes pour s’accorder sur le mot juste, l’expression la plus idoine afin de traduire sans être prisonnière et sans trahir…des instants passionnants où l’on découvre ce qu’écrire veut dire.

Une poésie de porcelaine

La poésie de Patrizia Gattaceca est tout entière de finesse, de fêlure et de fragilité. On n’y assène aucune certitude, on n’y trace aucun portrait au crayon gras, on ne souligne rien : on évoque.

Certains diront que la modernité exigerait des poètes de rompre avec ce pointillisme qui semble parfois se dissoudre dans le blanc de la page mais ils me semblent avoir tort. La poésie est très certainement le seul endroit où les notions de tradition et de modernité sont pour le moins factices et largement inopérantes.

Oui la poésie de Patrizia Gattaceca est dans une tradition d’écriture toute empreinte de nostalgie, de regards posés sur le côté éphémère du monde, de regrets et même parfois d’acceptations mais en quoi la recherche de nouveaux thèmes serait, à elle seule, la garantie sinon la preuve d’une réussite ?

La vérité m’oblige à dire, que le poète tente de restituer une émotion forte qu’il a éprouvée antérieurement au poème qu’il écrit. Il en éprouve une autre au moment de l’écriture si les souvenirs auxquels il fait référence y sont traduits avec authenticité et dextérité. Si l’émotion arrive ensuite à toucher le lecteur, le poète peut alors estimer qu’il a accompli sa mission.

Par les mots justes, placés parcimonieusement sur la page, par cette sobre distinction qui accompagne la musique simple et douce qu’elle distille, la poésie de Patrizia Gattaceca a le raffinement et le charme de la porcelaine. Elle en a également la pureté et la grâce même si l’on sait  « ce qu’il faut de malheurs pour la moindre chanson »


A casa ch’è no fuimu
era un guaglinu
Ci ghjunghjianu à beie l’acelli
mezu à i nostri chjuchjulimi
lentati da e culumbare.


La maison qui fut nôtre
était un ruisseau
où venaient boire les oiseaux
au milieu de nos gazouillis
échappés du colombier


Mi granfignanu a mente
i lamaghji di a zitellina
cum’è una curona di focu
Spacca u tempu u mo sgardu
Veghju annantu à i vaghjimi
sugellati

Les ronces de l’enfance
griffent ma mémoire
comme une couronne de feu
mon regard transperce le temps
et je veille sur les automnes scellés.


S’è tu sapessi
quantu facciu nice di crede
tuttu ciὸ ch’è tù mi voli fà inghjotte
ùn ne diceresti tantu !


Si tu savais
combien je fais semblant de croire
tout ce que tu veux me faire avaler
tu n’en dirais pas tant !


Ci hà rottu
in mille pezzi
issu spechju luccicu
Lacati ci in lu bughju
di issu tunellu longu
quant’è u tempu
di i nostri silenzii.


Il nous a brisés
en mille morceaux
ce miroir lumineux
abandonnés dans le noir
de ce tunnel aussi long
que le temps
de nos silences.


Sface l’onda di i nuli
u tempu
Ciumba u celu
s’avvicina
Sὸ strisce longhe di vaghjime
S’apre a porta di l’inguernu

L’eau des nuages éclate
le temps se noie
le ciel approche
Automne se déchire
Voici que s’ouvre la porte de l’hiver.

2011-11-04

Echanges littéraires sur la toile…

 

invistita  Je l’avoue, la réalité est parfois décevante. Non pas la lointaine réalité d’horizons qui ne sont pas les nôtres, non….la réalité d’ici, la nôtre, celle que nous parcourons tous les jours, que nous côtoyons à notre insu ou de manière délibérée…

Comme beaucoup (pas assez il est vrai), je m’intéresse à la littérature et en particulier à la création poétique en langue corse. Je l’ai dit, écrit, répété maintes et maintes fois, ce n’est pas une volonté d’enfermement de ma part mais bien plutôt la conviction que le combat en faveur des langues minoritaires est un combat légitime dont nous avons tout à gagner.

Il va de soi que, dans mon esprit, la frontière séparant la production en langue corse et les écrits portant sur la Corse n’est pas d’une netteté absolue. En fait, un ouvrage sur la Corse ou mettant en scène des Corses va m’intéresser car il m’apparaît évident qu’il convient de mieux se connaître si l’on veut avoir une chance de comprendre le Monde. Comprendre le Monde…Venons-en au fait justement !

Des sites passionnants, des échanges incertains…..

Allant de temps à autres sur la toile, j’y fréquente un certain nombre de sites et de blogs ayant pour thème la littérature. Ce que j’espère y trouver, ce sont des échanges, des points de vue différents du mien, des découvertes…Concernant le monde insulaire, je me dois d’avouer que si je suis heureux de constater le nombre important de blogs et de sites, je suis sidéré d’observer l’énergie négative qui y est dépensée.

Certes, cela n’affecte pas la totalité de ces espaces dont certains, il faut bien le dire, demeurent d’excellente qualité : je pense à Gattivi Ochja de Stefanu Cesari (http://gattivi-ochja.blogspot.com/) qui nous distille avec parcimonie son remarquable savoir faire de traducteur, je pense aussi à Emmilia Gitana (http://emmila.canalblog.com/) de Caroline Ortoli qui présente un vaste panorama de la poésie contemporaine sans oublier l’Invitu de Jean Claude Casanova (http://www.l-invitu.net/) qui est toujours un précieux « road-book » pour parcourir les sentiers culturels de l’île ou encore Puesia in negra è biancu d’Angélique Bazziconi (http://puesie.blogspot.com/), laquelle nous présente les multiples facettes d’une passionnée de langue corse…J’en oublie, bien entendu, et on ne m’en voudra pas de ne point citer tout le monde….

Non, il ne s’agit pas de ces blogs et sites qui bien souvent ne font que nous offrir une production ou une sélection de textes, il s’agit bien plutôt des blogs ouverts à la discussion fonctionnant donc un peu comme des « forums » qui m’attristent dans leur mode de fonctionnement.
Disons-le tout net, je n’incrimine nullement leurs animateurs, ils ont eu la bonne idée de créer ces espaces et il convient de les en remercier, non, ce serait plutôt l’usage qui en est fait qui me pose un problème.

Loin de moi l’idée de penser qu’il soit nécessaire de se prendre au sérieux car il me semble évident que ceux qui sont trop sérieux sont d’une irrémédiable tristesse mais….lorsque la quasi-totalité des discussions est complètement dénaturée par des plaisanteries, des allusions (pas toujours compréhensibles par le commun des mortels),on est en droit de se demander si la juste cause de la création est véritablement honorée.

La création littéraire mérite mieux

Les personnes que je connais et qui font œuvre littéraire en Corse (cela doit être vrai partout ailleurs) sont passionnées par leur démarche, elles ne recherchent ni la notoriété facile, ni l’approbation unanime. Elles font leur travail de créateur dans l’indépendance la plus totale et souvent l’incompréhension du plus grand nombre. Ces gens là méritent, me semble-t-il un certain respect même si l’on ignore, la plupart du temps, ce qu’il faut de travail et de peine pour mettra au monde un modeste ouvrage.

Qu’on me comprenne bien, je ne souhaite pas que les auteurs soient encensés, ils ne le voudraient pas eux-mêmes, mais, simplement, qu’ils soient respectés pour le travail accompli dans la pénombre de leur cabinet, hors des feux de l’actualité.

Or, les dérisions, les plaisanteries un peu lourdes dès qu’on souhaite aborder leurs travaux me semblent ne rien apporter, en termes de valeur ajoutée, à leur entreprise, bien au contraire…Je dirais même que si l’on voulait purement et simplement fusiller la création locale, on ne s’y prendrait pas autrement…

Il ne suffit donc pas qu’il y ait autant de difficultés à éditer un ouvrage, à trouver un lectorat qui se dérobe chaque jour un peu plus, à affronter les sourires amusés des touristes devant les rares librairies présentant des ouvrages en langue corse, il faut aussi que nous assistions, en direct, à cet auto sabotage au nom de je ne sais sens de la « macagne » ?

Mais au fond pourquoi ? Pourquoi cette pratique qui apparaît comme purement et simplement suicidaire ?

 

Parce que nous sommes des vaincus….

En relisant l’ouvrage de Marc Biancarelli (Vae victis), j’ai eu le sentiment d’y trouver un début d’explication : parce que nous sommes des vaincus et utilisons mille et un subterfuges pour ne pas nous donner les clefs de la réussite. Dévaluer un écrit ou une personne, même sur le mode pseudo comique c’est, de facto, s’interdire de les prendre au sérieux tout en positionnant son discours dans un no mans land aux contours mal définis mais où personne n’est responsable et donc n’encourt aucun risque.

Or ceux qui font acte de création, quels qu’ils soient,  prennent un certain nombre de risques : celui de se faire critiquer en tout premier lieu ou de se voir oublier ou encore de se voir taxer de je ne sais quelle complicité avec je ne sais quel réseau.

Ceux qui créent disent, d’emblée, d’où ils parlent, en se dévoilant, en s’exposant et ils ne rencontrent en face d’eux que ces snippers aux discours faciles dont la seule fonction semble d’être d’ amuser un public au demeurant exsangue et médusé.

La création mérite mieux, beaucoup mieux que cela. On ne peut reprocher à ceux qui ne s’y intéressent pas de ne pas participer aux débats. On peut par contre en vouloir à ceux qui font profession de s’y intéresser et qui ne font que ravaler l’acte de créer à un simple hochet destiné à leur faire passer un court et agréable moment.

 J’appelle de mes vœux l’émergence d’un espace virtuel pluriel où les échanges et les réflexions, éléments indispensables à la vie culturelle, puissent se multiplier et s’enrichir dans un esprit d’ouverture et de respect, lequel nous fait, aujourd’hui, cruellement défaut.


2011-10-22

Tomas Tranströmer

Prix Nobel 2011


Prix nobel   Tous les prix ne se valent pas. On le sait bien. Le regard que l’académie suédoise vient de porter sur l’œuvre d’un de ses compatriote doit être considéré pour ce qu’il est : la consécration d’une démarche littéraire relativement méconnue en France et de grande notoriété en Scandinavie, dans les pays anglo-saxons mais aussi dans le reste du monde puisque Tomas Transtrômer est traduit dans plus de 50 langues !

Notre réaction, à l’annonce de la nouvelle, fut de nous réjouir pour la poésie bien plus que pour un auteur dont nous ne connaissions que le nom. C’est encore notre position aujourd’hui car, hélas, la poésie vit, en France, des moments difficiles.

Le choix de l’académie s’est porté vers un poète qui semble tout à fait accessible, parfaitement lisible mais qui pourtant est indiscutablement inscrit dans la modernité. Les quelques textes de lui que nous mettons en ligne nous révèlent un homme qui ressemble et qui vit comme tous les hommes.
On pourrait presque dire que ses textes sont d’une étrange banalité puisqu’ils ne contiennent ni métaphores audacieuses, ni images flamboyantes, ni savant découpage, ni lyrisme apparent…Ils semblent être à l’image d’une époque qui donne le sentiment d’avoir perdu le goût de l’illusion et de l’enchantement pour se complaire dans la description de choses familières.

Et pourtant….Et pourtant, présente entre ces mots d’une étrange quotidienneté, une saveur exquise semble s’en dégager et nous tirer hors de nous-mêmes. Une voix, humble et pourtant assez sûre d’elle-même semble nous inviter à considérer le monde qui nous entoure pour ce qu’il est, c'est-à-dire, très exactement, d’une manière différente dont nous le percevons ordinairement. Non que nous soyons aveugles ou simplement mal voyants mais tout simplement parce que notre perception est contaminée de vieilles représentations qui le travestissent.

Nous retrouvons là l’une des fonctions essentielles de la poésie dont le pouvoir destructeur de stéréotypes est en fait un pouvoir constructeur : le pouvoir de construire une nouvelle perception qui tout en englobant l’ancienne, ne lui est pas soumise.

Ce prix et  cette reconnaissance officielle tardive élargiront très certainement l’audience du poète dans les pays latins. Ce n’est que justice car la poésie dans son ensemble gagnerait à connaître un rayonnement plus large afin que le public puisse se rendre compte qu’elle fait partie intégrante du Monde dont elle s’efforce de rendre compte avec les moyens qui sont les siens.

Voici donc quelques textes d’un poète venu du froid et que nous sommes en train de découvrir…


 

EXPRESSO

Le café noir du service en terrasse aux tables et aux chaises aussi gracieuses que des insectes.

Ces gouttes précieuses et captées ont le même pouvoir qu’un Oui ou un Non.

On les sort du fond de bistrots obscurs et elles fixent le soleil sans ciller.

Dans la lumière du jour, un point d’une noirceur bienfaitrice qui se répand très vite dans un hôte blafard.

Il rappelle ces gouttes de noire clairvoyance que l’esprit happe parfois et

qui nous donnent une bourrade salutaire : vas-y ! Une exhortation à ouvrir les yeux.

( Ciel à moitié achevé 1962)

 

 

SOMBRES CARTES POSTALES

                   I


L’agenda est rempli, l’avenir incertain.
Le câble fredonne un refrain apatride.
Chutes de neige dans l’océan de plomb. Des ombres se battent sur le quai.

                            II

Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne
prendre nos mesures. Cette visite
s’oublie et la vie continue. Mais le costume
se coud à notre insu.

( La place sauvage 1983)

COHESION

 

Voyez cet arbre gris. Le ciel a pénétré
par ses fibres jusque dans le sol -
il ne reste qu’un nuage ridé quand
la terre a fini de boire. L’espace dérobé
se tord dans les tresses des racines, s’entortille
en verdure. – De courts instants
de liberté viennent éclore dans nos corps, tourbillonnent
dans le sang des Parques et plus loin encore.

(Baltique, 1989.)


2011-10-03

Cusmugrafia/Cosmographie

Marcu Biancarelli

édition bilingue

traduction française : Olivier Jehasse

Colonna édition, 275 p, 2011



cusmugrafia  Est-il nécessaire d’être un écrivain reconnu pour pouvoir porter sur la littérature un regard pertinent ? Non !  En ce domaine, comme dans bien d’autres, la liberté doit être totale puisque personne n’a jamais pu démontrer qu’il fallait être capable de tenir un pinceau pour savoir parler d’une œuvre picturale …
Il n’empêche que, lorsque ceux qui ont la passion de créer chevillée au corps décident de nous livrer leurs analyses, c’est toujours avec un grand plaisir que nous les accueillons puisqu’en nous parlant des autres, ils nous parlent aussi d’eux-mêmes et nous aident à mieux saisir leur démarche.

Ce qu’il y a de réconfortant dans ces chroniques publiées en langue corse dans la presse écrite ou sur le web et élégamment traduites par Olivier Jehasse, c’est que jamais l’auteur n’assène de vérités révélées ou de jugements péremptoires. Ses propos sont bien ceux d’un homme qui s’interroge, qui doute, qui cherche à faire partager sans jamais vouloir imposer un point de vue.
Cette démarche, toute entière empreinte de prudence et de respect nous a séduit  comme nous a séduit cette manière de jeter des ponts vers d’autres aires culturelles afin de pondérer certaines croyances intransigeantes qui nous condamnent à la solitude et à la mort.

L'auteur et le traducteur ont bien voulu répondre à nos questions...

Ces chroniques, publiées dans la presse insulaire et sur le web en langue corse, sont dans cet ouvrage, traduites en langue française… Faut-il y voir un désir de toucher un public plus large et, corrélativement, un constat d’échec pour la littérature en langue corse ?

Marc Biancarelli : C’est bien sûr le désir de toucher un large public qui a motivé cette édition bilingue. Mais franchement je ne vois pas en quoi le fait de publier des livres en corse et en français induirait un échec pour la littérature en langue corse. Chacun doit faire avec sa réalité, et la nôtre est que nous avons une langue au rayonnement limité, qui peut – sans que ce soit une obligation – se cheviller à une autre de plus vaste diffusion, de plus large audience, pour mieux se faire connaître. Ne pourrait-on pas considérer une fois, en se plaçant du point de vue des auteurs, que l’échec est plutôt lorsque un bon livre en langue corse est passé totalement sous silence et ne rencontre ni critique ni lectorat du fait qu’il n’est pas traduit ? Un jour, il faudra qu’on arrête d’opposer les langues et les cultures qui sont à notre disposition, et que nous nous servions sereinement de tous ces outils afin de mieux faire connaître nos textes. En sachant qu’il n’y a pas une seule et unique manière de faire et de présenter un ouvrage, mais en acceptant avec lucidité que les traductions, quelle que soit la langue d’un auteur – mais à fortiori lorsqu’il s’agit d’une langue minorée – sont une chance et non un handicap. Je vais prêcher pour ma chapelle, je n’aime pas faire ça mais on me comprendra peut-être : la petite notoriété qui est la mienne, et au-delà du fait qu’on apprécie ou non mes livres, n’est due qu’au simple fait que j’aie été traduit. Et cela n’empêchera jamais, malgré toutes les spéculations ou contorsions qu’on pourra faire autour de mon travail, que pour l’essentiel ce que j’ai écrit je l’ai écrit en corse. Pour moi, les traducteurs ont juste permis que mon œuvre existe, qu’elle ne soit pas fourguée aux oubliettes ou certains – y compris corsophones – auraient bien voulu qu’on l’y laisse végéter. 

Olivier Jehasse: Le désir de traduire une œuvre est un acte littéraire, et ici, il répondait à l’attente d’un auteur, qui le souhaitait et qui le voulait.  Traduire en français une œuvre écrite en langue corse est tout à fait naturel pour un Corse du XXIe siècle, puisque un certain nombre d’entre nous possède les deux langues, les aime  et les respecte, et qu’une grande partie de nos contemporains ont perdu l’accès au texte en langue corse. Je ne crois pas à un affrontement entre les deux langues, tout simplement parce que la langue corse est aujourd’hui dans un triste état, socialement parlant, mais à mes yeux ce n’est pas la question.
Traduire Marco c’est révéler une lecture et inscrire sa voix dans un autre registre, dans un monde autrement perceptible, puisque le rythme, le code et l’articulation du texte, même s’ils appartiennent à la grande famille des langues romanes, sont profondément différents. Mais surtout ce qui m’a importé le plus c’est de voir comment la voix de Marco, le style de Marco en langue corse, était transposable en français. J’aurais aimé le faire en latin, mais cela aurait été plus long ! Et cela aurait été aller à l’encontre du désir de Marco d’être lu par des publics différents.

  

Les chroniques publiées dans ce recueil portent sur des œuvres écrites en langue corse, sur des œuvres écrites par des Corses en langue française mais aussi sur des écrivains qui n’ont rien à voir avec la Corse ( Howard Zinn, John Fante, George Catlin)…Est-ce une manière de dire que l’écrivain n’est enfermé dans aucune frontière matérielle ou symbolique et qu’il tient un discours qui semble s’affranchir de l’espace et du temps ?

MB : C’est en tout cas les auteurs qui ont su s’affranchir des frontières que vous évoquez qui m’ont inspiré nombre de chroniques. Peut-être aussi parce que je m’identifiais à eux. Je pense notamment à Sherman Alexie, un indien Spokane de l’Etat du Washington. L’ensemble de son œuvre se situe dans la réserve de son peuple et les zones qui l’entourent, pour autant, c’est bien notre propre humanité qui nous est révélée dans les livres d’Alexie. De plus, cet auteur, qui n’est pas tendre avec sa communauté, qui est sans complaisance avec les dérives – sociales ou intellectuelles – de son peuple, reste en même temps un défenseur de la cause indienne. Voilà une démarche que je peux comprendre. Lorsque l’on a envie de dire certaines vérités, il faut commencer par révéler celles qui sont en nous. Les masques que l’on porte, et les mythes sur soi, c’est très bien si l’on veut faire de l’idolâtrie. Mais porter une parole crédible, ça demande mieux que ça. Aspirer à la liberté, aussi, ça veut dire, sans victimisme, sans outrance, être capable de s’affranchir soi-même des lourdeurs internes qui stérilisent la pensée.

OJ : L’écriture est une prise de parole. C’est un individu qui parle, porteur de tout ce qui l’a rendu lui-même et qui sent, à un moment donné, que seule l’écriture permettra de saisir la complexité de ce qu’il veut dire. L’écrivain est dans le temps, le temps d’écrire et le temps de sa société. Il est dans un espace, sa langue, sa société, son monde, sa vie. Mais l’espace de l’écriture ne se résume pas à un espace essentiellement géographique ou culturel ou étatique. L’espace de l’écriture c’est la langue  choisie. MB a d’abord choisi la langue corse, puis, il a voulu voir ce que ses textes deviendraient dans un autre code. Son traducteur s’est saisi de sa langue et l’a porté dans un autre univers linguistique (je dois dire que même si ce fut joyeux, ce ne fut pas simple, vu la richesse sémantique du texte de Marco !). Ce glissement linguistique induit une transformation de l’espace concerné : le français, ce n’est pas que la France, et la littérature, quand elle est authentique, est, je le dirais en corse « for di mondu », dans un lieu extrêmement difficile à définir, mais dans lequel tous les aimants des textes se reconnaissent et se croisent. L’écrivain qui s’enferme le fait volontairement et à ce moment-là son choix est toujours littérature. Nous concernant j’ajouterai que j’en ai marre d’entendre dire que la langue corse est un lieu d’enfermement, alors qu’elle est une porte magnifique pour explorer la réalité du monde. Cette condamnation me fatigue, car elle est mensonge, elle n’est pas réalité, ni humaine, ni historique.

En somme, l’écrivain a pour tâche première de rechercher la vérité et d’avoir le courage de la formuler…A ce compte il risque fort de déplaire aux discours officiels ainsi qu’à ceux qui aspirent à le devenir ! Pourtant, de grands noms de la littérature n’ont pas obligatoirement choisi ce positionnement, je pense par exemple à Pagnol ou à Giono….

MB : L’écrivain a pour tâche première… d’être lui-même avant tout ! Ce serait tragique – et ce le fut dans nombre de dictatures – si l’on pouvait tracer sciemment le sillon où l’auteur trempera sa plume. Je ne suis donc en rien opposé à l’idée des contradictions que vous formulez dans votre question. Libre à chaque auteur de trouver les chemins de sa liberté, et à mon sens là est le vrai acte d’émancipation de l’écriture : envers et contre tout, y compris en dépit de ses propres lecteurs, de son environnement le plus cher, un écrivain exerce – quels que soient ses choix – un acte d’insoumission absolue. De celui qui s’enferme dans une parole intimiste et personnelle à celui qui parle haut et fort en défendant une cause, tous les écrivains procèdent du même souffle irréductible qui fait de la littérature, tout au long de l’histoire, un objet de défiance pour les candidats à la tyrannie. Et les écrivains que vous citez – même si ma préférence va largement à Giono – ne participent pas moins de ce grand acte libertaire qu’est l’acte d’écrire. Je viens de lire un poème d’Anna Akhmatova, où elle évoque un passage en prison à Leningrad en 1957 : une détenue, dans une queue, lui demande si elle pourrait décrire ce que vivent les prisonnières, et la poétesse répond « je peux ». Cette simple réponse fait naître un sourire sur le visage de la femme. Et c’est cela qui importe pour moi : écrire, c’est résister. Contre quoi ? Chacun le détermine et le façonne comme il l’entend, mais écrire, c’est graver dans l’éternité une profession de foi contre le néant.

OJ : L’écrivain écrit et le simple fait d’écrire est la présentation d’un résultat (un roman de base, une poésie) ou la présentation d’un chemin (l’œuvre parfaite en ce genre est La Recherche du temps perdu de Proust). Quand on écrit on est pas seulement un héraut de quelque chose, mais on manifeste un besoin, une quête. Plutôt que la recherche de « LA VERITE », je crois que l’écrivain est en attente de sa vérité, le plus souvent une vérité qui relève de l’intime, du personnel. La magie de l’écriture c’est qu’elle permet au lecteur de s’approprier cette quête, de la jauger, de l’aimer ou de la récuser. Les pouvoirs n’y peuvent rien, j’ai envie d’être grossier  mais je ne le serai pas, je resterai décent : écrire est un acte libertaire, un acte où s’exprime la profonde liberté de l’individu par rapport au monde, au réel. Les pouvoirs peuvent braire, l’écrivain lui il chante. Je vous trouve sévère avec Pagnol et Giono, car ce sont des créateurs qui racontent un monde qui leur est cher et qui compte pour eux. Si on les déprécie, c’est un effet du jacobinisme parisien qui se moque et méprise tout ce qui se trouve au-delà de la Porte d’Orléans… La littérature doit-elle servir uniquement la révolution ? Quelques auteurs russes du XXe siècle ont bien abordé cette question, et aussi l’auteur albanais Ismaïl Kadaré dans Le Grand Hiver. Personnellement je pense que c’est en elle-même que l’écriture fait révolution, parce qu’elle surgit d’un individu, et se répand auprès de tous ses lecteurs.

On ne trouve pas non plus trace de ce positionnement critique dans les écrits d’un poète cité dans cet ouvrage et qui a retenu toute l’attention de Marc : Jean François Agostini, sauf à considérer que le regard particulier qu’il porte sur le monde qui l’entoure et qui se traduit par une écriture souvent syncopée, est une invitation à s’affranchir des canons esthétiques dominants…

MB : « Cusmugrafia » a été  pensé, dès le départ, c'est-à-dire dès l’instant où j’ai commencé à écrire des chroniques littéraires, comme un voyage en direction des écrivains du rêve et de la liberté. J’ai effectivement du mal à dissocier les deux thématiques. Et celui qui fait le mieux la synthèse entre ces deux idées, pour moi, c’est London. Il est d’abord un écrivain du rêve, mettons avec « Martin Eden », un de ces écrivains qui provoqueront l’éveil chez un jeune lecteur, le pousseront vers l’amour de la littérature. Il est aussi un écrivain du combat social, notamment avec « La Route », où il parle comme personne ne pouvait le faire de la misère des trimardeurs. Mais London me plait également parce qu’il est un écrivain et un homme total, et qu’il illustre une idée qui me semble importante : celle que l’écrivain, et même l’écrivain le plus libre, le plus noble, est en fin de compte corruptible. Et London le démontra pleinement, tristement, avec un texte des plus exécrables au point de vue moral, « Le Mexique Puni ». Ce que je veux dire c’est que les thématiques du rêve et de la liberté, cela ne m’intéresse pas de les aborder de manière monolithique, ou manichéenne. J’aime réfléchir à une chose, d’abord, par son antithèse, voir le meilleur dans le pire, et le pire dans le meilleur. Cette manière de réfléchir, c’est quelque chose qui me semble présent dans ce livre.
J’en viens maintenant à Agostini. Il se pourrait que l’on pense qu’Agostini n’est qu’un contemplatif ou qu’un styliste, et tout cela n’aurait rien de déshonorant. Comme nous l’avons dit plus haut les auteurs sont libres de leurs choix. Et même on pourrait se contenter alors de dire qu’il intègrerait parfaitement, de toute façon, la classe des écrivains du rêve. Pourtant lorsqu’Agostini écrit « Era Ora » (avec, notons-le, un titre en langue corse), ou « Tyrrhéniennes », qui sont les recueils que j’ai chroniqués, il ancre sa poésie dans un « territoire ». Ma lecture est que derrière tout ça, il y a un discours. Je ne dis pas un engagement, mais au moins un discours. Voir une lassitude, une forme de mélancolie désabusée qui pourrait être un ancrage. Une manière de dire ce territoire que l’on retrouve chez nombre d’auteurs corses de ce début de siècle. Il faut donc aborder nos écrivains, et nos poètes, aussi au travers de ces aspects. Peut-être nous révèlent-ils ce monde qui est le nôtre de manière moins singulière que ce que l’on pourrait croire.

OJ : D’Agostini je ne connais que ce qu’en a dit Marco et je comprends d’après votre question que ce poète vous interpelle dans votre propre réflexion. Je comprends votre question comme si ce poète était à l’antithèse de MB. Je ne puis être très bavard, mais je souscris pleinement (et ce n’est pas paresse) à ce que dit Marco à son propos. J’ajouterai que la forme poétique a une histoire très forte qui diffère d’une chronique en prose. L’enjeu poétique est total, et les choix du poète sont tous de même qualité et de même valeur. La poésie se construit comme un jeu sur les mots, sur leurs sens, sur leur musique intérieure. Les poètes qui choisissent la syncope ou l’abstraction, ma foi, ils montrent qu’ils sont du siècle, de notre temps, je les rangerai dans la catégorie (positive) des poètes jazzys. Mais d’autres routes sont offertes.  Après tout la plus aboutie des œuvres d’Apollinaire ce sont ses « Calligrammes ».

Vos propos me font penser à ce qu’écrivait Rainer Maria Rilke dans Lettres à un jeune poète , qu’il fallait avant tout descendre au plus profond de soi-même, gratter, déterrer ce qui y était enfoui afin de faire véritablement œuvre poétique , nous dirons que cela peut s’appliquer à toute la littérature… Mais alors, comment expliquer qu’en descendant au fond de soi-même on ne s’isole pas en devenant incompréhensible pour les autres ? Y aurait-il tout près du magma quelque chose qui parle à tous les hommes ?

O.J. : Je pense que oui ! Et je pense même que c’est parce que ce voyage intérieur part vers l’extérieur à destination du lecteur que cette dialectique entre l’intime et l’universel se réalise. C’est la clé de la beauté d’une œuvre littéraire, qui est une construction partagée entre un écrivain et son lecteur. C’est pourquoi quand un auteur aborde au plus loin de lui des questions fortes que se posent tous les hommes (un jour ou l’autre ou jamais peu importe !) le lecteur se rapproche de ce lieu grâce à lui. Et quand il parle de lui il parle aussi de tous ceux qui se reconnaissent dans l’écoute de ce qu’il dit.

MB : J’ai même presque l’impression que là est un passage obligé de la littérature. Si on refuse de laisser s’exprimer sa singularité, son style propre, son originalité, son âme, je me demande bien ce qui peut rester de la chose écrite… Après, que chaque auteur possède des arguments propres pour masquer ce qu’il a extirpé du plus profond de son être – et c’est nécessaire, de masquer – n’empêchera jamais que l’écriture est, et restera, un acte d’abord individuel. Mais il faut à mon avis distinguer cette forme d’individualisme, nécessaire à la création, du nombrilisme, qui rend justement une œuvre hermétique et parfois même assez nauséabonde. Je voudrais aussi réinterpréter votre question, et du « magma » de l’être intime, passer à l’environnement, au lieu intimiste. A mon sens tout écrivain écrit à partir d’un modèle réduit du monde. Et l’alchimie, c’est que le monde entier, le plus souvent, se trouve dans ce réduit.

On m’a, un jour, fait remarquer que la littérature corse d’aujourd’hui avait une certaine prédilection pour le glauque, le noir, le scabreux…En revisitant les chroniques du présent ouvrage, je m’aperçois que c’est très souvent cette réalité qui est mise en avant dans le choix des auteurs étrangers...

Est-ce un signe des temps ?

OJ : Les écrivains corses d’aujourd’hui ont pris la parole dans un univers où les thématiques du soleil, des vacances, de la nostalgie du village rêvé étaient permanentes et cela donnait naissance à une littérature de l’ennui.  Ils ont donc voulu casser cette image de club méditerranée. Mais  cela est dû aussi au fait que depuis une grande trentaine d’années, leur monde a changé, la Corse s’est modernisée, (elle s’est enlaidie aussi de façon étonnante et très vite) et ses habitants ont plongé dans la modernité la plus contemporaine. Les histoires ne sont plus des récits de village, mais des œuvres qui naissent dans un univers pas tout à fait urbain (ce n’est pas un hasard si les grandes plumes (et il n’y a pas d’ironie dans mon propos) sont des Ajacciens, des Purtivicchjacci, des Murianinchi-Cerviuninchi ou des gens du Valincu. Il est clair que ces zones (ce ne sont même plus des régions) sont, au quotidien, marquées par la modernité la plus brutale et sont traversées par des événements souvent glauques, noirs ou scabreux (j’aime beaucoup vos trois mots). Donc ils écrivent de leur monde et ils se le renvoient à eux-mêmes et à tous leurs lecteurs. Les choix des auteurs de MB appartiennent à son plaisir de lecteur, mais il est sûr qu’il aurait été un lecteur de romans à l’eau de rose, ou d’œuvres ultra contemporaines, ses chroniques auraient parlé d’un autre monde… Permettez-moi de sourire en pensant à une chronique de MB sur Delly…. Il ne l’a pas fait, pour moi c’est logique, il est d’ici et de maintenant, et il exprime une réalité vivante sous la forme qui lui paraît la plus juste. Mais ces chroniques sont aussi remplies de joie et de rires, ce qui est la marque d’une belle littérature, car même le sombre sait donner  de la lumière.

MB : Voilà, je ne rajouterai rien de particulier à ce que dit justement Olivier par rapport à la trinité de l’obscur que vous proposez. Je pense aussi que les auteurs corses – ceux de ma génération – ont écrit également en prise, ou en réaction, par rapport à un contexte sociétal bien particulier qui ne préfigurait rien de très optimiste. Mais je voudrais insister sur la dernière partie du propos d’Olivier. Trop souvent on réduit la prise de parole des auteurs insulaires à une forme d’exaltation du noir. Et je pense que l’on oublie aussi que jamais notre littérature n’a été à ce point chargée d’humour, transgressive d’une manière qui laisse supposer un désir jouissif de se montrer iconoclaste. Oui la littérature corse parle souvent d’une réalité sombre, inquiétante, et même parfois assez triste, mais remarquez à quel point cela se fait en utilisant l’absurde, le comique, et voir même un burlesque déjanté qui respire une liberté créatrice absolue. Prenez Desanti, ou Ferrari, visitez les blogs littéraires corses, et vous verrez qu’une chose est évidente : cette littérature, contrairement à une idée reçue, rit énormément. Je termine sur les chroniques : là aussi les recherches de similitudes, dans la noirceur peut-être, m’ont fait explorer en direction d’auteurs tels que Trakl, ou Miniussi, ou Bowles, ou évoquer des thématiques telles que le cannibalisme, ou même la torture (par exemple les chroniques sur le goudron et les plumes), mais je pense malgré tout, et j’espère, que le traitement que j’ai fait de tout ça prête plus à sourire qu’à pleurer. Parfois, c’est vrai, on frémit à côté du rire, mais c’est la vie qui est comme ça, et j’ai écrit tous mes livres avec cette idée, ce besoin de passer en permanence de l’un à l’autre. D’ailleurs, penchez-vous plus profondément sur les traductions qu’Olivier a fait de ces chroniques, et cherchez les fois où le sordide a pris le pas sur l’humour. Vous verrez que la causticité, l’ironie, l’amusement prennent presque toujours le dessus. Et ça, Olivier l’avait bien compris en lisant les textes originaux, et il l’a rendu avec talent à mon sens, en donnant toute sa dimension à cet aspect jubilatoire.

Je souhaiterais que nous abordions maintenant, pour terminer, la dimension « critique littéraire » de vos chroniques. Quelques voix se sont élevées pour dénoncer, au sein du microcosme littéraire insulaire, une absence de véritable critique en raison d’une proximité trop forte. De fait, vos billets sur les ouvrages insulaires comportent assez peu d’aspects négatifs sur les œuvres …Doit-on considérer que cela est impossible dans notre contexte ou s’agit-il, tout simplement, d’un choix personnel ?

MB : C’est vrai que ces chroniques, qui paraissaient dans l’Hebdo du Corse-Matin jusqu’à l’été dernier, avaient aussi pour objectif de traiter la production corse avec le même filtre que j’aurais appliqué à d’autres œuvres. Il s’agissait bien pour moi, donc, de mettre tout le monde sur un même pied d’égalité. Mais pour autant je ne me prends pas réellement pour un « critique » littéraire. Même si j’avais plus ou moins carte blanche, personne ne m’a chargé d’encenser ni d’éreinter qui que ce soit. Et à vrai dire, proximité ou pas, je me demande bien quel est l’intérêt de flinguer un livre pour le flinguer. Même si on est humain et si quelques coups de griffes nous échappent parfois. D’ailleurs certaines de mes chroniques, présentes ou pas dans le recueil, m’ont tout de même valu des passes d’armes plus ou moins sévères. Elles restent de l’ordre du privé, mais ont bien existé, et infirment le fait que les « critiques » insulaires soient d’une absolue complaisance. Par contre je reconnais qu’en règle générale, en tant qu’auteur moi-même, et que chroniqueur libre de mes choix, je préfère parler de ce qui me plait. Et le reste je le passe d’autant plus volontiers sous silence que je ne m’impose pas de le lire. Pour les auteurs corses, j’ai donc effectivement parlé, d’abord, de ce que je voulais mettre en valeur, mais j’ai aussi formulé, le plus honnêtement possible, les réserves qui s’imposaient à moi. Me viennent en mémoire des avis contrastés concernant Viangalli, Cesari, De Zerbi, ou vous-même me semble-t-il. Je pensais tout à fait normal de signifier, à côté de ce que je jugeais bon,  ce qui me plaisait moins dans ces textes. Mais il y a juste une manière de le faire, qui permet de rester honnête sans pour autant nuire gratuitement à l’auteur.  Parce qu’on sait très bien, malgré toute l’honnêteté de la Terre, qu’une lecture reste malgré tout subjective.

OJ : A priori, et à posteriori aussi, je ne suis pas concerné par cette question. Mon travail a été effectué en tant que traducteur, donc en suivant les choix et les affirmations de MB. Mais je vais quand même donner mon point de vue… Qu’est-ce qu’un critique littéraire ? C’est un métier, un des nombreux métiers du texte et du livre. Qu’est-ce que la critique littéraire ?
C’est un travail de lecture attentive, créé par les humanistes du XVIe siècle en Europe, afin de faire progresser la qualité des connaissances des savants et lettrés de ce temps. C’est d’ailleurs grâce à eux qu’un philosophe allemand du XIXe siècle, Emmanuel Kant, a donné une très belle valeur à ce mot  en le plaçant au cœur de sa réflexion, comme l’indique le titre de son œuvre majeure : Critique de la raison pure. Pourquoi parler de Kant ? Parce que la critique suppose et oblige à la raison, pas au sentiment, pas au compliment, pas au lynchage ! Lire un texte et le commenter c’est montrer qu’il existe, qu’il a réveillé le besoin d’écrire, et qu’il a poussé un lecteur à devenir auteur, mais aussi à exprimer son analyse de sa lecture.  Enfin qu’est-ce qu’une « véritable critique » ? Un assassinat ? Un démontage des outils de l’écrivain ? Une campagne de com ? Sûrement pas, même si les médias raffolent de ce genre de choses, cela n’est pas suffisant pour être appelé une critique.  Un ouvrage universitaire ? Une mise en perspective des objets rencontrés dans le texte  ou des techniques narratives ou créatrices de l’auteur ? Cela s’en approche, mais ce n’est pas encore ça. Je crois, et c’est bien évidemment valable pour « le microcosme » qu’il est nécessaire de ne pas trop attendre d’un auteur, sinon de la qualité. D’ailleurs il est utile d’oublier le microcosme et  Marco et moi avons d’ailleurs choisi de vivre en cosmographes ! Ce sera là ma conclusion.



2011-09-20

Ascolta, Ascolta

Paulu Susini di a Sarra

Association Korsi Alta Rocca, 96 p, 2011


Paulu susini  L’association Korsi Alta Rocca, aidée par le Conseil général de la Corse du Sud, la Communauté de communes de l’Alta Rocca et les communes de Serra de Scopamène, Loreto de Tallano et Cargiaca, a eu l’heureuse idée de faire imprimer et de diffuser les écrits de Paulu Susini di a Sarra.

Une plaquette très réussie agrémentée d’illustrations de Lucien Vincentelli, Marc Pietri et Petru Dumè Bologni.

Nous tenons à saluer cette initiative généreuse qui a pour but de mieux faire connaître un homme, profondément attaché à son terroir et dont les écrits dispersés jusqu’alors, n’étaient pas facilement accessibles au public.

Une découverte liée à un rendez-vous manqué.

Au printemps dernier je reçus un appel téléphonique m’informant d’une soirée poétique à Serra de Scopamène. Mon interlocutrice, que je ne connaissais pas, avait eu vent de mes interventions poétiques dans le sud insulaire en compagnie de Jean François Agostini, Stefanu Cesari et Alain di Meglio et m’offrait, avec gentillesse, l’opportunité de faire à nouveau entendre ma voix à l’occasion d’une cérémonie conviviale consacrée à Paulu Susini di a Sarra que je ne connaissais que de nom. Hélas, trois fois hélas, j’étais sur le départ pour le continent et il me fut impossible d’y répondre favorablement. Je laissai toutefois à cette charmante dame mon adresse mail afin que nous puissions établir un contact plus régulier et envisager, peut-être une autre rencontre. Je ne reçus aucun message (peut-être avait-elle mal noté mon adresse….) Cet été, en cheminant sur les sentiers de L’Asinao, une bergerie m’accueillit où je pus me désaltérer et échanger quelques mots avec la personne qui en avait la garde. Je ne sais pourquoi nous parlâmes de poésie et le nom de Paulu Susini di a Sarra resurgit ! La personne que j’avais en face de moi était celle qui m’avait appelé quelques mois auparavant et se trouvait être l’animatrice de l’association Korsi Alta Rocca ! Le monde est petit et le hasard fait souvent bien les choses : je pouvais, désormais, découvrir tout à loisir les écrits de cet enfant chéri du pays !

Un homme d’une grande humanité.


Né en 1936 à Ajaccio, Paul Susini partagea son enfance entre Cargiaca et Serra de Scopamène. Il perdit son père accidentellement lorsqu’il avait cinq ans et part en pension de pension de famille puis en internat à Marseille où il eût à souffrir des privations de l’après-guerre. De retour en Corse, il termine sa scolarité au lycée de Sartène avant d’entreprendre des études supérieures à Aix en Provence  et de débuter sa carrière d’inspecteur des Douanes à Paris.
Il reviendra, chaque été, jusqu’à sa mort en 2007, se replonger dans l’ambiance de son village et y animer soirées et rencontres diverses.
Ceux qui l’ont connu disent de lui qu’il était d’une grande droiture. Profondément croyant, il poussait sans cesse des diatribes contre les misères et les calamités qui assaillent le monde des hommes mais aussi contre les hommes eux-mêmes lorsqu’ils sont les témoins passifs de la désagrégation de leur culture. Ce pacifiste avait les nerfs à fleur de peau et pouvait se montrer irascible comme l’a souligné Rinatu Coti dans la belle préface qu’il lui a consacré et qui témoigne de la profonde estime qu’il lui portait.

Quelques textes…


N.B:La graphie qu’utilise l’auteur est parfois légèrement différente de celle en usage aujourd’hui. Nous ne nous sommes pas permis de modifier le texte car ce dernier reste parfaitement lisible.
La traduction française est de l’auteur lui-même.

U racontu ‘lla me nascita

Eiu vol’ dì chì, com’è molti e parechji in i me ghjorna, mi ni sogu andatu à nascia in Aiacciu un sedici di maghju l’annata trentasei d’issu seculu, «  In lu mesi di li fiora, quandu roncanu li sumera invaghjti da l’amori » anch’eiu com’iddu cuntava lu tintu ziu Simonu d’Auddè. Vo ùn cridiati ch’e abbia sceltu issu locu nè mai risintitu la mìnima tinnarezza o fuss’idda simpatia da quissa città carnavalina. Ma, tandu dighjà, i donni, parti è più, muviani ad aparturì in città ; li naciti in paesi erani turati un priculu e quasi un lussu, una fantasia custosa par cusì dì e d’altrondi, sia com’idda sia, ùn aghju mancu stanpa avutu la scelta nè di l’isula nè di lu lucali ‘lla me nascita ed, anc’oghji, m’accadi più d’una volta da fanni à l’Altisssimu lu rimprὸvaru caldu.
- O biatu Signureddu, m’accadi di dì multulonu e di pinsà, da chì m’aveti fattu affaccà capu traghjenti indi st’isula disgraziata ?
Ma risposta chjara supr’à issu puntu à lu ghjornu d’oghji ùn aghju mai avutu.
Sì l’Altissimu m’avissi à scedda, com’iddu si faci in alta sucietà cilesta, in anima ghjà chì mi saria sceltu unu d’issi borghi muntagnoli austriacci o svizzeri, rughjona di paci e di pulisia. Ma,inveci, l’Altissimu, fora à scopu di prasalvammi li fiari di l’infernu in aldilà, mi cundannati à nascia in Corsica in modu di purgatoriu. Pugneti nemmenu dinduvinammila bona ma incù li vulintà di Diu andeti à cumbatta vo !

(….) Maghju 1992

Ma naissance


Comme beaucoup de mes contemporains, je suis né à Ajaccio, ma mère y étant spécialement descendue pour la circonstance. J’y ai vu le jour en l’an 36 de ce siècle au mois des fleurs, lorsque les ânes braient troublés par l’amour, comme l’écrivait le défunt ziu Simone d’Auddè.
Ne croyez pas que j’ai choisi ce lieu, ni ressenti la moindre tendresse, ni même sympathie pour cette cité de carnaval ! Mais déjà la plupart des femmes allaient accoucher en ville, les naissances au village leur paraissant trop dangereuses ou devenues un luxe, une fantaisie coûteuse ; de toutes façons, quelles qu’en soient les raisons, je n’ai eu le choix ni de l’île, ni du village de mon arrivée : encore aujourd’hui il m’arrive plus d’une fois d’en faire le véhément reproche àl’Altissimu.
- « Ô bienheureux Seigneur », m’arrive-t-il de murmurer mentalement, « pourquoi m’avez-vous fait naître, débouler tête la première, sur cette malheureuse île » ?
Mais jusqu’à ce jour je n’ai pas encore obtenu de réponse !
Si l’Altissimu m’avait donné à choisir, comme il est d’usage dans une société policée, j’aurais sauté pour m’animer dans un de ces bourgs montagnards de Suisse ou d’Autriche, régions d’ordre et de paix. Mais l’Altissimu, peut-être pour me préserver des flammes de l’enfer dans un autre monde, m’a condamné à naître ici, en Corse, au purgatoire !
J’essaie de me réconforter, espérant une vie, un destin acceptable ! Mais qui peut lutter contre ou même contester les volontés de Dieu ?

(….) Mai 1992

In ascultera lu riciventi


(…)  Erami in tempu di verra ed, ugni sera chì Diu facìa, fattu cena, babbu, mamma, cun dui o trè parsoni ‘llu paesi ascultaiani i nutizii ruzzinchindusi dui noci ed unpugnu di fica sicchi apposti in un piattu spartu o bivindusi un ditu di vinu caldu.
Issa cirimunia ed issi fatti passatusi vicinu à cinquant’anni andà, mi sὸ fermi stampati in a mimoria com’è s’iddi fussini cosi accaduti arimani.
Mi pari sempri di vedali tutti i participanti d’issa missa parata ; inchjirchjati à lu caminu sfiaramattulonu in u salunettu ‘lla noscia casa stabilitu à lu pianu à par’distradonu, cun lu riciventi pasatu annant’ad una tulella di legnu priziosu subitu à manca, tempu varcatu a porta d’intrata, à chì posti in carricona mezi dissenticati, à chì ciuttati annant’à singhi pultroni di viddutu verdu arrigatu da sdrisgi russicci.
Ma certi sirintini sulenni, u sabatu sera par esempiu o s’iddu si sapia di sentasi una bedda parlata, u più eluquenti ‘lli capi muvitoghi beddi parlatori di quiddi tempa era Mussolini, tandu c’era pὸpulu, ed accdiva di varcà i vinti cristiani.
L’ultimi cunturrati piddaiani i pasatoghja chì firmaiani : à chì s’impinziaddia annant’ad un littinu anticu di legnu di noci à tisteri duriquant’è petra, à chì s’intravalcava annant’à singhi carrghi impaddati ricuparti d’una tela giaddiccia dubitosa, cumpunenti parti e più di qualchi lascita giandarmina.
Supr’ad issu puntu, mi tocca à davvi spiigazioni : si pisaia in fatti, di punt’à la noscia casa, un casamentu giandarmescu altu quattru piana chì, tamantonu ch’iddu fussi, bastava à pena in quiddi ghjorna ad allughjammi una brigata sana di giandarmi ( vol’dì sei omini, tutti o quasi tutti cun muddera e famiddonu cintu, sia vicinu à quaranta cristiani).
 

(….) Dicembri 1991

Les informations pendant la guerre

(…) Nous étions en temps de guerre et chaque jour après le dîner, babbu et maman, en compagnie de deux ou trois amis privilégiés écoutaient les informations en grignotant deux noix ou une poignée de figues sèches et buvant un doigt de vin chaud. Ce cérémonial, bien que s’étant déroulé il y a près de cinquante ans, est resté gravé dans ma mémoire comme s’il était arrivé hier.
Il me semble toujours revoir les participants de cette messe groupés autour de la cheminée rougeoyante. Le salon était situé de plain-pied au niveau de la route. Le récepteur trônait, posé sur une table en bois précieux à gauche de la porte d’entrée. Certains voisins étaient assis sur des fauteuils branlants, d’autres tassés sur quelques chaises défraîchie recuvertes de velours vert à bandes rouges. Lors de certaines soirées importantes, le samedi soir par exemple, si l’on savait qu’il allait y avoir un beau discours politique, il y avait beaucoup de monde. Parfois plus de vingt auditeurs ! Le plus éloquent de ces chefs beaux parleurs était Musolini. Les derniers arrivés s’installaient sur les sièges restants. L’un se penchait sur le canapé en noyer au dosseret dur comme de la pierre, l’autre à califourchon sur une chaise paillée recouverte de toile beige usagée ayant fait partie de quelque héritage… « gendarmesque » ! Mais sur ce point, je dois vous fournir quelques explications. Une gendarmerie se dressait en face de notre maison. cet immeuble de quatre étages, aussi grand fût-il, suffisait à peine à loger une brigade complète, (c'est-à-dire : six hommes, presque tous encombrés de femmes et de nombreux enfants….au total près d’une quarantaine de personnes).

(….) Décembre 1991


2011-09-01

Langue corse et noms de lieux

la grammaire des toponymes

Jean Chiorboli

Albiana,220 p, 2008


Langue corse et noms de lieux La connaissance d’un champ du savoir est, par elle–même, toujours respectable car elle présuppose de longues heures d’efforts en solitaire et de patientes lectures. Ce respect n’est pas suffisant lorsqu’un auteur ajoute à son érudition la claire volonté de se faire comprendre du plus grand nombre sans jamais tomber dans les simplifications abusives.

« Mais Jean Chiorboli est professeur ! » me direz-vous… Raison de plus ! Les diplômes donnant accès au métier d’enseignant portent encore trop souvent sur un savoir (ce qui est normal) et insuffisamment sur le savoir-faire du pédagogue (ce qui est bien dommage). Et pourtant, savoir faire passer la complexité d’une somme de connaissances sans jamais ennuyer, en donnant envie de s’interroger, d’aller plus loin dans le raisonnement, est une qualité suffisamment rare que nous tenons à saluer d’emblée.

Les travaux des linguistes nous déconcertent parfois ne serait-ce qu’en raison de la technicité croissante de la démarche et du vocabulaire utilisé. Jean Chioboli en a parfaitement conscience et n’hésite pas à se mettre à la portée du lecteur moyen en rappelant qu’une métathèse est une interversion de lettre(s) à l’intérieur d’un mot (febre/frebba, ferraghju/frivaghju), une aphérèse une suppression au début d’un mot (illu/lu), une syncope : une suppression à l’intérieur (basilicu/basilgu) quant à l’apocope elle n’est rien d’autre qu’une suppression à la fin d’un mot (minare/minà). Tout ceci pour dire que jamais l’auteur n’utilise son savoir et ses outils pour épater le modeste lecteur , bien au contraire, jouant à fond son rôle de passeur, il explique, éclaire, fait part de ses doutes sans aucune pédanterie ni orgueil mal placé.

Force est de constater que l’ouvrage qu’il a consacré aux noms de lieux est une véritable somme qui devrait trouver sa place dans toutes les bibliothèques car il répond d’une manière ou d’une autre à des questions que nous nous sommes posées et qui sont demeurées, la plupart du temps, sans réponse satisfaisante.
La partie 1, intitulée : un guide linguistique de la toponymie corse, énonce un certain nombre d’aberrations qui truffent les noms de lieux que nous connaissons tous. Pour mémoire en voici quelques exemples...

1.    les pléonasmes

On trouve sur notre île le Ravin de Ghiargalone que l’on pourrait donc traduire par Ravin du grand ravin puisque ghjargalu signifie ravin. Dans le même esprit on peut rencontrer Fontaine de Fontanone…. ou encore Col de Foce (foce=col), Cima d’Alpa (alpa=hauteur), Forêt de Valdu (valdu = forêt). Faut-il s’en amuser ? Nous le pourrions, bien entendu, mais le plus grave c’est qu’aujourd’hui un nombre non négligeable de locuteurs autochtones ont oublié la signification des termes insulaires et n’y voient, somme toute, rien à redire.

2.    Les bizarreries orthographiques

La langue corse est aujourd’hui enseignée dans les écoles, elle dispose d’une orthographe largement stabilisée et d’une grammaire acceptée par la grande majorité des auteurs. La polynomie de la langue n’a pas été un obstacle à l’adoption de règles acceptées du nord au sud de l’île et pourtant on trouve encore :

- chioso nuovo pour chjosu novu alors que les diphtongues n’existent pratiquement pas en Corse et que les terminaisons en u sont l’une des caractéristiques de la langue par rapport au toscan.

- Aja rossa, Argia piana, Aia maiὸ alors que le terme corse pour designer l’aire s’orthographie : aghja ou arghja

- Giunchiccia, Giunchetu, Ghiunchelli, Junchelli alors que le mot corse pour désigner le jonc s’écrit : ghjuncu

- Algajola, Algajo, Algagolo, Alguiolo alors que la graphie exacte de « l’ombilic des rochers » est : algaghjola.

3.     Les mauvais découpages

- Punta Culaghja peut prêter à sourire car tout locuteur insulaire peut y déceler une grivoiserie tandis qu’il n’en est rien…Il s’agit tout simplement de Punta Aculaghja (Pointe où nichent les aigles) …Encore plus scabreux : Bocca culaghja qui devrait être orthographiée Punta Aculaghja….

- On trouve également Fontaine de Lava Culo et un lieu-dit orthographié Lavaculu mais l’auteur demeure prudent en évoqaunt l’étymon latin lavàculu qui serait devenu, peut-être par étymologie populaire : lavacùlu…

4.    Les pertes de sens


    Que peuvent bien signifier : Porto Cacao, Portu Cacau , Rochers de Cacavu…. ? Pour l’auteur l’étymon latin de caccabus ( marmite, chaudron à 3 pieds) doit être privilégié. C’est probablement lui qui est à l’origine du cacaveddu, canestre de Pâques bien connue en Corse du Sud. Quant à la Fontaine de Bollero, à la source de Bollaro  ou à la Funtana di Cava di Bollari c’est le terme insulaire désignant le tourbillon, le bouillonnement qu’il convient d’avoir à l’esprit (bolleru/bollaru)


5.    Les aberrations nord/sud.


    On le sait, la langue corse connaît deux grandes variantes que l’on qualifiera rapidement de nordiste (cismontica) et de sudiste (pumuntica). On sait aussi que la variante sudiste est la moins toscanisée et qu’il est assez facile de les distinguer. Or, curieusement, certains toponymes semblent avoir fait une sorte de mix des deux variantes…


- Punta di e Cruci (Moca) : la graphie cruci est typiquement sudiste et l’article typiquemnt nordiste. On aurait dû avoir : Punta di i Cruci


- Bocca di e Croci : remarque identique (une partie du Pumonti prononce croci et l’autre cruci). On aurait dû normalement avoir : Punta di i croci


- Piobba (Porto-vecchio), Piubettu (Levie), Piobarello (Coti-Chiavari) alors que la variante sudiste orthographie le peuplier : piopu à la place de piobu (variante nordiste).


La seconde partie de l’ouvrage : l’ Histoire entre conservation et innovation aborde, dans son chapitre liminaire, la passionnante question de théorie de la continuité selon laquelle: « il n’est absolument pas possible (…) d’expliquer la fragmentation dialectale corse par l’influence pisane du Moyen-Age tardif (…) Le cadre préhistorique est le seul admissible » (p 68, l’auteur cite en fait M.Alinei, promoteur de l’hypothèse explicative). Cette approche pose en effet le principe d’un contituum humain allant des rivages atlantiques de la péninsule ibérique jusqu’à l’est de l’Adriatique. Les différenciations culturelles et linguistiques ne sont, en effet,  intervenues qu’entre le quatrième et le premier millénaire de notre ère. Sur cet antique substrat les influences extérieures ont eu un effet indiscutable mais sans totalement gommer les caractéristiques fondamentales des langues ancestrales qui continuent d’affleurer de nos jours dans la manière de prononcer telle voyelle ou de gommer telle consonne.

Jean Chiorboli présente les lignes de force de cette controverse puisque, bien entendu, la question est discutée mais il ne cherche pas à s’appesantir sur les échanges qui souvent semblent tourner au combat d’experts…On ne lui en voudra donc pas de ne pas avoir voulu entrer dans une vaine polémique ;  tout au contraire, on le remercie d’avoir présenté sous une forme synthétique l’enjeu du débat.

Au final, voici un ouvrage véritablement indispensable à toute personne se passionnant pour la langue corse et/ou s’interrogeant sur certains aspects des noms de lieux qui sont d’authentiques vestiges des temps révolus et nous renseignent sur nos origines incertaines. Nous l’avons dit, l’auteur a su rendre la matière captivante sans jamais tomber dans les affirmations péremptoires et les excommunications hâtives. Plus qu’un livre, l’ouvrage administre une magistrale leçon de modestie et de clairvoyance.

Le cadre de ce modeste billet ne nous a pas permis de présenter l’intégralité de ce que nous aurions aimé dire mais si nous avons donné à nos lecteurs l’envie d’en savoir plus, nous en serions ravi.


2011-08-11

Or Provu
Stefanu Pergola
Cismonte è Pumonti, 2006, 89 p.


stefanu pergola  Nous l’avons déjà dit : nous ne sommes le  prisonnier de personne, pas même du temps…Imprimé en 2006, le livre de Stefanu nous avait plu lorsque nous l’avions lu un an après, mais le temps, à l’époque, nous avait manqué pour en parlé sur ce site. Ce n’est rien, les bonnes choses, les choses justes peuvent aussi se faire après coup, et puis qu’est-ce donc que cette manie de parler d’un livre juste au moment de sa sortie et de se taire ensuite ? Comme si un livre n’était rien d’autre qu’un produit de consommation muni d’une date de péremption ?
Les textes de Stefanu sont de beaux textes, écrits avec le cœur et avec un talent qui apparaît à chaque page. Ils ne sont ni d’aujourd’hui, ni d’hier, ils sont de toujours. Toujours: l’endroit favori des poètes.

Les questions posées au poète l’ont été dans les deux langues. Seules  les réponses en langue corse nous sont parvenues. Nous ne partageons pas le point de vue de Stefanu mais nous le respectons, voici pourquoi nous n’avons maintenu que la seule version en langue corse de ce dialogue.
N’ayant pas émis de remarques sur la traduction que nous avons faite de son poème, nous la publions même si elle ne nous satisfait pas tout à fait.

L’avemu dighjà ditta : ùn semu u pighjuneri di nimu, mancu di u tempu… Stampatu in u 2006 , u libru di puisii di Stefanu c’era piacciutu quand’è no l’avìami lettu un annu dopu, ma u tempu, tandu, ùn l’avìami avutu par parlani annantu à stu situ. Ùn hè nudda, i boni cosi, i cosi ghjusti si poni fà ancu dopu , eppὸ chi sarà mai sta malatia di parlà d’un libru ghjustu quand’iddu hè stampatu è di fà silenziu dopu ? Comu s’è un libru ùn fussi mai altru chè un prudutu di cunsummazioni cù una data di pirinzioni ?
I puisii di Stefanu sὸ belli puisii, scritti cù u cori è un talenti chì sbocca à ogni pàgina. Ùn sὸ nè d’oghji nè d’arimani, sὸ di u sempri. U sempri : u locu prifiritu di i pueta.

I quistioni à u pueta sὸ stati scritti in i dui lingui. Soli i risposti in lingua nustrali mi sὸ stati mandati in ritornu. Ùn semu micca d’accordu cù Stefanu ma rispitemu u so parè, eccu parchì ùn avemu lacatu chè à virsioni corsa d’issu dialogu.
Com’è ùn ci hà dittu nudda à prupositu di a traduzzioni chè no avenu fattu di u so puema, a publichemu ancu s’idda ùn ci suddisfaci micca tuttu à fattu.


I puisii cuntinuti in u to libru Or provu sὸ stati scritti da 1999 à 2004, faci dighjà calchi anni… Chì ni pensa, u Stefanu d’oghji, di i so scritti di tandu ?

Sò puesie ch’aghju scrittu quandu era studiante in Corti è une poche dinù per i mo primi anni d’insignante di corsu. Sò scritti di un giuvanottu chì cerca à ammestrà a so lingua da pudè capisce la megliu. Soprattuttu da pudè la insignà. Era un ghjocu à l’epica. Mi piacia sopratttuttu à scrive circhendu parolle difficiule da capisce. Vulia chì u lettore venissi à dumandà mi u sensu di tale o tale parolle. Eo aspettava sempre cù a risposta in punta di lingua. Era un ghjocu era...


Lighjènduti, mi socu dumandu parchì quasgi tutti i to puisii èrani scritti in versi quand’è, à tempu d’oghji, mondi pueta prifiriscini u versu libaru…Sarà una vulintà di a to parti di « fà classicu » o sarà chè par tè a rima hè nicissaria à a puisia ?

Per mè, in corsu ùn si pò parlà di puesia senza parlà d’oralità. I vechji pueta cumpunianu senza scrive le puesie è puesie. Ciò chì aiutava à ritene a puesie era a rima di sicuru. Eo oramai provu à fà cusì. Oghje a moda seria u versu scioltu, si vedenu libri stampati à colpi d’haikù : u puema cortu cortu giappunese. Per mè, a puesia corsa ùn hè cusì. L’haikù hè un scrittu astrattu duve ellu ci vole à riflette, invece mi piace di più à cuntà qualcosa in versu, qualcosa chì possi tuccà à ognunu. Mi si pare chì per chì a lingua corsa sia ricunnisciuta ci vole à avvià si ver di altre forme : certe cunvenenu ma altre innò.


 In u so bellu prifaziu, Patrizia Gattaceca dici « u tema principale di issa racolta hè l’amore… » Mi pari, a dilla franca, ancu à mè. Parchì avè sciuvaratu issu tema quand’è mondi pueta u lacani cascà par d’altri sughjeti menu parsunali ?

L’amore hè ciò chì face lea o rumpitura in tutti i duminii. S’ellu ùn ci hè nè piacè nè affettu nunda si face. Stu tema hè universale è per e mo prime puesie ùn vulia tantu circà tema altri. Quandu si soffre in amore, u pueta scrive. Po quandu ellu hè felice ùn scrive più. A tristezza face impennà, pocu a gioia.


 Mi faria piacè di sapè quali sὸ i pueta chi ti piàcini, quiddi chè tu leghji è rileghji cù passioni.

I mo pueta prefiriti per quelli andati sò Paoli di Tagliu è Marcu Casanova, per quelli d’oghje leghju Ghjuvan Petru Ristori è Ghjuvan Teramu Rocchi. Leghju dinù in prosa Ignaziu Colombani, Ghjaseppu Maria Bonavita (u mo preferitu in prosa), Natale Rochiccioli è Matteu Ceccaldi.

Ùn si po micca scriva puisii senza circà à capì ciὸ chì hè a puisia….Allora, par tè, mi po dà a to difinizioni di sta cosa strana ch’ùn si laca chjappà cù i mani ?
A puesia hè un saccu di parolle cullucate in versi è rime duve a storia stà in u tempu è tocca à tutti. S’ellu ci vole centu anni per fà un pruverbiu, ci vuleria cinquant’anni per fà una puesia…


Parchì ùn avè micca missu dopu ogni puisia una traduzzioni in lingua francesa ? Mi pari peccatu chè ci hè tanti ghjenti chi pùgnani d’amparà u corsu è sὸ scuraghjati quand’ùn ci hè micca una traduzzioni par aiuttalli…

Per mè, mette u francese in traduzzione o adattazione d’un puema corsu hè facilità d’amparera o bisogni cummerciali d’una casa d’edizione chì cunsidereghja un libru cum’è un pruduttu da vende à u massimu. Quandu si pensa à certe suvvenzione date à certi libri duve nant’à ogni pagina sò scritti trè versi è micca di più… Ci hè da ch’è ride… Per capisce u corsu ci vole à leghje è circà à capisce aprendu un dizziunariu o fendu si spiegà a puesia da qualchissia ch’ammaestreghja u corsu puntu è basta. L’amparera vene cù a mutivazione è micca cù a facilità. Perchè allora ùn mette dinù l’inglese, u spagnolu o u chinese chì sò e trè lingue più aduprate nant’à a sta pianetta, u francese hè pocu à cant’à queste custì ! Certe opere sò publicate è editate s’è no parlemu di libri o ancu puru di dischetti ma di u corsu ùn ne anu chè u nome certe volte : u cuntenutu hè in lingua francese… Eppuru sò aiutati da soldi publichi chì favurizeghjanu a lingua corsa ! Certi sò Corsi quand’ella li cunvenenu… Per mè un libru di puesie corse hè un testimoniu d’un’ epica, d’una manera di vede e cose di quellu chì cumpone. Hè una lascita per a nostra terra vechja insucicata da u soldu è u putere di u fora.


Innamurati ab eternu

Cunnoscu u to nome è po
Rifacciu i to passi è po
Pensu à tè à spessu è po
Tù ùn mi cunnosci mancu nὸ

Je connais ton nom et puis
Je refais tes pas et puis
Je pense à toi souvent et puis
Toi tu ne me connais même pas


Dissegnu u to visu in là
Mi parlu di tè in là
Ti rivecu sempre in là
Ma tù sì ver di quallà

Je dessine ton visage là
Je me parle de toi là
Je te revois toujours là
Mais toi tu es là-bas


Aghju sunniatu torna un’altra notte
Ch’è n’eramu innamurati ab eternu

J’ai encore rêvé une autre nuit
Que nous étions amants pour l’éternité


M’aghju da palisà prestu
Cun u me core onestu
In attesa di u passu lestu
Aspettu l’amore prestu

Je vais donc me dévoiler
Avec mon cœur innocent
Dans l’espoir d’un pas rapide
J’attends l’amour


O ma quantu spergu in tè
Quandu chì vicinu à mè
Cappierai u core per mè
Ed eiu ci seraghju per tè

J’ai  mis tant d’espoirs en toi
 Que lorsque près de moi
Tu abandonneras  ton cœur

Je serai déjà là rien que pour toi

Aghju sunniatu torna un’altra notte
Ch’è n’eramu innamurati ab eternu

J’ai encore rêvé une autre nuit
Que nous étions amants pour l’éternité

Ma ùn facciu ch’è sunnià
Eiu lu vulerebbi realizà
U sonniu di l’innamurà
in amore quale hè chì sà ?

Mais je ne fais que rêver
Je voudrais tant le  réaliser
Le songe des amoureux
En amour tout est possible


Aghju sunniatu torna un’altra notte
Ch’è n’eramu innamurati ab eternu

J’ai encore rêvé une autre nuit
Que nous étions amants pour l’éternité

Aghju sunniatu torna un’altra notte
D’un amore chì mi cantava u so versu.

J’ai encore rêvé une autre nuit
D’un amour qui fredonnait sa chanson



2011-07-25

Haute Plage

Marie-Ange Sebasti.

Jacques André éditeur, 80 p, 2011


haute plage Effleurements, Paroles pour une île, Comme un chant vers le seuil, Contours apparents, Presque une île, Marges arides, Bastia à fleur d’eau, Venise février…Depuis une quarantaine d’années Marie-Ange Sebasti nous livre des textes poétiques d’une rare élégance.

C’est une poésie fluide, discrète, qui n’hésite pas à entretenir avec les prises de vue de Monique Pietri un séduisant ballet, comme pour nous suggérer que l’essentiel est de rechercher des connivences et d’ouvrir de nouveaux horizons.

Puisque Marie-Ange a bien voulu échanger avec nous, nous nous sommes permis des questions directes et précises afin d’en savoir un peu plus sur cette œuvre qui se construit sous nos yeux.

Avant de parler de ton dernier recueil Haute plage, qui vient de paraître aux éditions Jacques André, je souhaiterais que nous évoquions ton parcours poétique… Depuis Effleurements, paru en 1963 aux éditions Regain jusqu’à ce jour, tu as publié plus d’une dizaine d’ouvrages de poésie. Discernes-tu des changements dans ta manière d’écrire depuis cette date ?

Je discerne bien sûr une évolution dans ma manière d’écrire, puisque mon premier recueil édité  contenait des poèmes que j’avais écrits entre 16 et 19 ans et que d’autres poèmes, non publiés, les avaient depuis longtemps précédés. Ils étaient donc marqués par la spontanéité de la jeunesse et un rythme lié à ma familiarité avec les formes de la poésie dite classique, dont je me suis naturellement libérée au fil du temps et des rencontres littéraires, mais qui n’est pas resté sans influence. On y décèle cependant déjà ce souci de  concision qui deviendra de plus en plus exigeant et  qui caractérise mes recueils suivants.

Si j’avais à te demander s’il t’est possible de définir, même approximativement, ta démarche poétique que me répondrais-tu ?

  J’aime à répondre avec toi (Propos recueillis dernièrement par Eva Mattei) que le poète cherche « une autre clarté » sur le monde, mais cette démarche, ressentie comme une nécessité, n’est pas toujours facile. J’ai confié dans un court texte que « pour écrire un poème, il y a un chemin à parcourir, un tunnel à franchir ou un pont à passer, et peut-être même un océan ou des strates de cumulo-nimbus à traverser, un pays à trouver… » (Etoiles d’encre, 35-36). Mais je constate que cette clarté survient parfois de façon surprenante en quelques mots au moment où nous écrivons, comme lorsque nous lisons la poésie des autres, anciens ou modernes, ce qui invite au partage et donc, parfois, à la publication.

La Corse est toujours présente dans tes textes… doit-on considérer que ta poésie est «identitaire» ou qu’il s’agit seulement d’un ancrage dû à ton éloignement physique ?

 On me rappelle souvent cette permanence. Mais ma poésie n’est ni « identitaire » ni le reflet d’une nostalgie… tout en révélant peut-être, d’une certaine manière, ces deux aspects. La Corse m’accompagne naturellement depuis toujours. C’est une voix qui me parle, qui dit, à sa façon, le monde.


 Venons-en maintenant à ton dernier recueil, la première de couverture porte le titre Haute Plage, pourtant, dès que nous ouvrons l’ouvrage nous découvrons qu’Haute plage est suivie de Permis fluvial. Pourquoi avoir choisi de présenter ton ouvrage en deux parties inégales (par le nombre de pages).

 Permis fluvial  est un ensemble de poèmes indépendant de Haute plage, qui m’a semblé cependant pouvoir prendre aisément place aux côtés de ce recueil, malgré un style et un rythme différents. Le fleuve et la mer s’interpénètrent géographiquement comme ils le font dans mon regard de poète. En traversant un fleuve, je peux imaginer à la fois la source, l’embouchure, les lointains, les îles ...

 Ces deux titres m’interpellent et j’aimerais avoir un éclairage de ta part sur leur(s) signification(s)…Quel(s) rapport(s) la haute plage entretient-elle avec la navigation fluviale ? J’ai conscience d’être casse pied avec mes questions précises mais je crois que par ce moyen on peut arriver à percer quelques mystères…

 J’ai vu le jour à Lyon, entre Saône et Rhône (dans ce lieu qui précède le confluent et que l’on appelle la « presqu’île »). Je vis encore aujourd'hui non loin des berges rhodaniennes. Fille d'insulaire, je me définis volontiers comme « presque insulaire ». J’aime emprunter les ponts et les bateaux, qui relient les rivages, comme le font les livres, qui m'ont portée aussi  dès l'enfance vers les îles (ou la haute plage…) de la poésie.
On peut aimer la plage pour l’insouciance brève, la parenthèse ensoleillée qu’elle offre, mais aussi pour les mystères qu’elle semble rassembler, ceux de la terre, de la mer, et de l’horizon qu’une position de veilleur, un peu au-dessus de la plage, permet de mieux percevoir.


 Le premier texte de ton recueil énonce : « Ils nous ont engrangés dans l’aurore/donné des ailes/pour traverser les jours/ ». De qui s’agit-il ?

Un poème publié est un poème donné. J’aime laisser son interprétation au lecteur qui, pour moi, doit être libre. Mais je veux bien donner une réponse approximative correspondant à la lecture que je fais de ces vers en oubliant que je les ai moi-même écrits : Il s’agit probablement de ceux qui nous ont donné le jour, de ceux qui, avec eux, nous ont donné à lire et à aimer, nous ont permis d’être attentifs au mystère et la beauté, et d’avoir envie d’en faire part …

J’aimerais aussi que tu nous dises pourquoi (p18), tu écris : Puisque la terre ferme a tourné le dos/Je resterai longtemps/entre l’écume et le roc/à scruter le ressac/qui le réinvente. Quelle est exactement cette terre ferme qui semble avoir déserté ?

Mon père est mort subitement, encore jeune, sur une plage du golfe d’Ajaccio. Cet événement douloureux, en ce lieu précis, a pu me paraître comme une trahison de la terre natale tant aimée, en l’occurrence l’île, que désigne paradoxalement dans mon poème l’expression « terre ferme » parce que cette île est aussi continent, terre entière.

En te lisant et en te relisant j’ai le sentiment que tu distilles une sorte de détachement devant le monde, un peu comme si tu voulais nous suggérer de ne pas nous brûler en voulant toucher le réel de trop près…

Comme tu le dis toi-même: « Le poète ne s’affranchit pas du réel, le poète n’est pas un être éthéré qui vit dans les limbes, il prend simplement une certaine distance avec ce réel afin de le faire percevoir d’une autre manière. »
La poésie n’est pas pour moi une évasion. Peut-être le poète, trop sensible à un monde qui l’impressionne, a-t-il le désir de ne pas souffrir de la brûlure du réel, mais il doit reconnaître, sans prétention, une certaine capacité à en distinguer les facettes cachées, et à les signaler, comme le suggère Pierre Reverdy de façon radicale : « Aucun lien poétique entre moi et le réel présent. La poésie, c’est le lien entre moi et le réel absent. C’est cette absence qui fait naître tous les poèmes. » (En vrac)


2011-07-05

Les anges de brume

Marc Giudicelli

Avant-dire de Jean-Charles Barguès

Colonna Editions, 88 p, 2011.


marc giudicelli Les aquarellistes ont souvent pour habitude de poser sur la feuille humide de larges plages de couleurs dont la nuance s’estompe ou au contraire se renforce par endroits. Cette dextérité qui sait parfaitement s’accommoder des aléas de la distribution du pigment est aussi celle du poète Marc Giudicelli lorsqu’il place sur la feuille blanche ses simples mots pour suggérer  une émotion.

On ne dira jamais assez ce qu’il faut de maîtrise pour saisir le battement d’une aile de papillon, la blancheur immaculée d’un mur blanchi à la chaux, le silence qui perce à travers le froissement d’une étoffe ou le reflet de la lune sur les flots… Cette sorte de plénitude, Marc Giudicelli la possède tout naturellement même s’il n’est pas improbable que la phase de création qui nous enchante cache, peut-être, une phase de travail intense durant laquelle le poète a peaufiné l’élégance de son art.

Cette période d’incubation est souvent occultée du discours sur l’œuvre, comme s’il était inconvenant d’en parler, comme s’il fallait nécessairement admettre qu’un auteur trouve le ton juste qui est le sien, naturellement et sans douleur… Rien n’est moins sûr !
Ces courts poèmes qui laissent éclater autour d’eux la blancheur de la page recèlent une retenue, une pudeur même, qui renforce en nous ce sentiment que le poète est le chantre d’un monde que nous ne savons plus voir.

Il ne démontre pas, il montre, d’un court geste de la main, les interrogations que le réel laisse parfois transparaître.
Mais pourquoi donc, dira-ton ? Pourquoi donc montrer sans oser prendre une position plus affirmée ? Pourquoi ne pas dénoncer, pourfendre, encenser ou juger ? Parce que, tout simplement, le regard que porte le poète sur ce qui nous entoure est un regard distancié qui vise simplement, non à diriger le nôtre, mais à porter à notre connaissance la possibilité d’une autre dimension qui , primitivement, nous avait échappé…La création d’espaces infinis, la redéfinition du réel perçu est à la source même du poème. Un texte qui s’en affranchirait serait probablement doté de certaines qualités mais ne serait probablement pas un texte poétique.

Je ne pourrai plus voir les rayonnages d’une bibliothèque de la même manière après avoir lu :
«  Armés de mots
Les soldats de papier
Veillent… »

Il me sera difficile de traverser un cimetière de campagne sans avoir en mémoire :
«  Sous le regard
D’un christ en fleurs
Caché dans l’herbe sèche…. »

Même les signes sur la page ne m’apparaîtront plus de la même manière puisque je sais désormais que la simple parenthèse, elle pourtant si discrète, peut, l’espace d’un court instant, m’abriter du soleil des mots en me dispensant une ombre bénéfique….

Les poètes ont cette incroyable faculté de nous inviter à nous désaltérer à une eau qui semble jaillir d’une source inextinguible venue des profondeurs de la Terre. Cette zone, largement inconnue de nous et qui est pourtant notre source de vie.
Je n’ai pu m’empêcher, avec l’aimable autorisation de l’auteur, de traduire en langue corse quelques uns de ses textes, non pour les compléter car ils se suffisent amplement à eux-mêmes, mais pour tenter de voir ce qu’il pouvait bien y avoir derrière le reflet qu’ils avaient laissé en moi dans leur langue source.

Curiosité quand tu nous tiens !

 



*

Litanie d’un chant
Sur les matins de bruine

Les fruits que l’oiseau picore
Eclaboussent de lumière
Les vergers endormis


Litanìa d’un cantu
Nant’à i matini d’acquacina

I frutta chè l’acceddu spizzica
Impantaneghjani di lumu
L’arburata insunnachjiti

*

 


Quand les couchants
Sommeillent
Dans les vignes
De fougères
Ton visage me dédie
La beauté
D’un adieu

Quand ‘è li punenta
Pinciuleghjani
In li vigni
Di filetta
Lu to visu mi dedicheghja
La billezza
D’un addìu


*
De tes larmes
Déferlant
Sur mon visage d’écumes
Naît la rosée
D’un matin

Di li to làcrimi
Sbarzèndusi
Nant’à lu me visu di sciuma
Nasci la guazza
D’una matina

*


Dans le chaos céleste
Dieu suit l’empreinte
De ses pas étoilés

In lu disòrdinu cilestu
Dìu suita la vistica
Di li so passa stiddati


*

Aux mortes heures
Le temps suspendu
Dans l’horloge
Ecoute murmurer
Nos battements de cœur


À l’ori morti
U tempu appesu
In u ruloghju
Ascolta sussulà
I fromba di li nosci cora

 

*


Le silence
Flotte comme une ombre
Sur les rideaux
Froissés de lumière

Lu silenziu
À gallu com’è un’ ombra
Nant’à i vela
Infragnati à lumu

 

*

2011-06-27

VOXPOESI

Entretien avec Henri Dayssol animateur du site


voxpoesi  Plusieurs observateurs l’ont souligné, la poésie sur le web connaît une certaine effervescence…Les blogs et les sites se multiplient, les auteurs échangent entre eux, il en est même jusqu’à affirmer que ce nouveau mode de communication tend à remplacer les traditionnelles revues littéraires compte tenu de la facilité d’utilisation des nouveaux supports virtuels et de leurs coûts quasiment nuls.

Sans entrer au sein de ce débat qui est, d’ailleurs, souvent abordé lors des rencontres littéraires, nous avons souhaité donner la parole à Henri Dayssol qui anime, depuis quelques mois, le blog VOXPOESIE et entend faire connaître une conception personnelle et décapante de la création littéraire. La parole lui est donc donnée pour qu’il nous explique sa démarche.

Pourquoi avoir créé ton site au titre si évocateur ?

Parce que oui ! C’est la vox populi que VOXPOESI veut faire entendre... La nôtre, la tienne comme la mienne et, à travers elles, aussi bien la voix de tous ceux qui n’ont pas droit au chapitre.... VOXPOESI c’est la parole non-formatée par le marché ou les coteries.... Celle que le public reconnaitra bientôt pour sienne et que la poésie de toujours est en train de reconquérir... Les voxpoètes ont la puissance de la foule, de la masse où on les imagine noyés, et ils ont cette force inhérente au fait qu’ils donnent lorsque d’autres trouvent des obstacles plutôt que des moyens dans la démarche de vendre.  La poésie des voxpoètes, en tant qu’elle se veut l’expression de tous adressée à tous, se rend ainsi la plus légitime et la plus accessible. VOXPOESIE et les voxpoètes dépassent la règle du jeu de cochons qu’impose le commerce et la politique culturelle d’Etat à la création artistique...
Les voxpoètes sont des miroirs tendus et si « Je est un autre » la belle affaire...! :
Tu peux,  parce que j’écris et que tu accèdes à mes écrits, te reconnaître en moi... et moi, de même, je peux me reconnaître dans ton écriture et celles de beaucoup d’autres... Ainsi nous nous retrouvons dans l’intime et l’universel. Nos racines et notre futur sont là, et là est notre présence, notre force préservée  ainsi que les outils pour transcender l’existence...                      
Aujourd’hui Internet nous offre l’avantage du raccourci vers les autres, les créateurs comme le public. Il  nous offre cet avantage certes, mais c’est à condition que nous sachions  incarner précisément cette force ainsi définie en restant à la hauteur de toujours ouvrir nos bras gratuitement et avec sincérité à tous les futurs voxpoètes ...

Bigre…je ne m’attendais pas à pareille déclaration ! Tu sembles donner au mot «poésie» un sens extrêmement large…Peux-tu m’en dire plus à ce sujet ?


Ecrire, lire, faire vivre la poésie c’est un engagement, non pas un engagement politique au sens étroit du terme mais un engagement « sur toute la ligne », un engagement personnel et universel envers ce qui est la matière même de l’acte d’écrire, de lire, de faire vivre et de partager la poésie, à savoir soi-même et l’autre, c’est à dire l’être humain dans sa vérité intime et universelle...
Cet esprit de responsabilité trouve à s’exprimer de différentes manières sous différentes plumes, mais il est le lien entre les voxpoètes, celui qui les lie aussi au public de VOXPOESI, il est comme la langue commune, qui porte le sens profond, sous-jacent de tous les voxpoèmes... On peut donner de nombreuses définitions de la poésie mais toutes sont réductrices, mieux vaut la définir justement par l’engagement fraternel qu’elle réclame et le surcroit de vie qu’elle offre en retour...

Vers quels sites te diriges-tu le plus naturellement ?


La chance nouvelle que nous avons avec internet c’est celle d’une communication en même temps élective et suffisamment large, une communication propice au mariage intelligent de l’intime et de l’universel... Mesurant la valeur de cette opportunité, je m’intéresse plus particulièrement aux sites jouant le jeu de ce mariage, jeu à travers lequel il est possible, me semble-t-il, de voir se dessiner une nouvelle conscience des autres, et donc un rapport au monde plus ouvert, plus lucide, plus indépendant et plus sain... Evidemment, dans cette optique, je suis attentif, en tout premier lieu, aux sites dont l’objet est la poésie ou, plus largement, la culture comprise comme le domaine d’expression des enjeux émotionnels et /ou intellectuels des auteurs et du public...
Je voudrais citer un exemple parmi de nombreux sites tous plus passionnants les uns que les autres, il s’agit d’ « helenablue » ( http://helenablue.hautetfort.com/)  site que je visite fréquemment ces temps-ci et qui par ses qualités me parait bien illustrer notre propos. Sinon le plus simple est de renvoyer à la liste des liens de VOXPOESI...
Les internautes avertis connaissent bien cette façon de « surfer » de liens en liens, c’est une manière de voyager  que je trouve, quant à moi, passionnante.


Tu vis en Corse depuis un certain temps, quel regard portes-tu sur ce qui s’écrit en langue corse ? Il semblerait que beaucoup d’observateurs sont surpris par la qualité des textes, poétiques ou non,  qui voient le jour et qui n’ont plus grand-chose à voir avec ce qui s’écrivait, il y a, à peine, quelques années …


J'ai l'habitude d'apprécier les créations artistiques chacune pour ce qu'elles sont, je ne compare pas. Pour le peu que je connais de la poésie contemporaine corse, je suis dans cet ordre d'idée, je suis enthousiaste. Je me rends compte de la valeur cruciale de certains poèmes corses récemment écrits, en particulier de ceux qui, en quelque sorte, inaugurent la vraie modernité littéraire de ce pays. Il s’agit de ceux qui, en même temps qu’ils sont profondément enracinés dans la terre insulaire, poussent également haut les cieux du présent et du futur... Ceux qui sont comme la synthèse de cette promesse qui nous fait respirer... Un recueil de poèmes comme, par exemple, "Génitori" de Stefanu Cesari atteint une exceptionnelle force d'émotion parce qu'il relève précisément  de cette modernité là. Une modernité d'écriture qui doit toute sa force à sa prise en compte novatrice de l'héritage culturel du pays (une prise en compte qui est à l'opposé de ce refus vain et stérilisant du passé qui caractérise la plupart des avant-gardes littéraires...). Ton écriture, Norbert, ou  celle de Danièle Maoudj possèdent, me semble-t-il, ces mêmes qualités... Nous sommes au début d'un renouveau de la poésie corse qui concerne autant la forme que le fond... le pont par dessus le temps qu'elle arrive à "construire " pourrait-on dire (un pont en l'occurrence fait de pierres et non pas de papier...). C’est ce pont qui nous ouvre aujourd’hui la voie d'une transcendance, d'un sens redonné à nos vies.
J’ai un peu le sentiment que vous redonnez du sens à nos vies quand bien même l’horizon se couvrait-il de lords nuages. Votre discours n’a rien de théorique, il est émotionnel et l’émotion ouvre la voie à la fraternité, ce dont nous avons le plus grand besoin. Ainsi je dirais que les poètes corses d’aujourd’hui me forcent au plus grand respect !
 




2011-06-08

Paroles & Couleurs
le livre rencontre
Nicolas Cotton/Norbert Paganelli

éditions La Bouinotte, 128 p, 250 reproductions en quadrichromie


Nicolas Cotton  Les toiles de Nicolas Cotton ont attiré mon regard il y a un certain temps déjà. L’occasion m’a été donnée de passer avec lui de longs moments à le regarder peindre, rectifier, gratter ces grands aplats de couleurs auxquels il n’en finissait pas de vouloir donner une fin…
Plus d’une fois la question lui fut posée : « Mais quand donc jugeras-tu que ton tableau est achevé ? ».

Jamais il n’y eut de réponse satisfaisante…Il m’arrivait de le quitter, à la tombée de la nuit, avec la confidence que le tableau avait fini par atteindre une sorte de maturité et de le retrouver, au matin, entièrement recouvert. Entièrement ? Non pas tout à fait…Il restait toujours quelque chose des anciennes couleurs qui affleuraient sous les nouvelles, comme si l’énergie dépensée à peaufiner cette surface de toile n’était pas perdue pour autant, qu’il en restait quelques vibrations infimes, lesquelles réussissaient à transparaître sous les nouvelles teintes ajoutées…


« Je suis à la recherche de la cohérence mais d’une cohérence qui ne s’expose pas… » m’a-t-il lancé un jour et, de fait, même si la notion de hasard n’est pas étrangère à son mode d’expression, la toile achevée révèle une sorte de perfection, subtil alliage des formes et des teintes, des textures et des surfaces.

En sais-je davantage aujourd’hui ? Non, si nous raisonnons en termes de progrès cumulatifs. Oui, si notre mode de fonctionnement s’ouvre vers d’autres perspectives au sein desquelles l’auteur d’une œuvre se construit en même temps qu’il construit et, souvent même, déconstruit ce qui se présente à nous.

J’avais fait le serment d’écrire comme il lui était donné de peindre. De parler de cette œuvre qui naît dans le doute et les chemins de traverse, un peu comme la couleur surgit dans l’interstice de deux autres couleurs afin de mieux faire la nique à une quatrième, dissimulée sous l’ombre d’une tache ou les restes d’une coulure…Ai-je réussi mon pari ? A dire vrai, je ne sais. D’autres mieux que moi le diront mais je dois confesser avoir été absorbé par ces œuvres en train de naître, parfois dans la fulgurance du geste bien assuré, parfois dans la lenteur des grattages et des couches surajoutées…

Cette démarche picturale est imprégnée de divers courants qui ont donné à la non figuration ses lettres de noblesse. Ainsi perçoit-on clairement l’influence de la tendance « Color field » si chère à Rothko ainsi que l’élégance du trait calligraphique dont Zao Wou-Ki demeure l’incontestable maître, mais, il serait absurde de nier que le courant injustement nommé « abstraction lyrique » (Kandinsky, Kooning) n’ait pas également influencé la démarche de Nicolas Cotton qui sait aussi intégrer dans ses toiles des éléments crypto figuratifs quant-il n’hésite pas à flirter avec l’art rupestre de la fin du Paléolithique…

Plus qu’une œuvre achevée, sa production est un véritable carrefour, une sorte de réceptacle des principales tendances de l’art pictural.
Elle est par elle- même, pourrait-on dire, une somme, ce qui n’est déjà pas si mal… Mais elle aussi bien plus que cela puisqu’elle porte en elle une incommensurable puissance de rêve …

Heureux ceux qui, loin de nous asséner des vérités dont on connaît la vanité, s’évertuent avec de modestes outils, à nous inviter au plus troublant des voyages : celui que l’on fait dans l’univers tout entier….C’est à dire au fond de soi-même.



Bon de réservation
Paroles
&
Couleurs

 

Oui, je souhaite recevoir l’ouvrage réalisé en quadri, comportant plus de 250 reproductions d’œuvres originales au prix exceptionnel de 20 € franco de port. (Prix public 26 €)
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Règlement par chèque bancaire à l’ordre de La Bouinotte éditions
(Les chèques seront encaissés après livraison.)



 

2011-05-30

A billezza chì furtuna…
hommage à François Vincenti



François Vincenti

 

C’était en 1974, j’avais juste vingt ans et l’occasion m’avait été donnée d’être à la table des frères Vincenti, lors d’une fête organisée par une amicale en région parisienne.

J’étais un peu impressionné car les frères Vincenti c’était tout de même quelque chose…Les plus belles chansons d’Antoine Ciosi c’était eux…Ces chansons dont je ne comprenais pas toutes les paroles et que je m’étais faites expliquer par ma grand-mère. La vieille femme après les avoir auscultées d’une oreille attentive et émerveillée finit par avouer : « Elles devraient être expliquées aux enfants des écoles ces chansons, elles ont du sens…. »
De fait, j’appris grâce à elle ce qu’était un « tragulinu » et pourquoi une autre lumière était sur la « teghja adisperata ».

La Chanson Chì fà était, à cette époque, sur toutes les lèvres et grâce aux commentaires de ma grand-mère j’en possédais l’exacte signification. C’est d’ailleurs très probablement par l’étude méticuleuse de ces textes que je finis, peu à peu, par enrichir mon vocabulaire en intégrant les différences structurant les deux variétés linguistiques.

C’est, bien sûr, de poésie que nous avons parlé avec François et Dominique et si, parfois, ils tendaient un peu l’oreille en entendant mon parler rocailleux du sud insulaire, il m’arrivait, moi aussi, de ne pas parfaitement saisir la fluidité de la variante nordiste qu’ils utilisaient et à laquelle je n’étais pas encore habitué.
Quoiqu’il en soit nous échangeâmes longuement, intéressés qu’ils étaient pas mon goût pour les mots  et mon aisance à m’exprimer en langue corse. Ils me firent part de leur côté des difficultés qu’ils pouvaient rencontrer lors de la conception d’une chanson…ils en parlaient comme les artisans amoureux de leur métier, simplement mais avec la passion de la chose bien faite.

 Ce qui me frappait le plus chez eux c’étaient leur gentillesse, leur accessibilité, leur modestie aussi…D’emblée ils se mirent à ma porté alors qu’ils étaient déjà des hommes mûrs auréolés d’un prestige que nul à l’époque ne songeait à leur contester.
Accessibilité, simplicité…Comme ces traits de caractères deviennent rares aujourd’hui…Ils sont pourtant l’indice des grandes âmes, de celles qui n’ont pas besoin de l’artifice du paraître pour exister, se contentant simplement de se présenter à l’autre sans strass et sans éclats…


« A billezza chi furtuna quand’ella si piatta in core… » avaient-ils écrit dans l’Omu di Muna, et c’est bien vrai car la beauté d’un cœur ne peut tromper personne, elle s’impose d’office comme une évidence, un fait brut que nul ne saurait copier ni travestir.

Je me souviens tout particulièrement qu’avant de me quitter, à la fin de la soirée, l’un des deux frères me dit : « Suis ta propre étoile, tu n’as de compte à rendre qu’à toi-même ».

C’était direct, clair et d’une grande perspicacité. J’ai tenté depuis cette date de suivre leur conseil et me remémore souvent, en écoutant leurs chansons, les propos des deux troubadours.

Les paroles des hommes de cœurs résonnent longtemps dans l’oreille des vivants, elles font naître des échos qui enfantent de nouvelles paroles faisant éclore, lorsque le temps s’y prête, le filon d’or pur qui tisse toute poésie.




Chì fà

Rimore di legne tronche
È luce rossa di fornu
Di mandili stretti in fronte
Ùn aspittate ritornu.
Ogni petra neru fume
Pianu pianu s'hè staccata
Per fà piazza à un altru lume
Nant'à a teghja addisperata.
Eiu chì mi sò scaldatu
Qualchi volta à la so fiara
Mi pare tantu peccatu
Chì a rivecu ancu più chjara.

Chì fà, chì ci si pò fà ?
Chì fà, chì ci si pò fà ?

Ancu e nostre merie antiche
Una à una si ne vanu
Per d'altre case più riche
È di noi assai luntanu.
Ci spicchemu di l'antichi
I caccemu di paese
Nant'à a grata ùn ci hè più fichi
Si campa à l'usu francese.
Eiu chì mi sò campatu
Cù un pezzu di pane intintu
Mi pare tantu peccatu
Chì mi sentu u core strintu.

Chì fà, chì ci si pò fà ?
Chì fà, chì ci si pò fà ?

Inde tutta la cunfine
Eri suminata à granu
Oghje sò e cardelline
Chì càntanu lu veranu.
À u sole nantu à l'aghja
U tribbiu pare fermatu
È d'ùn esse à meza paglia
Si sente cume spugliatu.
Eiu chì mi sò svegliatu
Stamane cume un acellu,
Sè aghju troppu sunniatu
Perdunerete un zitellu

Chì fà, chì ci si pò fà ?
Chì fà, chì ci si pò fà ?

 

Que faire ?


Du Bruit du bois brisé
De la lumière rouge du four
Des foulards ceints sur le front
N’attendez point le retour
Chaque pierre noire de fumée
Peu à peu s’est détachée
Pour faire place à une autre lueur
Sur la sole désespérée
Moi qui me suis chauffé
Parfois près de sa flamme
J’ai aujourd’hui tellement de peine
Que je la vois toujours plus claire

Que faire, que peut-on y faire ?
Que faire, que peut-on y faire ?

Même nos pétrins
Nous quittent un par un
Pour d’autres demeures plus riches
Et très éloignées
Nous nous séparons des vieux
Nous les sortons du village
Sur le séchoir il n’y a plus de figues
Nous vivons à la mode française
Moi qui me suis régalé
D’un bout de pain trempé
J’ai aujourd’hui tellement de peine
Que j’en ai le cœur serré

Que faire, que peut-on y faire ?
Que faire, que peut-on y faire

Toute la contrée
Etait semée de grains
Aujourd’hui les chardonnerets
Chantent seuls le printemps
Au soleil sur l’aire
La meule semble figée
Et de n’être dans la paille
Se sent comme dévêtue
Moi qui me suis réveillé
Ce matin comme un oiseau
Si j’ai trop rêvé
Vous pardonnerez cet enfant…

Que faire, que peut-on y faire ?
Que faire, que peut-on y faire





2011-05-24

Le printemps du livre de Biguglia
21 et 22 mai 2011

invistita  Est-ce le beau week–end ensoleillé de cette fin mai 2011, le site excentré de Biguglia à la fois si proche et si éloigné de Bastia ou une somme de petites négligences qui, accumulées ont fini par avoir une incidence sur la fréquentation quasiment inexistante durant ces deux jours ?

Il revient aux organisateurs d’en faire un débriefing complet afin de pouvoir rebondir l’an prochain comme ils le souhaitent.
Dommage car l’emplacement lui-même était fort agréable, abrité du vent et du soleil, suffisamment spacieux pour qu’on puisse y circuler en toute liberté et doté d’une restauration de proximité de grande qualité.

Ainsi donc malgré une couverture presse plus que correcte, la participation de nombreux éditeurs et auteurs, le choix délibéré de tables rondes associant les divers intervenants du monde du livre, le public, lui, ne s’est pas déplacé.

Nous avons tenu à rendre compte, avec les moyens du bord, des deux tables rondes que nous avons animées devant un public très clairsemé. N’ayant pu bénéficier des services d’un rapporteur, les compte rendus qui suivent sont obligatoirement fragmentaires. Que les participants veuillent bien, par avance, me pardonner

La littérature corse aujourd’hui

Etaient présents : Jacques Fusina, Petru Vachet-Natali, Edmond Simeoni, Denis Luciani, Jean Guy Talamoni

Le nombre d’ouvrages traitant de la Corse, qu’ils soient écrits en langue corse ou en langue française ne cesse de croître depuis le milieu des années 70…Peut-on dire que la littérature corse se porte bien ?


Petru Vachet Natali : Pour ce qui est de littérature en langue corse, on ne peut pas dire qu’il y ait un énorme lectorat…et, qui plus est, que ce lectorat ait augmenté en nombre depuis une quarantaine d’années. Lorsqu’un livre rédigé en Corse se vend à 300 exemplaires c’est déjà un très beau succès, lorsqu’il frôle les mille exemplaires c’est exceptionnel ! Je crois qu’il faut être réaliste, le lectorat est faible pour ce qui est des écrits en langue corse. Par contre pour les livres en langue française c’est peut-être différent mais je n’ai pas de chiffres à citer.

Denis Luciani : Il y a aujourd’hui beaucoup plus de personnes qui savent lire et écrire le corse qu’il  y a une quarantaine d’années mais le lectorat est faible et étrangement stable ce qui peut interpeller. Pour ma part j’inclinerais à penser que la langue corse est surtout une langue de tradition orale et que même ceux qui le parlent couramment éprouvent des réticences à le lire en invoquant de multiples raisons. Je crois qu’il y a effectivement un problème de l’édition du livre en langue corse.


Une participante : Ce que vous dites me semble tout à fait exact, je suis dans ce cas, j’éprouve de grandes difficultés à lire notre langue alors que je la comprends parfaitement. Je trouve que les règles grammaticales et orthographiques ne sont pas simples et cela me rebute. De ce fait après quelques lignes lues avec difficultés, j’abandonne la plupart du temps. Je n’ai pas le même problème avec les chansons dont je décode le texte assez facilement.


Edmond Simeoni : Je crois qu’il faut mesurer le chemin parcouru depuis une quarantaine d’année…Personne à l’époque ne pouvait affirmer sérieusement qu’il existait une littérature en langue corse contemporaine. Il y avait des livres et des auteurs, c’est certain, mais ils étaient très peu nombreux. Aujourd’hui nous sommes en présence d’une vaste production où tous les genres sont présents. C’est donc un progrès considérable. Ce qui vient d’être dit sur le lectorat est juste mais il y a peut-être un problème plus général: on lit peut-être moins aujourd’hui qu’il y a une quarantaine d’années et d’autres vecteurs, comme internet, sont venus compliquer un peu la donne…Personnellement je ne ferais donc pas un constat aussi pessimiste que les personnes qui sont intervenues car je voudrais rappeler que le neuf chasse le vieux avec une certaine difficulté et qu’il faut de la patience.


Jacques Fusina : Ce qui me frappe dans la production littéraire en langue corse c’est sa créativité et sa modernité. Il est tout à fait exact, si l’on raisonne en termes quantitatifs, de dire que la situation semble plutôt stable mais si l’on s’interroge sur l’aspect qualitatif, on obtiendra certainement une quasi unanimité des observateurs sur le fait que des ouvrages de haute qualité littéraires sont éditées et cela est très réconfortant car on a l’impression que la littérature en langue corse semble avoir atteint une sorte de maturité.


Jacques Fusina vient de parler de la qualité des ouvrages qui sont édités en langue corse et je voudrai que vous me fassiez part de votre sentiment sur une opinion que l’on entend souvent et qui met en relief l’idée qu’il n’existe pas de véritable critique littéraire en Corse….


Petru Vachet Natali : Mais c’est évident qu’il n’existe pas de critique littéraire en Corse car tout le monde se connaît peu ou prou…Il est donc inconfortable de dire du mal d’un ouvrage dont on a quelques chances de rencontrer un jour l’auteur…C’est certain mais la question que je me pose est la suivante : est-ce une catastrophe ? Avons-nous réellement besoin d’entendre des critiques négatives et parfois de mauvaises fois comme cela se passe dans les cénacles parisiens ? Personnellement cela ne m’intéresse absolument pas. Lorsqu’un personne rend compte d’un livre c’est déjà énorme et je me demande si, au fond,  ce n’est pas suffisant.


Jean Guy Talamoni : Je crois qu’il ne faut pas prendre pour modèle ce qui se passe au niveau national (c'est-à-dire en fait à Paris). Nous sommes une petite communauté et il est bon de donner sa chance à tout ouvrage car tout ouvrage est le résultat d’un engagement, d’une passion… Personnellement je ne me vois pas rendre compte d’une manière négative d’un ouvrage littéraire, cela ne m’intéresse pas et je ne crois pas que cela soit très productif.


Jacques Fusina : Il m’est arrivé, comme tout un chacun de lire des critiques virulentes d’ouvrages et honnêtement, j’ai toujours eu l’impression qu’il s’agissait en fait d’un exercice de style où le critique se mettait en valeur en tirant à vue sur le pauvre auteur qui n’était même pas là pour se défendre. Je ne vois pas non plus l’utilité de ce genre de pratique, rendre compte c’est déjà beaucoup et pour le moment c’est bien assez.


Un participant : Personnellement je comprends la critique négative d’un ouvrage lorsqu’il s’agit d’un essai ou d’un document historique. La critique est alors nécessaire pour empêcher un peu que l’on puisse écrire n’importe quoi et diffuser des informations erronées mais lorsqu’il s’agit de création littéraire…le critique n’engage que lui et honnêtement je trouve l’exercice un peu vain.


Vous avez parlé de la critique comme si elle ne pouvait être que négative ou positive mais il peut y avoir une manière de parler d’un ouvrage sans pour autant tomber dans ces deux cas extrêmes…On peut, par exemple, comparer la structure d’un roman d’un  auteur à la structure d’un autre de ses romans afin d’en dégager les invariants ou au contraires les variations…dans ce cas nous ne sommes ni dans le négatif, ni dans le positif mais dans la tentative d’analyse….


Un participant : Mais c’est ce qui se passe notamment sur internet…Il arrive qu’il y ait de très bons papiers qui proposent des approches intéressantes…D’ailleurs il y a plus de choses intéressantes sur le web que dans la presse écrite car sur le web une grande liberté existe et cela change complètement la donne.


Edmond Simeoni : Le web a effectivement changé la donne puisque désormais chacun peut prendre la parole et il m’est arrivé aussi de lire des compte rendus d’ouvrages qui n’étaient ni des approbations béates, ni des condamnations féroces et infondées. Je crois que les choses sont en tarin de changer et c’est une bonne chose.


Denis Luciani : De toute manière, je ne pense pas que la critique puisse jouer un rôle déterminant. La qualité d’un ouvrage ne dépend pas d’elle. Il peut arriver qu’en voulant couler un ouvrage, la critique en fasse involontairement la promotion et inversement car les lecteurs savent aussi décoder les propos des uns et des autres et les mettre en perspective.


Un participant : Ce que je regrette à propos du net c’est que beaucoup d’éditeurs corses ne permettent pas l’achat de livres en ligne…Lorsqu’on vit sur le continent, il n’est pas toujours facile de se procurer les ouvrages édités en Corse alors qu’avec les ressources du net, c’est tellement simple…


Une participante : Vous avez raison, moi aussi je ne comprends pas…Les éditeurs se privent ainsi d’une clientèle bien plus large et les auteurs d’un public peut-être plus nombreux.


Je vous remercie toutes et tous, je pense que je tenterai de poser cette question aux éditeurs qui seront présents cet après midi


Le monde du livre et de l’édition en Corse


Etaient présents : Christophe Canioni (Anima corsa), Jean-Jacques Colonna d’Istria (Colonna éditions), Fred Federzoni (Corsica Comix)

On imagine souvent que l’édition d’un ouvrage est un véritable parcours du combattant….Qu’en est-il au juste ?


Jean-Jacques Colonna d’Istria : En fait les choses se passent pour moi d’une manière très simple : dès réception d’un manuscrit, je le lis, j’étudie la faisabilité financière et je donne une réponse. Je suis le seul décisionnaire et je n’ai de compte à rendre à personne. Mais il faut bien reconnaître qu’il est plus facile de dire : « oui, j’accepte votre manuscrit. » que de répondre par la négative.


Christophe Canioni : L’auteur d’un ouvrage est toujours convaincu qu’il a écrit l’ouvrage du siècle et au fond c’est un peu normal….L’éditeur, lui, n’a pas le même regard sur ce qu’il étudie avant de publier et c’est normal aussi car l’éditeur prend un risque, un risque calculé certes mais un risque tout de même. Il m’est arrivé de dire non  à des ouvrages qui, à mes yeux avaient une certaine valeur littéraire mais dont je savais qu’ils ne se vendraient pas ou qui se vendraient mal….Il ne faut pas oublier cette idée simple que l’éditeur est dans une logique commerciale même s’il est amateur de littérature.


Fred Federzoni : C’est sensiblement la même chose pour la bande dessinée à la différence près que les couts d’impressions sont encore plus élevés puisque les tirages se font toujours en quadri…même s’il existe des exemples de bandes dessinées alternatives en noir et blanc. A chaque fois, l’éditeur doit faire un choix où se mêlent les considérations financières et les appréciations esthétiques…


A propos de bande dessinée : reverrons-nous un jour la revue « U Musconu d’Avretu » ? C’est un question qui m’a été posée via internet et que je répercute…


Fred Federzoni  : Je ne peux pas vous répondre sur ce point….


un intervenant : Internet a modifié la donne de l’édition car désormais, grâce aux maisons d’édition en ligne, tout le monde ou presque peu se faire publier. Je pense qu’il s’agit là d’une véritable révolution qui a pour conséquence une certaine inflation de l’offre de titres.


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Oui et non car faire éditer un livre chez ce type d’éditeur n’est pas le faire diffuser et les principales maisons qui éditent des livres à la demande ne pratiquent pas la diffusion auprès des librairies. Donc pour l’instant les livres édités de cette manière n’ont que très peu de chance de se retrouver sur les étals des libraires. On peut imaginer qu’à l’avenir il n’en soit plus de même et que la plupart des livres ne transiteront pas par les libraires mais nous n’en sommes pas encore là, en France tout au moins.


Donc si je comprends bien, et je n’ai même pas eu besoin de poser la question : le net est sans influence sur le monde de l’édition ?


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Pour l’instant je ne le pense pas car les circuits de distribution du livre n’ont pas beaucoup changé. Il faut de toute manière alimenter les points de vente, récupérer les invendus, réapprovisionner…Cette partie la plus ingrate du métier d’éditeur n’a pas évolué et en conséquence, même s’il est plus facile pour un auteur de se faire éditer, son livre n’est pas assuré pour autant de rencontrer ses lecteurs potentiels…


Christophe Canioni : Oui, je crois qu’il y a une certaine dose d’angélisme à faire croire que c’est plus facile de se faire éditer aujourd’hui car l’édition sans la distribution n’est rien….Le livre est imprimé, réellement ou à la demande et  reste dans les cartons de l’éditeur, c’est un système ou le livre est une sorte de mort né. Les choses changeront lorsque le dispositif de vente en ligne fonctionnera véritablement. Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui.


un intervenant : je crois que cela ne fonctionnera jamais car les amateurs d’ouvrages aiment avoir un contact direct avec le livre et internet ne permet pas cela. A mon sens il s’agit d’une vitrine sans plus. Internet peut faciliter la notoriété d’un ouvrage mais c’est tout.


Une intervenante : Mais nous sommes au début de ce processus…Qu’en Corse la vente de livres numériques ne marche pas encore est un fait mais le taux de progression de ce genre d’ouvrages aux USA est très important…Si cela fonctionne là-bas, cela arrivera bientôt chez nous, il faut en être persuadé. Il y a quantité de personnes aux USA qui lisent des I book.


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Ne confondons pas les éditeurs qui utilisent l’impression numérique et fonctionnent avec un système de distribution traditionnelle (c’est mon cas) avec les éditeurs qui pratiquent l’édition à la demande sans constitution du stock et sans distribution auprès des libraires. Il y a ensuite ceux qui permettent le téléchargement d’ouvrage sur ordinateurs ou I book. En tout cas pour l’instant il n’y a pas lieu de parler de chambardement en la matière que ce soit en Corse ou même en Europe.


Fred Federzoni: J’ai aussi le sentiment que pour la Bd il n’y a pas de changement notable et de toute manière je ne crois pas au support numérique pour les ouvrages illustrés. Un album de Bd est nécessairement sur support papier car jamais l’écran n’offrira le même confort de lecture.


un intervenant : Mais c’est vrai pour tous les livres….Il y a dans cette affaire une histoire de mode…On veut tout nous faire ingurgiter par la voie du numérique mais je persiste à penser que c’est une erreur, le livre restera le livre pour la bonne et simple raison qu’il assurera toujours, comme on vient de le dire, un meilleur confort de lecture.
un intervenant : Les choses évolueront peut-être mais avec le temps, personnellement je me refuse à lire un ouvrage sur un écran, je trouve cela agaçant mais je ne peux répondre des goûts des nouvelles générations….


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Là où je vois de la nouveauté, par contre c’est au niveau des sites et des blogs littéraires qui d’une manière ou d’une autre interpellent les éditeurs par leur dynamisme et l’effet secondaire qu’ils peuvent produire sur tel ou tel ouvrage. D’une certaine manière les éditeurs sont aujourd’hui contraints de tenir compte de l’existence de ces blogs qui occupent une place non négligeable dans le paysage du livre car ils informent et permettent la libre appréciation des lecteurs.


Une dernière question si vous le voulez bien : pourquoi ne permettez vous pas l’achat de livres en lignes sur vos sites d’éditeurs ? C’est une question qui m’a été posée ce matin….


Jean-Jacques Colonna d’Istria, Fred Federzoni, Christophe Canioni : Mais nous le permettons et nous l’encourageons même….  Nos sites sont configurés pour permettre l’achat en ligne…

2011-05-09

Bastion sous le vent
Récit onirique
Marie-Jean Vinciguerra
Colonna édition, 114 p, 2011

bastion sous le ventNé à Bastia en 1931, Marie-Jean Vinciguerra a occupé divers postes dans la haute fonction publique. Cette brillante carrière professionnelle n’a jamais freiné son goût pour la littérature puisqu’il est l’auteur d’un nombre important d’ouvrages de poésie (prix de la CTC en 1991 pour Kyrie-Eleison), de pièces de théâtre et d’essais. Son roman : La veuve de l’écrivain, publié chez DCL en 2005, a été couronné du prix du livre insulaire à Ouessant l’année suivante.

Nous avons lu avec grand plaisir son dernier ouvrage dont nous rendons compte ci après. Il ne s’agit, on le saisira d’emblée, ni d’une analyse exhaustive, ni d’un compte rendu objectif, toute la place a été laissée à notre émotion en hommage à celle qu’il a su faire naître en nous.

Bastion de la mémoire

L’homme revêtu d’un long manteau sombre, coiffé d’une casquette nous tourne le dos. Il regarde vers le lointain, vers ces îles qui jalonnent la Tyrrhénienne et qui ne sont ni d’ici, ni d’ailleurs. La silhouette se détache nettement des quatre bandes de couleurs horizontales qui segmentent la prise de vue : le dégradé de bleu du ciel, le bleu intense de la mer, le jaune lumineux du mur et le bistre du sol.

A sa gauche, son ombre démesurée semble témoigner que Giacometti n’a rien inventé, pas même cette brisure qui fait pencher le buste de l’homme en avant, afin de mieux observer….Mais de mieux observer quoi ?
On ne tourne jamais le dos à son enfance. C’est impossible. Le voudrait-on qu’elle vous rattrape par la manche en imposant sa présence narquoise. Le plus sage est de tenter un regard dont on sait très bien qu’il ne sera rien d’autre qu’une tentative d’approche, une lecture possible de ce qui fut et continue d’être en nous. Cette démarche est celle de l’auteur qui tente de préserver du vent de l’oubli, ce que le bastion de sa mémoire retient malgré lui.
« Encore un ouvrage sur l’éternel hier », nous dira-t-on ! Faux ! Cet ouvrage est une ode au temps présent, à sa fugacité, aux liens mystérieux et attachants qu’il tisse avec un imparfait qui se conjugue bien souvent avec un passé très simple : celui d’une famille partagée entre plusieurs lieux, plusieurs trajectoires et un nombre infini de silences, la seule langue véritablement parlée par tous les insulaires d’un bout à l’autre de la Corse et bien plus loin encore.

Bastion de l’incertitude

Ces silences, comme toute communication analogique, sont toujours pourvus d’une certaine polysémie, d’où le caractère obligatoirement impressionniste et imprécis de leurs messages dont on ne saura jamais s’il faut les accepter dans un même bouquet, à parts égales, ou s’il faut les étalonner afin de rendre à chacun la juste place qui leur revient.
Il en va ainsi de la construction de l’ouvrage, qui s’apparente bien plus à un livre de poésie, dont on sait que l’auteur est friand, qu’à un récit comme le sous-titre nous le propose, et ce, malgré la chronologie des éléments disparates que Marie-Jean Vinciguerra a choisi d’explorer.

Cette incertitude est celle de toute œuvre d’art, même si elle n’est pas absente de certaines conceptions scientifiques qualifiées pourtant de « dures » (Cf. Les célèbres incertitudes d’Heisenberg). C’est elle qui nous prémunie contre les totalitarismes de toutes sortes et les démons du soleil unique qui sont d’universelles et d’intemporelles gangrènes.
En construisant son ouvrage de la sorte, le poète nous délivre ce message à la fois simple et savant : « l’imprécision et le flou ne sont en aucune manière des artifices esthétiques, ils sont l’une des rares méthodes qui capte du réel ce qu’il a de plus substantifique. »


Bastion onirique


Ainsi, se trouvent mêlés dans une savante harmonie, des billets prosaïques explicitant les faits, des dialogues souvent cocasses, des poèmes qui enchâssent le corpus du livre comme pour rappeler qu’au début était le verbe et aussi, bien entendu, des extraits de ces fameux cahiers de la mère dont tout semble indiquer qu’il ne sont pas une création de l’auteur.

On l’aura compris, la démarche envisagée n’est pas sans rappeler de celle du collage pratiquée par les peintres cubistes, au tout début du XX° siècle et introduite en littérature par Guillaume Apollinaire, à la même époque. La juxtaposition d’éléments épars crée des ruptures de ton qui obligent le lecteur à s’interroger sur le pourquoi d’un tel emplacement, l’invitant, de ce fait, à une participation active au décodage du message et lui laissant une indispensable plage de liberté et de création. « Les livres les plus utiles sont ceux dont le lecteur en fait la moitié » écrivait Montaigne, c’est bien de cela qu’il s’agit et, volontairement ou non, Marie-Jean Vinciguerra renoue avec cette tradition qui fait la force de la pensée humaniste, la seule, à dire vrai, qui vaille la peine qu’on s’y attarde tant elle est porteuse de sens et d’une infinie richesse.

Modestes fragments mis côte à côte comme les bribes d’une vie qui toujours gardera son mystère, vous m’avez enchanté ! Grâce à vous, j’ai pu rêver, penser moi-aussi à mon propre itinéraire dont le périmètre, pour être différent de celui de l’auteur, l’a parfois croisé au point que certaines lignes de force y sont enchevêtrées et résonnent à ma conscience comme si, quelque part, dans l’infinité des possibles, il y avait aussi ce temps circulaire dont nous demeurons tous les libres prisonniers !

Tout, absolument tout, dans ce petit ouvrage n’est que réussite : du style personnel d’un auteur, qui a déjà largement démontré son savoir faire, à la mise en page élégante et soignée de l’éditeur en passant, nous l’avons dit, par le choix de l’iconographie et la structure interne du texte.
Je demeure convaincu qu’après avoir été lu, l’ouvrage sera relu, commenté et qu’il donnera naissance, ici ou là, à d’autres réalisations prometteuses.

Ainsi va la graine généreuse lorsqu’elle quitte le bastion pour épouser le rythme du vent

Quelques courts passages…

J’ouvre au hasard ses Cahiers…

« Nous sommes en plein quartier populeux. Ton berceau près de mon lit. Tes yeux s’ouvrent au soleil frais de janvier qui inonde la chambre… Quand tu eus un mois, je te sortis pour la première fois. L’air vif te surprit. Tu avais peine à respirer. Suffocation devant tant de bleu. Tu te dégageais des courroies de ton landau. Il fallait te prendre dans les bras…
Ce fut alors le défilé des femmes de ménage. Une jeune italienne qui condescendait à faire la vaisselle. Habillée en demoiselle de bonne famille, elle t’emmenait promener. Près du kiosque à musique, elle embrassait son pioupiou et toi, tu l’imitais en serrant très fort ton ourson. Lui succéda la fille d’un revendeur du marché, enceinte à quinze ans, mi-gamine mi-femme. Une souillon voleuse. Enfin, l’oiseau rare, une bonne corse, boiteuse et d’appétit énorme. Elle se goinfrait dans la cuisine pendant que tu tétais ton biberon. »

(Cahiers de la mère p 4.)


« Le Bastion sous le vent de l’exil, à travers les vicissitudes de l’Histoire, s’arrime à ses fondations : Bastia, ville métisse dont le songe appareille pour les lointains, mais aussi Ghisoni, le village maternel, enfer et paradis des amours enfantines, et Olmo, le village paternel où se produira le miracle d’une première et virile affirmation de soi. Comment ne pas évoquer également cette Algérie qui fut une autre patrie pour tant de Corses et qui reste une blessure cachée dont il faudra, aussi, apprendre à dire avec des mots de ferveur et de vérité.
Ai-je réussi à réinventer mes enfances ? A renouveler ma parole ?
Ma voix se perd dans la rumeur de la mer innombrable. »

(p 106.)

In la cotula muta
Vogliu apre
Un viottulu di parole
Vogliu
Cù a petra tagliuta di u verbu
Trapanà muntagne
In la zampa ballarina di l’alive
Rinasce
Più in là
Ricamatu di baghi
Da maraviglià e surghjente


Silence du caillou
Y
Ouvrir un chemin de parole.
Par
Le granite du mot
Percer la montagne.
Dans l’olivier
Aux jarrets de danseur
Renaître,
Plus loin,
Orné d’arbouses,
À la surprise des sources.


2011-05-01

PAUL VALERY SECRET
Françoise Manodritta
compositions originales d’Andria Santarelli
Edilivre, 340 p, 2010


  Qu’une assistante de recherche en biochimie s’intéresse à la poésie peut paraître surprenant, mais qu’elle tente d’éclairer une œuvre par une démarche originale est plus que déconcertant. C’est bien pourtant ce que tente Françoise Manodritta dans un volumineux ouvrage consacré à Paul Valéry qu’elle affectionne tout particulièrement. Cette universitaire, auteur d’une thèse de doctorat (La "Chanson de Roland", essai d'analyse  phonématique, NYU, 1979) est issue des disciplines scientifiques dites « dures », c’est aussi pour cela que sa démarche nous a plu. Conformément aux enseignements d’Edgard Morin, nous pensons fermement que toute démarche heuristique a tout intérêt à ne pas s’enfermer dans la toile d’une seule approche et à utiliser, en les adaptant, les méthodes et les perspectives d’autres champs du savoir.
A tous ceux que la poésie intéresse, nous ne saurions trop recommander l’ouvrage de Françoise qui est un véritable « pavé dans la mare » dans l’univers un peu clos de la recherche littéraire.

L’entretien qu’elle nous a accordé permet de présenter quelques aspects de son travail. Bonne lecture !

Votre ouvrage est une somme ! Faut-il aimer Paul Valéry pour lui consacrer un texte aussi dense !

Oui, je crois que c’est, en effet, une vraie passion!  Elle a grandi par étapes, au fur et à mesure que se dévoilait  le « secret des colonnes », qui ouvre sur une grande beauté et ne peut laisser personne indifférent...  Cela a pris du temps,  n'étant au départ qu'une sorte d'enquête policière, partie de presque rien, et qui avance  à tâtons.

Je présume que vous aimiez déjà Paul Valéry avant d'entreprendre votre travail....Pouvez-vous nous dire ce qui vous a séduite chez ce poète qui n'est pas obligatoirement perçu comme un "poète facile" ?

Au temps où je ne connaissais encore de Valéry que le "Cimetière marin", —   ce qui est le cas  de beaucoup de personnes, je crois, au départ — je l'avais appris par cœur. Quand j’ai découvert les autres poèmes, plus courts,  ce fut avec le même émerveillement :  je n'en ai jamais perçu aucun comme «difficile».  Au contraire, ils sont tous d’un abord « immédiatement charmeur ».


Avant d'aborder le fond de votre ouvrage, j'aimerais que vous nous disiez quelle est, selon-vous, aujourd'hui la place de Paul Valéry au sein de la littérature...Une référence académique ? Un auteur à redécouvrir ? Un prophète ? Un sage ?

 La place de Valéry est toujours éminente. J’observe qu’il apparaît très souvent en citation dans des ouvrages de tout genre, car aucun domaine de la connaissance ne lui fut indifférent. En outre, il intéresse des metteurs en scène brillants, tel Louis Latourre qui a récemment monté « Narcisse » au Théâtre d’Art. Pensons aussi au "Paul Valéry" de Fabrice Lucchini.
En politique, sa pensée fut prophétique, si bien que ses écrits n’ont pas pris une ride. Ils restent à relire et à méditer. En particulier, sa connaissance et son respect de l’âme orientale sont remarquables. Il semble que la philosophie de l’orient ait laissé une empreinte profonde, des plus étonnantes, dans la structure même des poèmes.


 L'analyse du Cimetière marin, que vous proposez aux lecteurs, repose sur une méthodologie spécifique...  qui peut dérouter le profane…  Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?


C’est très simple. Le poème est composé de 24 strophes, qui d’ordinaire se lisent en continuité. Mais un jour, j’ai remarqué qu’il existait entre les strophes 19 à 21, une répétition étonnante de certaines rimes dans une position identique, et cela semblait indiquer la possibilité d’un effet miroir au sein d’une triade composée de ces trois strophes. Cela m’a conduite tout naturellement à tenter la disposition des  24 strophes non pas en suite linéaire de 1 à 24 (comme c’est le cas dans toutes les éditions), mais en un tableau composé des 8 triades se succédant à la verticale, ce qui donne 3 colonnes. On vérifie sans peine la réalité de ces  triades : la dernière d’entre elles en particulier (strophes 22 à 24), est une longue phrase émise d’un seul souffle.
Les preuves, ensuite, s’accumulent, et elles sont très nombreuses, du fait que Valéry a bien utilisé ce nouvel espace graphique, plus compact, pour y déposer ses strophes, par un véritable tissage, au sens propre du terme: chacune conçue en effet comme un « nœud » entre deux directions de composition : le sens horizontal (celui des triades) et le sens vertical (celui des colonnes). 
C’est le procédé qu’il a choisi pour atteindre à la « divine perfection ».

Autrement dit vous dévoilez au lecteur une structure latente du texte...  Valéry, selon vous, était-il conscient de cette structure ou s'est-elle imposée à lui à son insu ?
 
Valéry n’a pu que planifier d’avance cet espace graphique plus compact. Il faut d’abord bien se représenter qu’une fois le serpent étiré, la suite des strophes ayant repris sa forme linéaire habituelle, rien absolument ne pouvait laisser deviner le secret de composition. Quel était l’intérêt d’un tel choix ? Remarquons d’abord qu’un tel tableau est une surface  rectangulaire pourvue d’un centre, de diagonales, et d’axes de symétrie, tous éléments qui vont être exploités dans la composition. En outre, cette figure composée de trois colonnes découpées en huit niveaux, réalise une synthèse du pair et de l’impair, qui est une expansion de la structure même du vers utilisé, le décasyllabe, dont la césure est normalement placée à la quatrième syllabe.
On ne peut douter que cette structure en abîme fut conçue dans un dessein précis, qui fut justement de réaliser la « divine perfection » : celle de la « musique pure » d’abord (le texte devient une partition musicale composée d’harmoniques)  — et ensuite celle des nuances du sens, qui s’affine selon des jeux d’une incomparable beauté. 

En suivant votre démonstration, il y a effectivement de quoi être troublé par la pertinence de vos observations mais est-ce donc là le secret de la poésie de Valéry ? Autrement dit: cette matrice, que vous mettez en lumière, suffit-elle à en expliquer le charme spécifique ou n'est-elle qu'un chemin de passage que l'auteur s'est imposé, l'essentiel étant ailleurs ?
 
Le charme au sens magique d’ « enchantement » qui opère dans tous les poèmes de Valéry, est en réalité le fruit d’une poétique très élaborée : la beauté de la fameuse « musique pure » repose sur des équilibres finement dosés entre les sons et les rythmes de la chaîne sonore. Mais Valéry n’a jamais cherché à s’expliquer sur sa propre poétique. Il ne faut pas confondre le sujet de sa propre poétique, jamais abordé par lui en tant que tel, avec le grand Système (avec un grand S) auquel il a travaillé 40 ans — (cette tentative de mettre en équation toutes les données de l’esprit humain). Il n’est pourtant que trop évident que les deux ne pouvaient qu’être solidement reliés dans son esprit.

Il y eut donc une nette volonté de silence, motivée sans doute par la nécessité du secret, — cela en dépit d’une quantité de réflexions courtes et originales, qu’on trouve disséminées dans les Cahiers, mais que Valéry n’a jamais cherché à relier dans un système cohérent. 
 Or, le « secret des colonnes » nous donne maintenant accès au dévoilement complet de cette poétique, qui apparaît comme un système brillant et bien organisé, profondément médité par Valéry. Il se livre avec clarté dans la géométrie même de l’espace, dans le contenu des colonnes, le choix des mots, des rimes, les modulations sonores qui accompagnent les jeux et la  progression du sens. En même temps qu’on se laisse charmer par la « divine perfection », on découvre donc aussi avec émerveillement le vrai fonctionnement et la beauté des mécanismes intimes de la langue, mis à nu. 
 Pour répondre à votre question : l’essentiel de Valéry  est donc bien à rechercher ici, non ailleurs. Le poème est un chef d’œuvre incomparable. 

Ne pourrait-on alors  avancer l'idée que tout texte poétique peut voir sa spécificité complètement mise au jour par un travail comparable à votre démarche ?

 Chaque œuvre poétique mérite d’être abordée avec respect, et si on veut espérer un jour apercevoir sa spécificité, c’est elle qu’il faut laisser parler. Trop de critiques abordent les textes en plaquant  sur eux la grille d’un système préétabli. C’est justement, dans le cas de Valéry, ce qui explique que le « secret des colonnes » ait été aussi efficacement protégé jusqu’à ce jour : ce n’est pas tout armé — (armé de ses a priori) —  qu’on entre dans une telle cathédrale, elle se dérobe au brutal.  Mais il faut humblement en rechercher la voie d’accès, changer de regard et se laisser initier par le magicien lui-même.  Le parcours peut être long, j’en ai fait moi-même l’expérience.

Je suis persuadée que toute œuvre de valeur enferme un secret qui lui est propre, et qui en augmentera encore l’éclat une fois mis au jour. Mais aussi ce diable de Valéry n'a-t-il pas écrit que plus une œuvre est belle, plus longtemps elle garde son secret ? Mais toute œuvre n'a pas forcément, comme le "Cimetière marin", un "envers"  spirituel, infiniment plus riche que l'endroit, et qui de plus peut apparaître ou disparaître comme par un tour de magie. Au lecteur de faire son choix entre les deux espaces...



2011-04-22

Réflexions après une centaine de news

 

100 news  Le présent site fut ouvert à la fin du premier semestre 2007. Il s’agissait de contribuer à la promotion d’un ouvrage portant le même titre en utilisant le vecteur du web.
L’idée m’était venue de prévoir une petite rubrique destinée à recevoir quelques notes de lectures, des « coups de gueule », des invitations à la découverte…. Durant environ dix huit mois, le site n’a que très peu évolué et les notes insérées dans la rubrique news ne furent pas très nombreuses.

A compter du début 2009, ayant reçu quelques encouragements à propos de certains petits papiers et disposant d’un peu plus de temps, je me suis employé à mettre en ligne, assez régulièrement (environ tous les dix/quinze jour) un petit article ou une interview d’un auteur que j’avais découvert.
C’est ainsi qu’un peu plus de deux années après le lancement de cette nouvelle formule, les news se sont accumulées et atteignent aujourd’hui la centaine, objet du présent petit papier. Durant ce temps j’ai pu à loisir surfer sur le net, découvrir des sites et des blogs, nouer des amitiés et me forger aussi quelques inimitiés. Il m’a été donné de comprendre assez vite que le monde littéraire, même en Corse, surtout en Corse, fonctionnait comme un microcosme avec ses chefs, ses bardes estampillés, ses coutumes et ses manies….J’avais imaginé un espace ouvert et convivial, je me suis vite rendu compte qu’il ne l’était pas toujours !

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer la notoriété d’un site (et la nôtre est très moyenne avec moins de 50 visiteurs par jour) peut-être perçue négativement par les animateurs de sites déjà en place qui, sourire aux lèvres, attendent l’épuisement du nouveau venu, scrutent les liens qu’il a pu entretenir, allant même jusqu’à  faire un démarchage éhonté pour capter du trafic… et avec bien souvent la conviction qu’ils ne sont pas repérés.

Mais ceci n’est rien, ou pas grand-chose en regard de l’essentiel, je veux parler de la vitalité de la création littéraire sur la toile. De fait, depuis ces deux années, jamais je n’ai tant appris, tant découvert, tant échangé avec des personnes aussi diverses. Jamais aussi mon appétit pour la poésie n’a été aussi fort et je suis  donc tout disposé à ne retenir que les éléments positifs de cette expérience. Tout le reste n’est rien, même si cette réalité est, quelque part, un peu attristante.

Plusieurs personnes m’ont fait remarquer que toute la production insulaire n’était pas présente au sein  de notre espace et que notre regard devrait se tourner vers des auteurs que nous avons jusqu’à présent négligés.
Disons-le tout net : notre entreprise est modeste et nos moyens limités face à une production qui, elle, est exubérante ! Il nous sera toujours impossible de rendre compte de tout ce qui s’écrit en Corse pour la simple et bonne raison que nous travaillons seul et que le stakhanovisme n’a jamais été notre tasse de thé.
Nous avons pris le parti de centrer notre projecteur sur la poésie insulaire mais en gardant un œil ouvert sur d’autres démarches  qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs sans céder abusivement aux sirènes de l’actualité. Avec ce parti pris (partiel, partial et parfaitement critiquable) nous ne pouvons en aucune manière prétendre à l’exhaustivité, chacun en conviendra aisément.

On m' a suggéré que les blogs et les sites traitant de littérature pourraient se fédérer afin de présenter au public un espace de grande qualité obligatoirement plus vaste et plus complet que ne peut l’être un site individuel…
Pourquoi pas ? Sauf que chaque animateur attache du prix à être maître chez lui et c’est quelque part abandonner un peu de son indépendance que de souscrire à un contrat de cette nature. Mais l’idée est séduisante et peut, au fond, parfaitement se combiner avec le foisonnement actuel…

Il est vrai que j’apprécie énormément de pouvoir travailler seul, de n’avoir de comptes à rendre à personne, de n’être tributaire d’aucun planning ni d’aucun désistement de dernière minute…
Ecrire en toute liberté et sans contrainte aucune est un immense joie que ne pouvait offrir totalement le support papier.

Ce petit billet est destiné à tous ceux qui nous ont témoigné de l’intérêt, soit en nous contactant téléphoniquement ou par courrier, soit en laissant un message encourageant sur le présent site. Qu’ils sachent que leurs témoignages de sympathie nous sont toujours allés droit au cœur même si nous n’avons pas toujours su le montrer.
Nous poursuivrons donc cette aventure en ayant présent à l’esprit que nous devons, à présent, privilégier les auteurs que nous avons ignorés ou peu fréquentés jusqu’ici.

Un long travail nous attend donc, nous le poursuivrons au rythme qui est le nôtre.

2011-04-15

Corse

Jean-Noël Pancrazi

Raymond Depardon

Seuil, coll. Points, 93 p, 2000


Depardon  Il m’arrive, comme tout un chacun, de redécouvrir un livre. Il y a ceux qu’une première approche ne nous avait pas fait pénétrer et qui se révèlent à nous lors d’une seconde tentative. Il y a ceux qui nous avaient bien séduits mais qui étaient demeurés dans un tiroir obscur de notre mémoire  tout en se blottissant, presque égarés, sur l’un  des rayons les plus improbables de notre bibliothèque.
C’est bien de cela qu’il s’agit pour ce qui concerne le présent ouvrage. Nous nous souvenons parfaitement de l’émotion qui avait été la nôtre en le lisant pour la première fois, il y a une dizaine d’années…émotion que nous retrouvons, telle quelle, aujourd’hui.

Sauf erreur de notre part, il n’est pas souvent fait mention de ce petit livre composé de texte de Jean-Noël Pancrazi et de photographies de Raymond Depardon et, avouons-le, c’est bien dommage.

Du noir et du blanc.

Les photographies de Raymond Depardon , en noir et blanc, sont réalisées non par agrandissement mais par simple contact du négatif  de taille 8x9 sur papier argentique. Ce procédé donne aux reproductions un je ne sais quoi d’artisanal, un goût inimitable de « fait-main », un peu comme ces ouvrages dont il faut découper les feuillets…Nostalgie facile du temps d’avant ? Goût suspect pour les vieux papiers, les vieux clichés qui n’ont jamais autant mérité ce nom ?  Nous n’en savons rien.

L’émotion obéit à des règles complexes et il n’est pas certain qu’en optant délibérément pour un registre on y parvienne toujours. Or, dans le cas de Raymond Depardon je ne sais s’il y avait calcul délibéré mais je mentirais en affirmant que l’émotion est absente, d’autant plus que ces photographies argentiques révèlent une île peuplée de façades lépreuses, de volets fermés, de carcasses de véhicules plus ou moins englouties dans le maquis mais de personnages : point .
L’île semble désertée par ses derniers habitants, plongée dans une solitude sans fin au cœur d’un hiver sans nom. Il arrive même que ces vues soient d’une incroyable banalité mais celle-ci nous renvoie une image lucide de ce qui est….Est-ce donc ainsi ? Oui c’est bien ainsi….Alors  nos yeux se détournent, nos doigts cherchent une autre page pour retrouver la Corse telle qu’on nous la présente dans les carnets de voyages et qui a fini par coloniser notre perception…Nous tournons les pages et ne la trouvons pas : c’est encore ces arbres dénudés, ces places désertes, ces maisons abandonnées ou presque…Ces vues semblent témoigner d’un départ définitif des humains…

Un texte élégant et réaliste.

La prose de Jean-Noël Pancrazi est d’une élégance  discrète  qui met en relief le coup de projecteur que l’auteur porte sur les fins de vie en Corse. Nous ne sommes plus au temps où l’on s’en allait, entouré de l’attention bienveillante de la famille élargie. Désormais beaucoup de personnes âgées terminent leur vie au sein de l’univers aseptisé des maisons de retraite ou des hôpitaux et c’est ce monde là que nous peint l’auteur. Monde que beaucoup de nos compatriotes se refusent de voir tel qu’il est comme s’ils se sentaient coupables de quelque chose.  «  Chez nous  on n’abandonne pas les vieux comme sur le continent…. ».   Entend-on souvent mais, bien entendu, la réalité est tout autre et la solitude des personnes âgées, une  réalité bien tangible, ici comme ailleurs.

En fines touches discrètes, l’auteur nous fait palper la texture de ces fins de vie à travers l’exemple de son père auquel le texte rend, en quelque sorte, hommage. Les détails livrés sont touchant de simplicité et de vérité, visiblement Jean-Noël Pancrazi n’a pas eu besoin d’inventer, il n’a fait que collecter les indices et les mettre en perspective afin que notre regard ne se berce plus  d’illusions. Ainsi en est-il de ce carnet que le vieil homme tient à jour, méticuleusement, et qui retrace les actes insignifiants de sa vie devenue, elle-même, insignifiante :

« lavé deux serviettes toilette le dimanche 3 mai 91
changé ficelle attaches des volets le 3 avril 91
mis polo jaune en laine le samedi 3 février 91
changé lame rasoir gilette contour le 24 janvier 91
lavé la tête le dimanche 22 juillet 90 »

Mais le plus touchant, nous semble-t-il, est lorsque l’auteur évoque ces femmes démunies qui descendent des villages voisins, aux heures creuses de la journée afin de ne rencontrer personne, faire leurs courses au Corsair à Ajaccio…

«  …elles avançaient, avec un air concentré, grave, un peu perdu, dans les immenses allées du magasin, enfouissaient leurs achats dans un cabas, de crainte qu’ils ne se trouvent noyés dans la profondeur d’un caddie qu’elles n’utilisaient jamais, tenaient serré, dans la paume d’une main, leur porte-monnaie, comme un petit missel élimé, qu’elles ouvraient avec une sorte de précaution anxieuse et triste comme si elles avaient peur, à mesure qu’elles approchaient de la caisse, que cela ne suffise pas, de s’être trompées dans leurs calculs, de devoir soudain avouer, exhiber leur pauvreté, abandonner leur fierté (dans une île où il n’y avait pas de mendiants, où les vagabonds qu’on voyait, l’hiver, étendus sur les bancs du cours Napoléon ou aux alentours de l’Amirauté, n’étaient, la plupart du temps, que des indicateurs déguisés). Et, bien sûr, elles ne vérifiaient jamais la monnaie, après, n’auraient jamais osé réclamer si l’on avait oublié de soustraire la remise indiquée sur un produit. »

Le devoir d’un écrivain est aussi de nous montrer la réalité telle qu’elle est…Au-delà de la beauté formelle du texte et des images, ces quelques pages sont aussi un témoignage sur la Corse telle que la vivent un nombre croissant de personnes. C’est tout à l’honneur de l’écrivain et du photographe que d’y avoir contribué.

Photographie et texte

Lorsque nous avions lu pour la première fois ce petit ouvrage, nous avions déjà réalisé une partie de ce qui allait devenir Un sel d’agent. Nous avions déjà rédigé la plupart des textes en langue française avant que ce premier essai ne dorme durant de longues années dans nos tiroirs…Il n’est pas improbable que la confrontation de ces clichés en noir et blanc et d’un texte sans concession ait éveillé en nous le désir de poursuivre, en utilisant, en plus,  le vecteur de la langue corse. En redécouvrant l’ouvrage de Jean Noël Pancrazi et de Raymond Depardon, il nous semble qu’un même fil nous a guidés : être en connivence avec le réel tel qu’il se présente à nous afin de l’illustrer  par un discours qui lui rende hommage.
Au delà de l’apparence souvent fuyante, il y a ce noyau dur qui se nomme vérité et qui détruit bien souvent nombre d’illusions.

Ces photographies n’illustrent pas le texte. Le texte ne commente pas les clichés. De leur singulière mise en relation nait une sorte de décalage perceptif qui nous permet d’appréhender le monde d’une autre manière. N’est-ce pas là la vocation première de tout acte créatif ?

2011-04-04

Entrelignes
Hommage au militantisme poétique 


entrelignes  L’association Entrelignes animée par Jean François Agostini a, cet hiver, organisé un certain nombre d’événements dans le cadre du Printemps des poètes. A chaque fois, la réussite fut au rendez-vous pour le plus grand plaisir des participants et du public venu découvrir la poésie contemporaine et les auteurs insulaires. Petite structure ne disposant que de peu de moyens mais d’une grande vitalité, l’association s’est désormais installée dans le paysage culturel insulaire.

Un coup de chapeau mérité a son fondateur pour l’énergie dépensée et le désintéressement total dont il fait preuve !


 5 février, Levie.

Nous sommes en plein hiver et dans l’Alta Rocca…Nous craignons le pire : une salle vide un peu comme ces réunions électorales où personne n’a daigné se déplacer…Nous nous trompons. Très rapidement, une bonne cinquantaine d’amateurs éclairés viennent remplir l’espace pour écouter Joel Bastard et Stefanu Cesari répondre à nos questions, lire leurs textes et accueillir les remarques de l’aimable assemblée. Les textes lus et commentés sont mis en valeur par les intermèdes musicaux de Laurent Mazari-Gavini, à la cetera, et la discussion se prolonge après la fin de la séance de dédicaces.

José Pietri, le responsable de la bibliothèque est ravi, encore une fois, il a su transmette le feu sacré aux habitants de la petite commune et le maire, lui-même, est étonné de constater que bien des personnes se sont déplacées et oint participé de manière active. Même en plein hiver, le cœur de l’Alta Rocca recèle bien des surprises puisque des personnes sont venues de Porto Vecchio et de Sartène malgré la chaussée glissante et le brouillard. Objectif atteint !


21 février, Porto Vecchio.

   A la demande de l’organisatrice du festival d’art lyrique, Evelyne Corda, l’association Entreligne imagine un « Prélude à la poésie » insulaire accompagné à la harpe par Cécile Bonhomme. Les spectateurs présents ne sont pas habitués mais accueillent de bonne grâce cette innovation. Il faut dire que le son de la harpe de Cécile Bonhomme, à la fois discret et d’une grande fluidité, se prête à merveille à ce jeu…Une idée à creuser pour une tentative largement improvisée mais qui connut un franc succès ! Sur ce point aussi l’objectif a été totalement atteint puisqu’il s’agissait avant tout de tenter de jeter des ponts entre deux pratiques artistiques afin de jouer sur les connivences et les enrichissements mutuels.

Une excellente idée Evelyne ! Nous serons prêts l'an prochain pour donner le meilleur de nous-mêmes.


10 mars, Propriano.

  La salle de la bibliothèque municipale est comble : une classe d’élèves de 4° y a pris place accompagnée de l’enseignante et de quelques adultes. On nous avait prévenu : les élèves peuvent être dissipés et le temps nous était compté….Qu’importe, en une heure de temps nous avons rendu hommage à Andrée Chedid, à Kenneth White, à Joël Bastard, à Ghjuvan Ghjaseppu Franchi et à Stefanu Cesari tout en donnant lecture de quelques définitions possibles de la poésie…Kelly, la bibliothécaire, regrette qu’il n’y ait pas eu plus de monde mais où donc se seraient installées les personnes ?

Nous voulions donner un aperçu de la production poétique contemporaine qu’elle soit en langue française ou en langue corse…Notre objectif fut atteint !

19 mars, Bonifacio.

Malgré le ciel bleu, nous craignons une faible mobilisation. Alain di Meglio est plus confiant, il nous demande de patienter un peu…Il a raison, plus d’une centaine de personnes finissent par occuper la salle de la petite église pour entendre Kenneth White lire et commenter son œuvre, découvrir le luth grâce à Tsiporah Meiran et assister à l’hommage rendu à Jacky Biancarelli en présence de sa famille.

Nous retiendrons l’extrême émotion qui s’est emparée de la salle à la lecture à trois voix de la très fameuse « Cantata a i tsinni russi » qui clotura la soirée. Un cadre magnifique, un public recueilli, des intervenants multiples…L’objectif fut ce soir là très certainement largement dépassé si j’en crois les remerciements qui nous furent prodigués.


1° avril, Ghisonaccia.

L’espace très agréable de la bibliothèque aurait pu accueillir davantage de personnes, c’est sûr ! Mais soyons honnêtes : plus de trente cinq personnes pour une première c’est plus qu’honorable et les public présent ne s’y est pas trompé puisqu’il a multiplié les questions et les commentaires à la lectures des textes présentés par les auteurs présents et mis en valeurs par les projections de Xavier Casanova. L’idée de réaliser un jonction avec la musique traditionnelle, grâce à Cecè Bruni et ses élèves; contribua, à n’en point douter, à rendre plus agréable encore la soirée. L’objectif de mieux faire connaitre la poésie fut ce soir là également largement atteint.

Au final, certains pourront dire que nous tombons dans une autosatisfaction facile, que la sympathie qui est la nôtre envers le fondateur de l’association Entrelignes nous prive de toute objectivité, que l’on est toujours porté à valoriser les entreprises auxquelles on a participé…Ils pourront le dire mais tout cela ne nous empêchera pas de maintenir notre propos et de croire qu’il y a toujours de la grandeur à défendre les nobles causes dont l’engagement poétique fait partie et qu’illustre à merveille cette association aussi vivace qu’une plante de rocaille. Tellement vivace qu'elle se paie le luxe, assez rare, de vivre et de prospérer sans subvention publique aucune !

2011-03-20


musanostra

 

 

Une association informelle répondant au doux nom de Musanostra que l’on peut traduire aisément par Notre muse en langue française et Musanoscia en sud-insulaire force l’admiration. Un Blog, un forum, des cafés littéraires, des concours, des interventions aussi diverses que variées pour vive la passion du livre voici la raison d’être de cette équipe qui semble vivre à 100 à l’heure ! Visiblement nos amis savent retrousser leur manches et donner le meilleur d’eux-mêmes pour que nous échangions encore et encore sur ce que nous aimons : le livre, la littérature, les débats d’idées…
Un grand coup de chapeau à ces militants de la noble cause et longue vie à leur entreprise à la fois généreuse et désintéressée ! Ces deux qualités sont déjà par elles–mêmes suffisantes pour forcer le respect mais il en existe une autre que je ne saurais taire: l’humilité. Je sens que l’équipe va m’adresser quelques reproches pour cet hommage qu’ils risquent de trouver trop appuyé mais je persiste et je signe .



L’association Musanostra dispose d’un site internet (www.musanostra.fr) , d’un forum et organise des cafés littéraires…Comment vous organisez-vous pour accomplir tout ce travail ?

Oui, c'est beaucoup de travail ! On ne peut vraiment pas dire pourquoi, à un moment donné, on est capable d’en abattre autant ni comment on y parvient!
Nous avons, en fait, à gérer bien des choses : le forum, par exemple, n'est pas trop prenant. Les visiteurs  le font évoluer et il est pratiquement autonome. Nous devons plutôt évoquer la charge de travail que constitue la correspondance, les messages sont nombreux et quotidiens, il faut lire les billets proposés (nous répondons à tous, systématiquement, avec un mot gentil, pour accuser réception), il faut les traiter et les illustrer pour une éventuelle mise en ligne (s'ils nous intéressent et ne mettent personne en cause). De plus, nous rencontrons des auteurs, faisons des portraits au hasard des événements pour publications ultérieures sans oublier l'organisation du concours d'écriture annuel « Musanostra texte court » depuis 3 ans maintenant. C’est un gros travail depuis le choix du thème jusqu'à la remise de prix, en passant par le choix du jury. Plus « les chocolats littéraires Prima musa »  mensuels (concept novateur dont nous sommes fiers car  les enfants lecteurs trouvent ou retrouvent le goût du livre),


En somme vous n’arrêtez pas…

D'autant plus qu'il y a d'autres tâches : tous les autres aspects de l'association, entité assez complexe à administrer,  ainsi que le site…Cela devient colossal (pour nous !) …. Notre webmaestru, aux multiples talents, met en ligne de nouveaux sujets chaque jour, des comptes rendus de soirées, met à jour l'agenda, nous concocte de magnifiques affiches...Nous avons déjà des beaux stocks  de photos et vidéos passionnantes à utiliser. Il contribue au succès de l'association qui est connue parfois par des publics inattendus par son site car  il y a toujours une petite nouveauté à découvrir sur une page ou l'autre pour les esprits curieux. Donc disons que la tâche du webmaestru est lourde mais gratifiante. Les commentaires et demandes viennent de pays fort éloignés : nous sommes étonnés de l'attention qui nous est portée aux USA ou en Chine, par exemple…
Pour réaliser tout cela, il faut du temps et quelques moyens, des participants, passionnés, soucieux de partager, c'est là l’essentiel. On est souvent sur les routes, on sacrifie d’autres activités, on se doit de s’informer davantage sur les événements qui ont lieu…l'ambiance est collégiale, il y a  fédération autour  de personnes et d'objectifs  tels que   : dialoguer et échanger sur les Arts et les Lettres en Corse et dans le Monde. Faire connaître la Corse culturelle ailleurs et mieux, un vaste chantier, non ?

Vous êtes donc une équipe soudée et c’est probablement là l’une des clefs de votre succès…Quel regard portez vous sur ce qui ce que font les auteurs corses (qu’ils écrivent en langue corse ou en langue française) ?
Notre regard ne cesse d’évoluer à ce sujet. La littérature publiée en corse et en français, quand elle évoque la Corse  ou révèle un regard de corse sur le monde et les hommes,  nous intéresse au plus haut point.
La plupart d’entre nous ont lu les textes des Lumières, essais ou romans qui font de la Corse une exception, un laboratoire des possibles mais aussi la littérature romantique française, anglaise ou italienne, qui nous présente si souvent sous un unique visage, alliant sauvagerie, passion et donc violence pour  faire de nous  un bel élément exotique si près de tant d’autres côtes…
A partir de ces lectures de jeunesse, complétées par d’autres avec le temps, des romans, de l’autobiographie, de la poésie et du théâtre (plus rarement) qui nous ont replongés dans une Corse oubliée, celle des grands-parents, celle aussi de nos racines et de nos ressemblances, de ce que l’on pourrait qualifier d’une communauté de destin, marquée par le patronyme,  le toponyme, les histoires et géographies individuelles ou collectives, l’exil, le retour….Nous en arrivons à aujourd’hui ! Et c'est une époque de maturité, avec ses plaisirs et ses exigences, ses faiblesses aussi ! Nous avons pour habitude de lire uniquement si cela nous fait plaisir et nous trouvons dans la littérature écrite par les auteurs corses bien souvent matière à nous distraire.



Choisissez-vous systématiquement des ouvrages ayant trait à la Corse ? Il me semble bien que non….

Non, il y a, par la force des choses, un mélange de littérature étrangère, et nous sommes ouverts à toutes les cultures, de littérature française, de la plus classique à la plus moderne, de littérature corse (en corse ou en français). Sans avoir eu besoin de le formuler, dès le début de l'association on a vu des lecteurs de textes différents se fréquenter et s'enrichir mutuellement. Il est rare que nous organisions un  café littéraire  sans qu’une (ou plusieurs) personne ne choisisse de présenter un livre dit « corse »,  d’ailleurs plus ou moins corse, mais ce débat ne sera pas lancé ici. Donc des lecteurs viennent, leur coup de cœur à la main, et c’est avec grand plaisir que nous découvrons des parutions nouvelles, des romans ou des essais plus anciens, quelques poèmes…Les auteurs se déplacent également, participent à nos rencontres et la littérature corse nous est sans doute moins lointaine qu’à d’autres,  d’autres régions,  car chez nous, on se connait, on se retrouve facilement, on sait se parler sans de trop lourdes conventions. Rappelons d'ailleurs que nos cafés littéraires sont ouverts à tous et gratuits ; si on veut prendre la parole on le demande pour être sûr de ne pas traiter d'une œuvre déjà proposée, par exemple.
Pour en revenir aux livres d'auteurs corses, bien sûr,  certains semblent moins faciles d’accès : la poésie, surtout quand elle n’est pas classique, qu'elle n'est pas l’équivalent du figuratif en peinture, désarçonne, comme partout ; quant au  théâtre, il  doit comme partout ailleurs bénéficier d’une promotion importante pour apparaitre comme espace  et  objet culturels  et attractifs. Il en va de même également  de ce que l’on nommera par facilité « les romans à thèse »…Les digressions en pleine narration ne sont pas mieux reçues ici, je parle du lectorat  que nous fréquentons, que dans d’autres littératures, mais par l’apport de clés, par la découverte et ensuite la reconnaissance  des idées exposées avec clarté par les uns ou les autres,  lors des rencontres conviviales, les lectures se font plus variées, plus exhaustives, moins « diagonales », si je peux dire…J'ai répondu un peu longuement à une question simple...J'ai cependant oublié de dire que la littérature corse est évoquée parmi les autres, c'est à dire qu'elle plaît au lecteur, qu'elle lui ouvre les yeux, qu'elle lui parle de l'humanité...ET qu'elle parlera à d'autres lecteurs, même ailleurs, même plus loin...


Quelle place occupe le public au sein de vos rencontres ?

Les participants ne sont pas un public figé ; ils peuvent quelque temps choisir d'écouter mais  peu à peu ils rebondissent sur les lectures proposées car ce sont en général des passionnés de livres et la prise de parole est le moyen de faire découvrir ce que d'autres ignorent, de justifier une passion...Peu à peu on devine qui aime quoi, on sait quoi conseiller à qui. On a parfois des propos étonnants qui m'amusent, comme « je l'ai lu , je ne suis pas d'accord avec vous (ou toi), ce n'est pas un chef d'œuvre pour moi mais je comprends pourquoi beaucoup le disent...C'est bien écrit »
Autres rencontres riches, celles des lecteurs avec les auteurs : selon moi, elles humanisent les rapports, rappelant à ceux qui l’oublient qu’être un auteur, c’est être homme et être lecteur également. L’image de l’auteur,  pur esprit alignant ses arguments abstraits et illustrés de références  érudites,  s’érode et c’est tant mieux. Je crois que les médias y ont travaillé et nous aussi en bavardant librement avec ceux qui nous ont honorés de leur présence. Enfin, les lecteurs  peuvent  parler de  tous les livres sans hiérarchie, sans craindre d’en proposer une lecture ridicule…parce que tout a changé.  D’abord tout le monde a eu dans sa jeunesse, par sa scolarité, accès à des œuvres littéraires  et à une certaine méthodologie, bien sûr plus ou moins bien digérée  mais  ensuite parce qu’il ne s’agit pas de jouer les critiques littéraires mais de dire en toute subjectivité ce qui  a plu ou déplu. Donc, nous savons tous que cela est arbitraire, contestable, mais légitime…car modeste. J'ai lu il y a peu un article intéressant de Pierre Assouline, à ce propos,  dans le MDL du 25-02, intitulé « Critique de la critique ». Que chacun puisse se mêler de donner un avis sur ce qu'il lit, ça inquiète, semble t-il ! Mais est-ce un mal, est-ce un bien ? Je poserais autrement le problème : qui a légitimité pour parler de la qualité d'une œuvre ? Ceux qui ont suivi de longues années d'études en université? Et y a-t-il des cursus plus appropriés ? Ceux qui ont tenu leur première plume auprès de maîtres rodés à encenser ou démolir dans les journaux? Ceux qui sont aimés du pouvoir, ou d'autres, ceux qui pensent comme il faut ? Ceux qui dérangent ? Ceux qui écrivent mieux que les autres ? A ce compte, donnons notre avis sur nos lectures, tant que nous n'empêchons pas les autres d'en faire autant !



Avez-vous le sentiment de contribuer parfois à forger l’opinion publique à propos d’une œuvre, d’être en quelque sorte des « prescripteurs » ?

Pour la littérature corse, comme pour le reste, nous ne donnons aucun conseil, nous laissons les lecteurs s'exprimer lors des rencontres et plaçons ensuite leur billet ou leur vidéo sur le site dans le compte rendu. Un simple petit tour dans nos "archives" permet de noter la forte proportion d'ouvrages insulaires dont il a été question. Ainsi, on  voit vite si une œuvre a les faveurs du public par le nombre d’interventions ou de billets proposés pour son titre : si on est curieux, qu'on en ait le temps, on peut comptabiliser tout cela… Ceux qui ne sont jamais évoqués, dont personne ne propose la lecture,  sont-ils pour autant délaissés, oubliés ? Nous ne saurions le dire, ils seront sans doute le joyau d'un intervenant…
 Et nous qui animons, que lisons-nous ? Pratiquement tout ce qui paraît en Corse, sans discrimination, mais nous allons bien au-delà !
En ce moment , et puisque c'est à moi que vous posez la question, je lis les « Ragguagli …» de AM Graziani, après un Fred Vargas « Un  lieu incertain » et juste avant un Ross Mac Donald « L’homme clandestin », puis je me plongerai  dans le « Petit traité de vie intérieure » de Frédéric  Lenoir  pour voir ce qu’il s’y dit et parallèlement, je  feuilletterai les « Caracuti » d’Anton Francescu Filippini….

2011-03-04

Héraclite l’obscur



    héraclite  Ayant vécu au VI° siècle avant J.C, Héraclite d’Ephèse renonça très tôt aux privilèges familiaux au profit de son frère. Il mena, d’après ce que l’on sait, une vie de marginal au point de finir ses jours en ermite. L’obscurité de ses propos, dont il ne reste que des fragments, résulte en grande partie d’une volonté d’utiliser un langage véritablement poétique et de sa conviction que l’intelligence et la rationalité ne peuvent parvenir à saisir le cœur monde du monde. Par ailleurs, comme c’est le cas en grec ancien, ses textes sont dépourvus de ponctuation ce qui accroît le caractère ambiguë de ses courtes phrases.

Nous avons découvert Héraclite lorsque nous n’avions pas vingt ans grâce à un échange avec le professeur Yves Battistini qui fut l’un de ses traducteurs reconnu et apprécié (C.f : Yves Battistini : Trois présocratiques, Gallimard, coll idées, 1968, 250 p). Ce petit papier se veut le modeste témoignage de ma reconnaissance, plus d’une années après sa disparition.

Heureux ceux qui ont pu, durant leur vie, assurer l’indispensable passage de témoins !
Nous reprenons donc la traduction française du texte d’Héraclite à partir des travaux qu’il effectua et qui se trouvent consignés dans l’ouvrage précité.




3.
Le soleil, large comme un pied d’homme !
U soli, largu com’è un pedi d’omu !

8.

 

Si toutes choses devenaient fumée, nous connaîtrions par les narines
S’è tuttu duvintaia fumu hè pà u nasu chè no cunnosciariiami

10.

le combat est père et roi suprême de toutes choses.
A lotta hè maestra è altìssima règina di tuttu.

22.

Hommes, qui entendent et parlent sans savoir.
Òmini, chì sèntini è discòrani senza sapè.

24.

Mort est le monde de nos sens éveillés ; celui que nous sentons en dormant est sommeil.
Mortu hè u mondu di i nosci sensi svighjati ; quiddu chè no sintimu durmendu hè sonnu.

25.

Les chercheurs d’or creusent beaucoup et trouvent peu.
Quiddi chì circàni l’oru scàvani mondi è tròvani pocu.

26.

Ils  méconnaîtraient le nom de Justice si de telles injustices n’existaient pas
Scunnosciarìani un nomu di Ghjustizia s’è tantu inghjustizii ùn asistàiani micca

27.

Car les dieux et les hommes honorent ceux qui sont tombés dans le combat
Chì i dii è l’òmini onòrani quiddi chì sò cascati luttendu.

39.

C’est une sage défiance que de cacher les profondeurs de son savoir.
Hè un bon prò di piattà l’infondu di u so sapè

46.

Il n’existe qu’une seule sagesse : connaître la pensée qui pilote toutes choses à travers tout.
Ùn ci sarà mai chè un solu ghjudiziu :cunnoscia u spìritu chì dirighji ogni cosa in tuttu.

55.

Nous entrons et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et nous ne sommes pas.
Intrimu è ùn intrimu micca i i stessi fiuma, semu è ùn semu micca.

61.

L’harmonie cachée surpasse l’harmonie visible.
L’armunìa piattata trapassa l’armunìa visìbuli.

81.

Croyances des hommes : divertissements des enfants.
Cridenzi di l’omini : trastudda di li ziteddi.

82.

Il faut aussi se souvenir de celui qui oublie où mène le chemin.
Ci voli dinò à invènasi di quiddu chì si scorda induva cunduci u chjassu.

115.

Je me suis cherché moi-même.
Mi socu circatu da par mè.

137.

La nature aime à se cacher.
Li piaci à piattassi à a natura.

2011-02-16

MARSYAS II

entretien avec Serge Goudard

animateur du blog



marsyas Ce qui se passe dans les autres régions en matière de défense et de promotion de la langue nous intéresse, c’est la raison pour laquelle nous sommes entrés en contact avec Serge Goudard animateur du blog occitan « Marsyas II ». Ce dernier porte également un intérêt marqué sur ce qui se passe en Corse et intervient régulièrement sur les sites où il est question de littérature. la terre d’Oc n’est pas si éloignée de notre île….raison supplémentaire pour chercher à en savoir un peu plus.

Tu es l’animateur d’un blog qui porte un drôle de nom : « Marsyas 2 »…De quoi s’agit-il exactement ?

Il s'agit d'un blog de cultures latines écrites, avec une prépondérance pour les langues du domaines d'Oc, mais nous donnons la paroles à toutes les langues "minorisées" par leur état central ce qui veut dire que nous ne fermons pas aux langues dites d'Oil (wallon, picard, langue de Guernesey... ) 
Avec Ive Gougaud, l'autre initiateur de Marsyas 2 nous avons voulu recréer la pensée et l'esprit de la revue Marsyas initiée par Sully-André Peyre ...!
Ce dernier avec Max Philippe Delavouêt et Emile Bonnel furent à l’origine de la troisième génération du félibrige qui fut, fort probablement la plus prolifique. Elle compta des poètes qui méritent d’être retenus
Certes nous n'avons pas la prétention de produire autant qu’ eux mais plus simplement de maintenir et de ranimer ce feu de la résistance et de l'espoir  incarné  par ces langues...
Quelques temps après sont venus Alan Broc, un félibre indépendant auvergnat ainsi que la majorale (*) du félibrige Peireto Bérengier... Depuis un an se joint à nous, très régulièrement, le prosateur symbolique Nicola dal Falco avec des textes puissants en italien... Nous travaillons aussi dans le domaine de la traduction avec des inédits du provençal au wallon, du roumain à l'auvergnat, du breton ou du bergamasque à l'auvergnat tout cela est surtout le travail d'Alan Broc.
(*) majoraux  et  majorales sont les 50 membres du consistoire félibréens!
L'un d'eux est le chef, on le nomme le Capoulier !


On a vraiment l’impression que votre démarche n’a plus grand-chose à voir avec le Félibrige de Mistral qui était, me semble-t-il, un mouvement que l’on pourrait qualifier de conservateur.

Pas du tout Mistral était loin d'être un conservateur, il fut révolutionnaire à la fois par sa pensée ses écrits et le trend qu'il donna à la Provence d'alors, que certains après guerre voulurent dénigrer le Félibrige en lui donnant cette image conservatrice, peut être mais je tiens à rectifier cette injustice.
Le Félibrige fut un vrai panthéon de poètes d'artistes multidisciplinaires. Il faillit faire vaciller l'état français dans sa centralité, il prônait le fédéralisme, le pluralisme dans l'universalité et  travaillait au triomphe de la poésie. Il avait quelque chose de romantique. Dans ses premières années il ne devait y avoir qu'une centaine de félibres, il s’agissait une forme « d'écrémage » des arts dans le midi de la France... Son succès et son prestige le firent s'ouvrir à la multitude, ce qui fit dire à Mistral, à la fin de sa vie qu'il n'était plus qu'un « sa de garri » (un sac de rats)... Ma description n'a valeur que de constat des choses et non de commentaire. Je suis Félibre, mais je n'en fais pas une philosophie de vie! Toutefois,  les idéaux de Mistral, qui œuvrait à la création du Félibrige Latin et à la création de l'empire du Soleil est une vision qui me fascine!


Quel était exactement le projet de Mistral?

Féru de culture Gréco-Latine, il fonda sa pensée son oeuvre ainsi que sa poésie sur cette union sacrée des penseurs latins (italien, roumain, catalan, espagnol, brésilien et portugais,...) Son amitié avec Lamartine l'aida beaucoup, mais il connu un succès populaire sans précédent dans tous le midi, les mineurs d'Alès et de la Grand Combe allèrent jusqu'à se jeter sous les roues de son train pour ne pas qu'il parte….
Dans cet esprit, Marsyas 2 a la prétention de rassembler ses bonnes volontés artistiques pour donner un nouvel élan à la culture méditerranéenne latine dans sa diversité et surtout dans le respect de ses particularismes mais en dehors de tout obscurantisme et de toute idéologie sectaire.


Très concrètement comment fonctionnez vous ? Participez vous à des manifestations publiques ?

Nous nous limitons à un travail de blog, de remise en lumières des différents aspects écrits des langues d'Oc... Nous voulons démontrer que les parlés méridionaux néo-roman sont multiples et différents dans le temps, l'espace et que leur production a été sans rupture depuis les troubadours!
Nous voulons simplement replacer les choses dans l'histoire de la pensée et de l'expression écrite qui furent forts prolifiques depuis la vulgarisation de l'écrit.... La querelle de l'écrit a tué, en partie, la langue vivante. En tant qu'individu, je suis plus porté sur l'oralité et la transmission orale, néanmoins, selon l'adage, les paroles s'en vont et les écrit restent donc nous avons aussi ce devoir de transmission.
Dans la mesure du possible nous sommes présents dans toutes les manifestations liées à la langue, nous avons pour objectif une collaboration avec la Maison Européenne de la Poésie d'Avignon  dans le cadre d'une présentation de différents aspects de la poésie et  de la prose méditerranéenne et latine. 


Je sais que tu t’intéresses à la production culturelle qui voit le jour en Corse, quelle est ton appréciation à son endroit ?

Malgré mon intérêt pour toutes les cultures latine de la méditerranée, c'est la culture corse que je connais le moins hormis, quelques auteur que j'ai pu connaître sur le net, je ne peux prétendre  connaître ce qui se fait en Corse. Je le regrette et je tiens à ce que Marsyas 2 y donne une place particulière !
 Il en va de la solidarité et de la conjonction des créativités communes dans ce que Mistral appelait l'Empire du Soleil.
Étant de culture italianisante, j'ai peu de difficultés à lire certains parlés, de plus je soutiens les thèses du professeur Marcellesi sur la polynomie des langues régionales.


J’imagine que ce concept de polynomie s’applique parfaitement à l’Occitanie…Comment réagissent les locuteurs d’un endroit lorsqu’ils entendent parler ou lisent une autre variété d’occitan ? Le concept est en effet généreux et séduisant mais il n’est pas obligatoirement intégré dans les esprits , me semble-t-il….

Pour moi l'occitan  et l'Occitanie n'existent pas, socialement.
Je parle simplement des parlés néo-romans du sud de la France. C'est derniers sont forts différents, c'est ce que nous montrons dans Marsyas 2, et c'est une des raisons d'être de Marsyas 2. De ce fait on ne peut pas parler d'une langue unique et unifiée! Qu'une forme de poésie, de prose prenne le dessus, tel que ce fut le cas avec Mistral et son provençal rhodanien, pourquoi pas ? Dans tous les cas le rhodanien est la variante la moins parlée en Provence après le Maritime d'Aix Marseille Toulon Grasse Fréjus... et  peut être même le gavot qui en est la variante alpine... Mais encore une fois c'est un a priori et je ne suis pas linguiste, ni comptable des locuteurs mais la taille des domaines et leur population est révélatrice (le provençal rhodanien de Mistral fut toujours minoritaire en terme de locuteurs).
Je crois que l'intercompréhension entre ces parlés est assez difficile au delà de 50 à 100 km Faire communiquer, un Niçois avec un Gascon, ou un Limousin avec un Niçois ne me semble pas si facile si l'on veut rester dans les langues parlées avant 1914 .
Pour conclure je ne vois pas l'intérêt de créer une superstructure linguistique uniformisante, la langue d'Oc, à l'image de la langue nationale, pour qu'à terme ces deux langues deviennent antagonistes, les partisans vous diront mordicus que oui, mais ils sont juges et parties car ils font partie de l'appareil qui gère cette tentative d'hégémonie au sein de l'état français ( 90% des occitanistes sont des fonctionnaires de l'état français ).
Enfin, si une langue n'existe plus socialement, pour moi, elle est morte comme le latin ou le grec, donc il faut parler et faire parler, même si Marsyas 2 est un support virtuel de l'écrit, je ne crois qu'en l'oralité, pour finir je vous livre cette citation de Mistral :

« Uno lengo es un clapas; es uno antico foundamento ounte chasque passant a tra sa pèço d’or o d’argènt o de couire; es un mounumen inmènse ounte chasco famiho a carreja sa pèiro, ounte chasco ciéuta a basti soun pieloun, ounte uno pople entiero a travaia de cors e d’amo pendènt de cènt e de milo an.
Uno lengo, en un mot, es la revelacioun de la vido vidanto, la manifestacioun de la pensado umano, l’estrumen subre-sant di civilisacioun e lou testamen parlant di soucieta morto o vivo. »


"Une langue est un bloc : c'est un antique fondement où chaque passant a jeté sa pièce d'or, d'argent ou de cuivre : c'est un monument immense où chaque cité a bâti son pilier, où un peuple a travaillé de corps et d'âme pendant des centaines et des milliers d'années.
Une langue, en un mot, est la révélation de toute une vie, la manifestation de la pensée humaine, l'instrument sacro-saint des civilisations et le testament parlant des sociétés mortes ou vivantes."

F Mistral : discours de la Sainte-Estelle d'Avignon, 21 mai 1877
 


2011-02-09

Pour une littérature corse

Entretien avec François Xavier Renucci

animateur du blog



F.X.Renucci  Nous nous étions habitués à cet espace dédié à la littérature insulaire où les billets succédaient aux billets à un rythme très soutenu. Des propos négatifs concernant ce blog sont bien parvenus à nos oreilles et nous avons parfois pu lire des commentaires qui n’avaient pas lieu d’être sur un tel espace mais….l’espace existait et puis qui donc est parfait ?

Disons le sans ambiguïté, la mise en sommeil de l’espace virtuel de François Xavier Renucci nous attriste car nous sommes conscient que derrière cette décision il y a de la lassitude et un emploi du temps chargé mais peut-être y a-t-il autre chose de plus redoutable : la difficulté qu’il y a à faire du neuf dans une île qui vit bien souvent avec la nostagie du « temps d’avant ». Cette nostalgie est fondatrice dès lors qu’elle permet une réappropriation sous bénéfice d’inventaire, elle peut être mutilante si elle est vécue comme un impératif catégorique. D’ailleurs qui a dit que la littérature devait s’accommoder des impératifs catégoriques ? N’est-elle pas plutôt là pour les bousculer et montrer leurs limites ?
La décision de suspendre le blog appartient à F.X. Renucci, qu’il sache que nous avons suivi avec bienveillance son entreprise même si nous ne partageons pas toutes ses convictions.

François Xavier Renucci est l'auteur de l'ouvrage Eloge de la littérature corse, publié aux éditions Albiana, l'an passé, ouvrage qui reprend nombre d'échanges qu'avait suscité son site.



 Ta récente décision de te « mettre en grève » sur ton propre blog a suscité bien des étonnements….Pourrais-tu nous en dire un peu plus ?

La décision a été certes brutale mais elle est explicable. Deux raisons principales : j’ai créé une association avec laquelle je veux développer des actions de promotion de la littérature corse hors de l’île, cela va me demander du temps et ce précieux temps je ne peux plus le voir accaparé par l’animation du blog « Pour une littérature corse » ; la deuxième raison est une certaine fatigue, au bout de deux ans de billets assez réguliers, de réponses aux commentaires, de relances diverses et variées, devant le constat qu’il est encore très difficile de faire dialoguer des points de vue différents voire opposés à propos des livres corses. C’est ce que j’ai appelé en souriant  « l’échec de la transition démocratique du champ littéraire corse ». Je n’irai pas jusqu’à dire que je ressens de la déception devant cette situation, je vais persister, avec d’autres moyens, en espérant toujours qu’existera cet espace public littéraire que je désire, avec d’autres.

Pour les raisons personnelles d’agenda, je n’ai rien à dire mais pour ce qui est de ton appréciation sur ce que tu nommes « l’échec de la transition démocratique »…tu y vas un peu fort…Tout le monde a pu s’exprimer sur ton blog et des avis contrastés sont apparus ! Où donc y a-t-il eu échec ?

Oui, c’est exagéré de parler « d’échec ». En fait, nous sommes sûrement au début de cette très attendue « transition démocratique du champ littéraire corse » (voir la floraison de sites et blogs notamment). Mais cela va trop lentement à mon goût. Pour une raison principale : bien des auteurs ne supportent aucune critique négative, bien des lecteurs ne veulent pas échanger des points de vue contradictoires, et donc bien des livres peinent à vivre. Mes critiques négatives ou en partie négatives de « Mal’Concilio » de Jean-Claude Rogliano ou de « Ecrire en corse » de Jacques Fusina sont tombées à l’eau ou n’ont suscité que des grincements de dents. Résultat : les rares mises en valeur de tel ou tel livre ne sont pas pleinement discutées et les livres qui déplaisent encore moins (qu’ils aient eu du succès ou non et qu’ils soient de qualité ou non). Résultat : la littérature corse est un espace plat où s’alignent tous les livres et où quelques propos à 99% positifs se juxtaposent sans jamais pouvoir se rencontrer. Chacun dit la sienne (enfin, certains) mais nous n’assistons à aucune discussion publique ; pour moi la littérature est cet espace public (une bibliothèque suffit pour abriter les livres, mais les lectures réelles ont besoin d’un espace public, la littérature est toujours une affaire collective et publique).

 Ce que tu dis là me trouble un peu car pourquoi attacher tant de prix à ce que tu nommes « la critique négative »…Personnellement je ne me sens pas capable de critiquer négativement un ouvrage sauf, bien entendu, un essai exposant des thèses. Pour ce qui est d’un recueil de poésies ou d’un roman, le tout est que l’œuvre existe et qu’elle ait plu, me semble-t-il….Personnellement je n’arrive pas à critiquer un ouvrage de littérature négativement tout simplement parce que, s’il ne m’a pas plu, je ne le terminerai pas…

    Et je comprends tout à fait ton point de vue, si l’on en reste à une vision « privée » de la littérature. Si nous la comprenons comme « espace public », il me semble qu’il faut prendre en compte les attentes des lecteurs, les désirs des auteurs, les enjeux des éditeurs et de tous les acteurs du monde des livres. Dès lors, un livre est la somme de ses lectures réelles et il est d’une extrême importance que l’on sache que tel ouvrage (par exemple, « Septième ciel » de G. Thiers) ait plu pour telles raisons et n’ait pas plu pour telles autres raisons. La question est : qu’attendons-nous d’une littérature corse ? C’est une affaire de désir et non de vérité immuable. Je n’arrive plus à me contenter des discussions privées, des allusions, des silences, voire des procès d’intention (parfois agrémentés d’insultes délirantes). Par ailleurs, on ne peut rêver d’une démocratie, en Corse ou ailleurs, si l’on s’interdit a priori le fait d’exprimer publiquement des désaccords ou de faire dialoguer publiquement des visions différentes voire contradictoires de ce que nous attendons des livres. Lorsqu’un ami (ou quelqu’un qui n’est pas forcément un ami) détaille publiquement sa lecture d’un ouvrage que j’ai adoré, et qu’il exprime des réserves, des rejets ou des incompréhensions, ma propre lecture en est enrichie, j’ai envie de rouvrir le livre, et le livre lui-même présente un nouveau visage (qui s’enrichira encore avec d’autres lectures et discussions). Je connais des personnes qui ont un jugement assez négatif sur la poésie de Stefanu Cesari (que j’aime beaucoup), ou des romans de G. Thiers (que j’aime beaucoup) et cela me paraît d’une nécessité vitale de ne pas se contenter d’une apparence de consensus qui cache  de vrais désaccords et empêchent toute respiration de nos imaginaires. Leurs points de vue exprimés publiquement enrichiraient, je le répète, ma propre approche de ces textes.

Je ne partage pas ton point de vue sur cette notion de public et de privé mais je respecte le tien. Mais au fond si cet espace de  « transition démocratique » n’a pu voir le jour, est-ce la manière dont ton blog a été conçue n’y est pas pour quelque chose ? Je pense tout naturellement à la possibilité d’y déposer des propos anonymes et à cette ardente obligation que tu t’es imposée de multiplier les billets ?

Mais l’espace démocratique accepte les propos anonymes : le vote est secret. C’est grâce à cela que personne en Corse ne sait qui a voté quoi, si je ne m’abuse. Le problème c’est le propos qui n’engage pas à la discussion, soit parce qu’il fonctionne à l’allusion (comment répondre quand on ne sait pas de quel livre ou de qui l’on parle ?), soit parce qu’il ne cherche qu’à être malveillant et ne répond pas aux réponses. Et puis je connais trop de gens intelligents et fins qui s’interdisent de prendre la parole sur le blog sous prétexte que leurs propos seraient mal compris. Alors si l’anonymat favorise la prise de parole, cela ne me dérange absolument pas ; l’important est la qualité de la prise de parole et la possibilité de la discuter. C’est vrai, j’ai parfois laissé passer voire mis en valeur des commentaires excessifs et blessants, je l’ai reconnu ; mais je dois dire que j’ai aussi été poussé par le silence des commentateurs bienveillants. Il faut bien travailler avec qui le veut. Bon, concernant le deuxième point, j’ai toujours essayé de suivre la phrase d’Edouard Glissant, qu’on trouve dans son premier essai, « Soleil de la Conscience » : « ce que nous pourrions offrir, c’est cela, un courant continu de littérature… ». Cela commandait une fréquence rapide des billets, et si j’avais pu j’en aurais placé plus encore ! Car nous sommes terriblement lents : quand on voit que le premier essai de présentation générale de la littérature d’expression corse vient à peine d’être publié (« Ecrire en corse », de Jacques Fusina, aux éditions Klincksieck, 2010), on se dit qu’il faut accélérer… A côté de cela, je reconnais aussi que la lenteur, le silence, la solitude sont aussi de très bons ingrédients pour produire une belle littérature… J’aimerais bien articuler tous ces éléments, voilà tout : privé/public, lenteur/rapidité, maturation/spontanéité, accords/désaccords, etc.…

Tout de même…. ! Nous n’avons pas à rougir de qui est produit en Corse ! Si je compare ce qui s’écrit ici avec ce qui s’écrit dans d’autres régions…nous devons être dans le peloton de tête, tant en quantité qu’en qualité…Imagine un peu la situation de la littérature insulaire en 1970 !

Tout à fait d’accord avec ton constat concernant la qualité de la production littéraire corse durant les dernières décennies. D’ailleurs j’ai toujours regardé chaque livre comme un monstre miraculeux et un certain nombre de ceux-ci comme des chefs-d’œuvre, qui m’ont bouleversé et me bouleversent encore (notamment et au hasard, « A funtana d’Altea », « 51 Pegasi, astru virtuale », « Vir Nemoris », « Pesciu Anguilla », « Les roses de Pline », « La Dionomachia », « La fuite aux Agriates », « Nimu », « Aleph zéro », et j’en passe. Mais nous parlions de la réception de ces œuvres et de leur vie publique. La question est donc : quels livres sont réellement lus ? comment sont-ils lus ? quels effets produisent-ils sur nos imaginaires ? et par la même occasion sur l’imaginaire corse ? De façon générale, ce qui m’intéresse c’est ce que « fait » la littérature corse plus que ce qu’elle « est ». Et, franchement, si nous regardons tous les livres parus comme des chefs-d’œuvre, il n’y a plus de chefs-d’œuvre, et si nous faisons toujours semblant d’être d’accord ou si nous continuons à ne pas vouloir énoncer une opinion contraire à celle d’un autre, il n’y a pas de vie littéraire. Bon, et pour revenir à la question de la qualité de la production passée ou présente, je crois qu’elle augure de futurs livres magnifiques, somptueux, inouïs, inventifs.

Il reste que cet espace que tu avais créé et qui était comme un bistrot où il faisait bon aller prendre un verre et parler de ce que l’on avait lu va me manquer comme il manquera, j’en suis certain, à d’autres…Un espace qui meurt c’est un livre qui brûle et je ne sais pourquoi j’ai peur que l’incendie ne fasse des dégâts …Voilà !


Plusieurs raisons pour ne pas être aussi inquiet :

1 - Il y a d'autres espaces où la discussion autour de la littérature et des livres corses est possible :Invistita, le lieu que tu animes ; le forum de Musa Nostra ; la Gazetta di Mirvella ; le blog Tarrori è Fantasia ; le blog Avali ; le site Terres de femmes ; le Foru corsu ; le blog Corsicapolar ; le blog
Isularama ; et j'en oublie !
Chacun de ces lieux, avec sa manière propre,participe à la fabrication de cet espace public où tous les lecteurs peuvent très facilement envoyer leur point de vue, et discuter. S'ils le veulent.

2 - La grève sur "Pour une littérature corse" me concerne personnellement. Sides visiteurs envoient des commentaires, je les publie ; s'ils m'envoient despoints de vue sur des livres, je les publie sous forme de billet. J'y reprendrai la parole dans quelques semaines ou mois, après avoir pu monter correctement les actions de promotion de la littérature corse sur le Continent avec l'association
Corsica Calling.

3 - C'est l'occasion, encore une fois, de remercier tous les visiteurs et participants au blog durant ces deux ans ; j'ai pris beaucoup d'intérêt et deplaisir à animer la chose et je sais que nombre d'anciens billets (de 2009 ou de
2010) sont régulièrement visités.

Alors, vogue la galère !




2011-02-03

ALANU DI MEGLIO

TOUTE L’ECUME DE LA  MER


 

Voici bien des mois que la lecture assidue des textes d’Alain éveille en moi de bien curieuses sensations. J’y retrouve, c’est sûr, un parfum familier, des saveurs immédiatement identifiables mais en m’interrogeant toujours sur ce qui en fait la singularité. Tout se passe comme si l’auteur avait réussi à introduire dans ses textes une étrange dimension, d’autant plus étrange qu’elle ne m’était pas inconnue et qu’elle provoquait en moi une réticence, une sorte d’effroi même. Il n’est pas exact de dire que l’on est effrayé par ce que l’on ne connaît pas, les vraies frayeurs proviennent de choses connues mais que l’on a du mal à maîtriser, dont on connaît, même imparfaitement, le pouvoir de nuisance.

De fait, la spécificité de la poésie d’Alanu di Meglio provient, me semble-t-il, de sa profonde imprégnation marine. On est loin, très loin des sols arides et caillouteux de l’univers de Stefanu Cesari, très loin des poèmes offensifs mais toujours très terriens de Marc Biancarelli, très loin de la douceur exquise et des demi teintes de Jacques Fusina….La mer est son royaume et l’écume sa passion. Le sel imprègne ses textes comme il imprègne les façades des antiques demeures de Bonifacio, la ville d’où il est originaire.


Je comprends mieux aujourd’hui les raisons de mon attirance craintive…Dois-je l’avouer ? Comme beaucoup d’insulaires j’ai la phobie de cette vaste étendue qui ceinture notre île, la mer qui unit n’a pas grande signification pour moi car c’est bien souvent avec effroi que je l’observe de près même si sa contemplation, perché sur un éperon rocheux, me remplit d’allégresse.


Poète de l’élément marin et de son écume saumâtre qui imprègne les moindres recoins de notre territoire, créateur discret et infiniment sensible à la beauté des choses, tel m’apparaît l’auteur de Migraturi et de Vaghjimi Spizzati .
Pour avoir écrit «  En fait, je ne me suis jamais demandé pourquoi écrire en poésie. J’ai seulement cherché à démentir la nuit »°, Alain nous révèle un autre secret : dans  l’écume de la mer se trouve peut-être le divin remède à l’écume des jours. Nous avons tous à apprendre des poètes lorsqu’ils parlent le langage du cœur, le seul qui vaille qu’on s’y attarde.

   ° in « Onze poètes corses contemporains » de François-Michel Durazzo, p 245.

Nous avons choisi de présenter quelques extraits de Migraturi où l'élément marin est omniprésent et quelques extraits de Vaghjimi spizzati où la mer se fait plus discrète, cédant la place à l'eau de pluie...

Migraturi
Albiana, 2004. (textes traduits sous le titre de Migratures par F.M. Durazzo, ed Al Manar, 2007, avec des encres de Julius Baltazar.)

Isuli

Sintitili
in u sussuru di a sciuma…
tutti i partenzi
scritti da i timoni

Îles

Ecoutez-les
dans le bruissement de l’écume…
tous ces départs
écrits par les timons


Piscadori
Bucavati
da un’isula à l’altra
à scarni frusti
Pusavati nantu à u sangu
di i vosci miroidi inchjaccati
Bucavati
cù mani di legnu
imbutrati di Sali

Di u mari
n’aveti fattu un locu

Pêcheurs

Vous ramiez
usant vos tolets
d’une île à l’autre
assis sur le sang
de vos hémorroïdes
Vous ramiez
avec des mains de bois
gorgés de sel

De la mer
vous avez fait un pays


Da un balconu à l’altru
i pisciaghji
si lampani u filu
di i so vuciati.
Dopu,
à unu à unu,
ci appinzani
i panni brutti
di i so puttaghji

D’une fenêtre à l’autre
les poissonnières
se lancent le fil
de leurs clameurs.
Puis,
peu à peu,
elles étendent
le linge sale
de leurs ragots


Vaghjimi  spizzati
Albiana, 2009.
(Nous avons librement traduit les textes en français)

Piovi.
Sò neri i fusti di l’alivi
trosci di malincunia
è tuttu s’annigrisci
puri i so frutti.
À l’ultimu
a so fragnata
ci rindarà l’oru.

Il pleut
Les troncs des oliviers sont noirs
trempés de mélancolie
et tout assombrit
enfin ses fruits.
L’ultime pression
nous rendra l’or



Mentri chì u tettu
arricoddi
tutti l’acqui,
mi stocu à l’appossu
trosciu di ricordi.

Pendant que le toit
recueille toute les eaux,
je reste à l’abri
trempé de souvenirs




Sutt’à l’acquata
luci u catramu.
U turistu s’aggrunchja.
L’incirati
o i paracqui
sò neri quantunqua
ancu par ùn essa.
U timpurali
infiara u paesi
com’è s’è fussi luci l’acqua.

Sous l’averse
le goudron luit.
Le touriste s’abrite.
Les cirés
ou  les parapluies
sont  noirs même
s’ils n’y sont pas.
L’orage
enflamme le village
comme si l’eau était de feu



2011-01-17

Capula
une seigneurie oubliée en Corse du sud
Charles de Peretti
Colonna édition,
245 p, 2010.


Capula  On nous objectera que la poésie est étrangère à l’Histoire et qu’il est mal venu de présenter sur ce site un ouvrage comme celui-ci. Nous avions déjà « fauté » en présentant quelques compte-rendu d’ouvrages de linguistes et nous récidivons en connaissance de cause.

Ceux qui cherchent, ceux qui tentent d’expliquer, ceux qui présentent de nouvelles thèses sont , quelque part, au même titre que les poètes et les artistes, des créateurs, des faiseurs de nouveauté et c’est bien cela qui nous interpelle et nous intéresse.

Nous avons été à la fois séduit et intrigué par le nouvel ouvrage de Charles de Peretti et ce dernier a eu l’amabilité de bien vouloir répondre à nos questions naïves….Profitons-en !



Vous venez de publier un important ouvrage sur le site de Capula, situé non loin de Levie, pouvez vous nous dire quels sont les aspects novateurs de votre travail ?

Je pense que l’on peut résumer mon apport en trois points :

1. un questionnement radical sur l'origine de la féodalité insulaire et plus largement sur l'histoire et la préhistoire de la Corse,

2 . une remise en cause de ce qui a été admis par l'opinion non éclairée sinon par des chercheurs et des historiens, à savoir la prépondérance des apports extérieurs au détriment du développement autonome de la culture  insulaire,

3. une recherche  de l'autonomie, de la continuité et  de la singularité de la Corse la plus ancienne, sous l'appellation d'une endogénese.

Je voudrais aborder d’emblée ce thème de l’endogénese qui vous est si cher…Pourquoi remettre en cause l’importance des éventuels apports extérieurs alors que l’on sait que l’Histoire des peuples est largement faite d’emprunts à d’autres aires culturelles ?

Le but de ma recherche a été de démontrer que la Corse n'a jamais été un vide opératoire dans lequel des puissances extérieures seraient venues  importer des  œuvres matérielles et instaurer une culture. Je ne suis pas sans ignorer que la Corse appartenait à l'ère culturelle de la  Méditerranée et de l'Italie. C'est dans cet environnement que la Corse s'est constituée.  Ainsi, à titre d'exemple, le métal du bronze,  mélange subtil de cuivre et d'étain, a-t-il été importé comme l'épée mycénienne du même métal, qui figure sur les statues- menhir anthropomorphes. Il n'en reste pas moins que l'Âge du Bronze en Corse a ses singularités et forme une période-clé de son histoire, sous réserve de le restituer dans son originalité, sans faire, appel à la venue des Peuples de la Mer dont les archéologues ont démontré l'invraisemblance. Dès le néolithique moyen, les Corses ont su figurer le visage humain, comme l'atteste cette statue féminine de Campu- Fiorelu  (Grossa) bien avant que les Sardhanes auraient pu le leur apprendre!.

Des communautés primitives devenues des chefferies, est sorti le monde seigneurial. Il faut épurer la mémoire de la Corse des légendes qui loin de lui restituer son identité, l'occultent, ainsi des Sardhanes dont l'inanité a été  démontrée ou ces chevaliers romains  qui auraient instauré la féodalité, quatre siècles avant qu'elle ne prenne forme en Occident. Les racines vraies du monde seigneurial sont bien ces chefferies, lieux de maturation du pouvoir dans des communautés autour de leurs représentants dans ces casteddi antérieurs aux nuraghe de Sardaigne, casteddi qui ont été des lieux de sociabilité bien avant la pieve importée par les Pisans. Voila où l'on découvre le monde authentique de la seigneurie insulaire. ll ne faut pas confondre diffusionisme et colonialisme!

Pensez-vous que cette singularité de l'histoire insulaire, que vous vous efforcez de mettre à jour à travers vos travaux, ait des conséquences sur ce que nous pourrions nommer: "l'âme corse" dont on a pu dire qu'elle était une énigme ?

Mes travaux sont un retour à une mémoire authentique. Deux traits marquent la culture du peuple corse ou son âme , si vous voulez parler comme les romantiques de 19° siècle:

 -   l'attachement à la liberté individuelle, un Corse est un homme libre,  cela a été acquis bien avant que cela ne devienne le credo philosophique :" les hommes  naissent et meurent égaux en droits". Il n'y a pas de serfs dans les seigneuries corses  mais des vassaux libres ou « aderenti »,


 - l' obligation morale de la solidarité familiale qui a été un facteur déterminant dans la formation des « paesi » .

    Ce sont ces valeurs qui doivent être maintenues dans un monde où la technique écrase la nature et l'homme,  et dans lequel l'économie fait du citoyen un consommateur.
Nous  pouvons parler de l'âme des peuples. Ma dernière réponse sur telles valeurs du peuple corse éclaire un aspect de cette âme. Celui qui a une âme ne veut pas la perdre. C'est tout  le sens de ce retour sur la mémoire insulaire la plus ancienne.


Il est clair qu'en lisant votre ouvrage on a le sentiment d'un continuum qui va du néolithique au moyen-âge tant le temps semble s'être figé...Et pourtant des choses changent: cette société du néolithique insulaire n'est pas celle des « casteddi »...Quels sont les éléments endogènes qui ont occasionné ce changement ?

En ce qui concerne les mutations de la société protohistorique et de sa continuité singulière  sur des millénaires, je suis volontiers les analyses de Pierre Clastres qui a fait de l'évolution du pouvoir politique le facteur surdéterminant du changement au regard des transformations techniques, et aussi économiques.

Par exemple,  le passage de la pierre polie à l'Âge du Bronze en est un exemple, pour simplifier. Les menhirs à visage humain illustrent cette prise de pouvoir au profit d'un membre éminent d'une lignée de la communauté qui détourne la représentation du groupe à son profit.

La figuration des grands hommes est le signe de ce modèle de changement.( voir page 98-100 et 107-108).

2011-01-05

VAE VICTIS

et autres tirs collatéraux

Marc Biancarelli

éditions Materia Scritta, 141 p, 2010


marc biancarelli  Une quinzaine d’articles, généralement parus en revue ou écrits à l’occasion de colloques, composent cet ouvrage. Ceux qui ne les connaissaient pas les découvriront, ceux qui les avaient déjà lus les relieront avec plaisir.

De quoi nous parle Marc Biancarelli ? De sa trajectoire, de son engagement profond et sincère pour l’illustration d’une langue dont un peuple est dépositaire mais aussi de la création en général et aussi de ses désillusions.
Envolées les espérances de faire du neuf avec de l’ancien, envolé cet espoir que l’on pouvait créer de toute pièce une autre société, plus respectueuse, plus ouverte sur l’autre, plus authentique aussi…
Ce qu’il nous donne à lire nous révèle un monde terne qui n’a même plus la force, ni le désir de s’imaginer un avenir, un monde de vaincus qui semblent avoir dit leurs derniers mots en tournant leurs yeux vers un ailleurs qui déjà s’est insinué partout.

On l’oublie trop souvent : écrire est un acte de courage et du courage notre homme n’en manque pas. Dans un monde tétanisé par la volonté de paraître, par le souci  du « politiquement correct », par le règne absolu et sans partage des idéologies et des dogmes révélés , les voix, les véritables voix ont quelques peines à articuler et pire encore à se faire entendre.
 

Sera-t-elle entendue cette voix qui n’hésite pas à avouer ses doutes, ses craintes, ses limites, ses erreurs, ses errements passés ou présents ? Je ne saurai l’affirmer mais puisqu’il existe ce courage de dire alors, quelque part, il doit bien exister, une once de courage pour entendre et entendre c’est déjà permettre au temps qui passe de se figer afin que nous puissions ne plus être, ne serait-ce qu’un court instant, ces hommes qui n’ont plus le temps de se souvenir et de méditer.
 

Oui, il y va fort le Marc Biancarelli : il bouscule, déroute, secoue mais il en est la première victime ! En sort-il grandi ? J’imagine volontiers que certains y verront un combat frisant l’autodestruction laquelle ne saurait-être autre chose que le reflet de la situation dans laquelle baigne notre île.
A notre humble avis ceux-là se trompent lourdement. En allant très loin et sans aucune concession au fond de lui-même, Marc Biancarelli entreprend la même démarche que Rousseau lorsqu’il se mit en devoir de confesser les tourments de sa conscience pour exorciser les démons de l’apparence trompeuse et faire triompher une autre approche de la vérité. Une approche personnelle mais qui, précisément parce qu’elle est personnelle, est en mesure de parler au cœur de tout un chacun.

Ces hommes du XVIII° siècle, ne touchaient aucun droit d’auteur, étaient poursuivis, chassés, embastillés, excommuniés  et pourtant ils continuaient à écrire, à témoigner, à dénoncer. Quel profit peut tirer notre auteur de cette publication qui ne sera lue que par quelques centaines de personnes et qui risque fort de lui attirer des inimitiés comme nous en avons le secret ?
 

Le seul profit dont je perçois le périmètre avec une relative netteté est celui de la paix de l’âme et peut m’importe que cette dernière existe ou non puisque de toute manière nous nous comprenons très bien !
Continue ta route de damné Marc Biancarelli, je ne peux te garantir qu’elle te mènera à bon port ni même si port il y a mais ta fonction est de nous offrir des textes comme ceux là.
Tu les produis comme le figuier nous donne ses figues après de longues semaines de soleil et, de toute manière, tu n’y échapperas pas, c’est ton destin. C’est ainsi et c’est très bien. Car nous, vois-tu, nous sommes au fond comme toi, nous pensons à peu près la même chose que toi mais ce qu’il nous manque parfois c’est ce courage de dire ou plutôt cette faculté de voir, de discerner ce qui, dans nos pauvres têtes, est  comme dans un épais brouillard.

Oui, comme toi nous avons cette gène honteuse de savoir que nos anciens ont trempé dans les vilenies de l’Histoire alors qu’ils auraient dû ou pu être du côté des vaincus, des sans grades, des bafoués en signe de complicité indéfectible. Oui, nous en avons honte et, pire encore, nous avons honte d’en avoir honte mais encore a-t-il fallu que tu nous couche tout cela sur le papier pour que nous en ayons pris conscience…Le brouillard, ce sacré brouillard était bien trop dense pour nos yeux de myopes…

Comme toi aussi : cette solidarité instinctive et chatouilleuse avec ce peuple auquel nous appartenons et qui semble oublier d’où il vient, ce qu’il est et, surtout, surtout, où il va… comme si d’autres peuples ne s’étaient pas brûlés les ailes à glorifier les chimères et autres gri-gri que, durant des millénaires, nous avons pourtant refusés, préférant la rudesse du granit ou du schiste à la noblesse du marbre, froid comme un matin d’hiver.
 

Oui, comme toi aussi ce triste constat qu’un mouvement né de la contestation d’un monde gangréné par les certitudes, les galons de pacotilles et les faux semblants puisse à ce point, aujourd’hui, s’y complaire, faisant même mieux que le modèle tout à la fois décrié et imité…. ! Misère des vaincus qui dans leurs rêves les plus fous ne peuvent imaginer d’autres modèles que ceux de leurs maîtres, parodiant leurs tics, mimant leurs manies, se coiffant même les attributs que ces derniers trouvent aujourd’hui obsolètes, un peu comme les « bons sauvages » s’ornaient de cette verroterie de pacotille que les vainqueurs leur concédaient en échange de leurs semblables !

Les hommes lorsqu’ils sont en groupe, se mettent à déraisonner, disait, à peu de choses près, Régis Debray (un autre vaincu dont le courage est légendaire) et pourtant : que pouvons-nous faire de décisif sans l’appui du groupe ? Sans l’action concertée des uns et des autres ?

Si, nous pouvons faire…nous pouvons écrire et lire et réfléchir et refuser certaines pratiques que la multitude nous impose….Un individu plus un autre individu plus encore un autre cela finit par faire du chiffre même si « le tout ne se réduit pas à la somme de ses parties », il peut arriver, les circonstances aidant, que les individus agglutinés puissent, avec le temps infléchir le cours des choses en dehors des structures pourtant établies et, parfois même, contre elles.

Les batailles ne sont jamais gagnées d’avance disait…..Napoléon (pardon).  Elles sont, en tout cas,  à tous les coups perdues si, faute de courage, le combat n’est jamais engagé.
Avec ta plume tu as montré le chemin. Ce chemin n’est pas facile, il sera aussi très long mais il sera plus facile et te paraitra moins long car d’autres le feront avec toi.

Les vaincus, s’ils savent se montrer patients, peuvent former une puissante armée sans arme et sans galon et gagner des batailles sans que l’on puisse parler de victoire.

Les vainqueurs, se pavanant sur le Capitole, sont, eux, toujours très près de la roche Tarpéienne. Malheur aux vaincus ? Malheur aussi aux vainqueurs !

Nous avons choisi de mettre en ligne la première partie de l’introduction de l’ouvrage

« Les textes qui suivent ont mis longtemps à être réunis sous forme de recueil. Une première version d’une somme d’articles fut refusée successivement par divers éditeurs insulaires il y a quelques années. Parmi les refus motivés il me fut signifié une fois que l’on ne me laisserait pas occuper en Corse la place de l’intellectuel. J’ai gardé précieusement en mémoire cet argument, et il m’a effectivement fait réfléchir sur ce que peut bien être un intellectuel corse, et sur la place qu’il doit occuper.

Mon sentiment est qu’il existe ici, comme sans doute partout ailleurs, deux types d’intellectuels : les officiels, ceux qui chez nous ont par exemple émergé ces vingt dernières années en se greffant aux différentes institutions de l’île (Assemblée de Corse, Université, Editions, Presse, Télévision….) dont la place ne semble pas contestable, et ceux que l’on pourrait qualifier selon d’où l’on observe de marginaux ou alternatifs, c'est-à-dire ceux, auteurs, artistes, poètes, qui ont dû se construire, se débattre, et faire entendre leur voix  dans une sorte de construction de leur œuvre que l’on peut comparer à un combat permanent.

Il est sans doute intéressant, bien que l’étude du cas n’ait pas été faite, de remarquer que nombre de nos intellectuels officiels des vingt ou trente dernières années sont également nés d’une proposition alternative aux institutions d’une nation française alors centralisée, et que l’émergence des nouveaux pouvoirs régionaux produit en revanche la seconde catégorie de libres penseurs ou acteurs culturels alternatifs souvent aux marges de l’establishment insulaire. On pourrait presque imaginer que, si la pensée jacobine et la pensée autonomiste se répondent ici dans une sorte de symétrie antagoniste, les alternatifs, des plus reconnus aux plus dénigrés, semblent eux relever d’une forme d’asymétrie aux deux systèmes. Puisant dans l’un comme dans l’autre, sans doute, mais inventant des formes d’expression aux aspirations plus universelles, et investissant des champs de création hors de contrôle, comme par exemple la petite édition ou Internet.

Je me situe sans honte dans la deuxième catégorie. Non pas pour me valoriser, la libre expression créatrice n’étant en rien un gage de qualité, et ni même pour dénigrer les compétences de ceux qui ont connu un meilleur confort d’écriture que le mien, mais parce que c’est la réalité de mon quotidien. je vois même dans cette appartenance qui est la mienne, je le reconnais, une forme de normalité, voire de jouissance, et je vais jusqu’à penser qu’il est bon que certains créateurs connaissent ces mises à l’écart, ces censures déguisées, ces dénigrements, qui leur permettent d’apprendre la rigueur, la détermination, la remise en cause individuelle, le doute et les angoisses liées. Ainsi se construit une conscience, ainsi se mesure aussi, dans la souffrance le plus souvent, l’importance primordiale de ne devoir jamais s’inféoder à aucun pouvoir. Et ainsi existe, même malgré lui, le type de créateur alternatif que je dois incarner au final. »

2010-12-24

L’origine des langues

Meritt Ruhlen

Belin, 288 p, 1997.


meritt rulhen  Meritt Ruhlen est professeur de linguistique à l’université de Stanford, son ouvrage, dès sa publication a suscité de très violentes polémiques dont le quotidien « Le Monde » s’est , à l’époque fait l’écho en y consacrant plusieurs articles.

Pourquoi ce déchaînement de passion ? Parce que la communauté scientifique, dans sa très large majorité, considère comme indépassable la classification de l’ensemble des langues humaines en une douzaine de « proto langues » dont l’indo-européen qui serait à l’origine du latin, du grec, du sanskrit et du proto-germanique. Pour la communauté scientifique il n’est guère possible d’aller plus loin dans le regroupement tant les différences entre ces grandes familles sont importantes.


Pourtant, c’est cette même communauté qui à la fin du XVII° siècle fit barrage aux premières hypothèses d’une parenté commune aux langues grecque, latine et germanique, hypothèses formulées par sir William Jones, linguiste amateur et juge à la cour suprême de Calcutta…


Comment procède Meritt Ruhlen pour asseoir sa démonstration ?  Après avoir sélectionné une trentaine de termes courants (doigt, eau, homme, enfant, terre….) il montre que ces termes ont une phonétique très proche d’une famille à l’autre ce qui validerait l’hypothèse d’une origine commune à toutes les langues humaines. Cette langue originelle aurait été parlée il y a environ 50 000 ans et procèderait d’un foyer de peuplement unique qui se serait répandu, peu à peu sur toute la surface du globe, se mixant aux parler locaux qui pouvaient exister un peu comme le latin est entré en osmose avec les véhicules qui lui étaient antérieurs.


En fait, notre auteur avoue être redevable de travaux déjà anciens : ceux du Danois Holger Pedersen, du Russe Aaron Dolgopolsky et de l’Américain Joseph Greenberg qui tous ont proposé de regrouper la douzaine de « proto- langues »  sans aller jusqu’à la solution préconnisée par Ruhlen. Ils étaient néanmoins dans la même logique, ayant eu l’intuition de ressemblances que le simple hasard ne pouvait expliquer.


Alors faut-il nous laisser séduire par ce retour à ce que nous pensions être le mythe de la tour de Babel ? A chacun de se faire une idée et de mettre en relation les thèses de Merritt Ruhlen avec celles de biologistes tel Luca Cavalli-Sforza (universite de Standford) ou André Langaney (laboratoire d’anthropologie du Musée de l’homme) qui mettent en avant l’idée d’une colonisation de la planète à partir d’un seul et même foyer humain africain aux alentours d’une date assez voisine de celle avancée par Ruhlen….
« Les gènes, les populations et les langues semblent avoir simultanément divergé au cours de migrations qui, probablement à partir e l’Afrique, auraient gagné l’Asie, puis l’Europe, le Nouveau Monde et le Pacifique » (L. Cavalli-Sforza in gènes, peuples et langues  Odile Jacob, 1996.)

Et pour finir, deux exemples :

la racine akwa (eau) se retrouve : en latin (aqua), en proto-ouralien (yoka), en japonais (aka)….
la racine tik (doigt et par extension main ou un) se retrouve : en latin (digitus), en coréen (teki), en chinois archaïque (tiek), en tasmanien (togue)
la racine puti (vulve)* se retrouve : en nigéro-congolais (butu), en hébreu (pot), en bas latin (putta), en ancien japonnais (poto), en basque (poto–ro)

Loin de nous l’idée de prendre partie, subjugué que nous sommes par la somme de travail que ces comparaisons et mises en relations impliquent, subjugué aussi, il faut bien l’avouer, par la possible confirmation par la science des mythes fondateurs de notre humanité.
De quoi nous faire rêver

*Je ne sais pourquoi mais ce terme va très certainement susciter l’intérêt des lecteurs pratiquant la langue corse et s’étant peut-être interrogés sur l’origine de cette terminologie, il est vrai, de moins en moins utilisée.

2010-12-16



Les langues minoritaires en Europe

Bernard Poche

Presses universitaires de Grenoble, 191 p, 2000.


langues L’auteur est directeur de recherche en sociologie au CNRS et à l’IEP de Grenoble. Il tente, dans ce petit ouvrage, fort bien documenté, de montrer que la normalisation des langues minoritaires pose une réelle difficulté.

En effet, les diverses tentatives engagées aboutisent généralement à la création d’une« novlangue », certes propice à la communication écrite mais que plus personne ne pratique réellement.
On sait que le mouvement culturel corse, conscient de cette difficulté s’est engagé sur  la voie d’un enseignement respectant la polynomie du véhicule linguistique insulaire et semble donc à l’abri de cette impasse. Il est toutefois permis de s’interroger sur la pérennité de ce concept à mesure que se profile l’hypothèse, de plus en plus probable, d’une coofficialité des langues corse et française sur le territoire de l’île.

L’ouvrage de Bernard Poche a le grand mérite de brosser un panorama assez complet de la situation des différentes langues minoritaires en Europe (wallon, picard, lorrain, anglo-normand, cornique, manx, souabe, bavarois, franco-provençal…..) et de nous permettre ainsi d’établir des connexions et des comparaisons avec des situations fort différentes de la nôtre.

Malheureusement, le travail de l’auteur est desservi par une écriture qui semble affectionner les longues périodes avec incises multiples, ce qui ne facilite pas la lecture et donc la compréhension d’une problématique pourtant digne d’intérêt. Pourquoi faut-il donc que les sociologues, qui ont tant de choses à nous apprendre, se croient-ils obligés, de martyriser à ce point la langue française ?
 Nous avons tenu à reproduire les dernières lignes de l’ouvrage qui synthétisent assez bien la pensée et le style de l’auteur.

« Ce que nous avons essayé de montrer ici – et certes l’Europe, qui réunissait jusqu’à ces toutes dernières années une histoire récente dense et complexe -, c’est la préservation de ces modes sensibles de connaissance et d’expression que constituaient les langues locales non-étatiques nécessitait impérativement la reconnaissance de leur spécificité. Celle-ci, à son tour, nécessite la reconnaissance de l’existence de deux modes de connaissance qui sont peut-être complémentaires, mais qui deviennent contradictoires et antagonistes dès que l’on essaie de les assimiler l’un à l’autre : la connaissance sensible, qui renvoie à une vision complète et opératoire sur le monde, mais qui fonctionne autrement que sur le mode de la productivité, de la rentabilité, de la jouissance cultivée pour elle-même, de la simulation des processus, etc….et la connaissance rationnelle, qui au nom de la modernité, de l’efficacité et de la soi-disant commodité, a développé systématiquement tout cela. La première est multiforme et enracinée dans le rapport à l’espace et à la matière ; la seconde est normée et uniforme, et s’installe dans l’abstraction. La première est de l’ordre de la société, la seconde de l’ordre du politique. Le langage caractérise la première, avec ses imperfections et sa relative opacité, avec ses règles interprétatives jamais tout à fait formalisables. La seconde exige un code transparent et universel. La modernité a pris la seconde en croupe et galope vers son but. Sommes-nous capables de conserver la première, celle qui a fait, tout autant que sa concurrente, l’espèce humaine, ailleurs que dans un musée- ou sur un disque dur ? »

2010-11-23

Davanti à u focu chì more

Pierre-Joseph Ferrali

Colonna éditions, 178 p, 2010.


Pierre-Joseph Ferrali Les éditions Colonna ont mis en rayon,  il y a à peine quelques semaines, le nouvel ouvrage de Pierre Joseph Ferrali auteur du très bel ouvrage de traduction des chansons de Georges Brassens dont nous avons rendu compte il ya quelques mois. Pierre- Joseph Ferrali a franchi le pas…il faut une certaine dose de travail et de talent pour entreprendre la traduction des textes de Brassens, il faut du courage pour signer un livre et, qui plus est, un livre en langue corse dont on sait pertinemment que le lectorat est confidentiel. Il est dommage que la critique, qui existe quoi qu’on en dise en Corse, n’ait pas véritablement encore rendu compte de cet ouvrage. Il est vrai que dans peu de temps , la traduction intégrale  paraîtra chez le même éditeur, ce sera peut-être à ce moment que nous entendrons véritablement parler de ce recueil de nouvelles qui nous révèle un auteur au talent déjà très affirmé.

Afin de faire découvrir et l’auteur et son nouvel ouvrage, nous avons tenu à avoir, avec Pierre-Joseph, un entretien approfondi. Nous vous en conseillons la lecture attentive tant les réponses nous semblent pertinentes et personnelles. Pour tous ceux qui ne maîtrisent pas langue corse, nous leur proposons une traduction des propos de l’auteur. Bonne lecture.

 

Cunniscìami u Petru Ghjaseppu chì traducìa i canzoni di Brassens cù talentu, ed eccu un Petru Ghjaseppu scrivanu chì ci  lampa un libru di nuvelli…Sarani i stessi issi dui omini ?
Nous connaissions le Pierre-Joseph qui traduisait les chansons de Brassens avec talent, voici un Pierre-Joseph qui nous offre un livre de nouvelles….S’agit-il des mêmes personnes ?

Ti ringraziu per u to cumplimentu è mi permettu d’aghjustà per a mo più grande disgrazia,  ch’o ne sò ingordu. Uni pochi avendu vulsutu ingurbinà u mo piacè, ciò chì mi pò incuragisce à scrive u mi ingollu vulinteri. Sò sempre statu in cuntattu cù i libri. Quandu chì omu entre in un tabaccu per cumprà e so sigarette, eiu vò qualchì volta à mese à buscà mi literatura. Tempu compiu u mo travagliu di traduzzione di l’opera di Brassens, si hè posta a quistione : è avà ? Avia riesciutu à accimà u mo prugettu è mi sò dettu ch’ellu era forse ghjuntu u mumentu di passà da l’altra parte. Da lettore à scrittore. A mi sò pruvata senza pone mi troppu quistione. Ma disgraziamente, solu u tempu m’impedisce di fà ciò ch’o vulerebbi. Allora mi sò cuncentratu nantu à l’essenziale. Essenziale sò per mè a lettura è a scrittura ma ùn puderebbi campà senza a muntagna. Sò attempu chè prufessore di lingua corsa, accumpagnatore in muntagna. Ma e mo attività si facenu soprattuttu ingiru à l’alpinisimu è l’appichjera. D’inguernu in Corsica è d’estate in l’Alpe, aspettendu di mette in piazza prugetti in Asia versu certi populi chì campanu torna appena di manera libera, rispettendu a natura è chì ùn sò ancu currotti da u puzzicheghju uccidentale. Ma ùn vogliu micca andà troppu in furia. Accimà un libru è accimà una muntagna, omu ùn ci riesce senza travagliu, sperienza è umilità. È quandu ch’o riescu à annoià mi, trovu sempre una stonda per parte in viaghju purtatu dinù da l’arte è da a gastrunumia. Tuttu què custituisce un equilibriu di vita ch’o provu di mantene ogni ghjornu chì passa.

Je te remercie pour ton compliment et me permets d’ajouter que pour mon plus grand malheur  j’en suis friand. Comme certains ont voulu pourrir mon plaisir, donc tout ce qui peut m’encourager à écrire, je l’accepte bien volontiers. J’ai toujours été en contact avec les livres. Comme les gens qui entrent dans un tabac pour y acheter leurs cigarettes, moi je vais deux à trois fois par mois acheter des livres. Après avoir achevé mon travail de traduction de l’œuvre de Brassens, la question s’est posée : que faire maintenant ? J’avais réussi à mener à terme mon projet et je me suis dit que le moment était peut-être venu de passer de l’autre côté. Du lecteur à l’écrivain. J’ai tenté de le faire sans me poser trop de questions. Mais, malheureusement, seul le temps m’empêche de faire tout ce que je voudrais. Je me suis donc concentré sur l’essentiel. La lecture et l’écriture me sont nécessaires mais je ne pourrais véritablement vivre sans la montagne. Je suis, en même temps que professeur de langue corse, accompagnateur  en moyenne montagne. Seulement, mes occupations tournent surtout autour de l’alpinisme et de l’escalade. En hiver en Corse et en été dans les Alpes, en attendant de mettre en place des projets en Asie à la rencontre de certains peuples qui vivent toujours d’une manière libre tout en respectant la nature et sans être corrompus par la puanteur occidentale. Je ne souhaite pas aller trop vite. Venir à bout d’un livre et venir à bout d’une montagne ne peuvent se faire sans travail, expérience et humilité. De plus, lorsque je parviens à m’ennuyer,  je trouve toujours un moment pour partir en voyage stimulé, il faut bien le dire, par mon goût pour l’art et pour la gastronomie. Tout cela constitue un équilibre de vie que je tente, chaque jour, de conserver.   

Parchì avè sciuaratu di scriva nuvelli è micca, par esempiu : un romanzu ?
Pourquoi avoir choisi d’écrire des nouvelles et non pas, par exemple, un roman ?

In primu locu, ti diceraghju ch’ella era una dumanda di Jean-Jacques Colonna d’Istria, cù quale avia publicatu u mo primu libru. Era sicuru ch’o avia qualcosa di novu à prupone li. Ma l’inguernu scorsu era cunsacratu à a preparazione di l’ascenzione di u Matterhorn in Sguizzera. L’aghju rispostu ch’o ùn avia micca troppu tempu. Mi hà scrittu qualchì settimana dopu è vistu u gattivu tempu chì ùn mi permettia micca troppu di sorte in muntagna, aspettendu ch’ellu stanci, l’aghju rispostu ch’o li pudia scrive pruduzzione corte. Un libru di nuvelle cascava propiu bè. Aghju cuminciatu à scrive è u travagliu hè piaciutu à u mo editore. È cusì, simu ghjunti à a realizazione di sta racolta di cinque nuvelle. Aghju parlatu di travagliu è di sperienza è credu ch’ellu hè cusì ch’elli si cuncretizeghjanu i prugetti. Impastava pianu pianu, fendu sbagli, ricumincendu torna centu volti per vede a prugressione. Pensu avè acquistatu sta sperienza è a mo pratica regulare di a scrittura mi hà messu in cunfidenza. Toccu quì a seconda parte di a mo risposta. Un rumanzu ? Ci ghjunghjeraghju forse ma per avà, ùn mi vulerebbi micca precipità. Mi facciu piacè, amparu è mi currisponde bè. U rumanzu dumanda di più d’investiscimentu. Mi ci vole dece à quindeci ghjorni per scrive una nuvella dopu à avè trovu u mo filu cunduttore (storia, stile, unità di locu, di tempu, d’azzione, persunaghji). Ùn pensu micca esse capace di scrive un rumanzu in quindeci ghjorni. Ma quand’omu leghje certi libri, ci hè da dumandà induv’ella si trova a qualità literaria.

En premier lieu je te dirai qu’il s’agissait d’une demande de Jean-Jacques Colonna d’Istria, avec qui j’avais publié mon premier ouvrage. Il était convaincu que j’avais quelque chose de nouveau à lui proposer. Toutefois, l’hiver dernier était consacré à la préparation de l’ascension du Matterhorn en Suisse. Je lui ai répondu que je n’avais pas trop de temps. Il m’a écrit quelques semaines après et étant donné le mauvais temps qui ne me permettait pas trop de sortir en montagne, en attendant de meilleures conditions, je lui ai répondu que je pouvais lui proposer de courtes productions. Un livre de nouvelles tombait justement à point. J’ai donc commencé à écrire et le résultat lui a plu. Et ainsi, nous sommes parvenus à réunir ces cinq nouvelles. J’ai parlé de travail et d’expérience mais je crois bien que c’est ainsi que se concrétisent les projets. Je pétrissais lentement, faisant des erreurs, recommençant encore et encore avant de constater des progrès. Je pense maintenant avoir acquis une certaine expérience et ma pratique régulière de l’écriture m’a apporté une certaine confiance en moi-même. J’en viens à la seconde partie de ma réponse. Pourquoi pas un roman ? J’y arriverai certainement mais pour l’instant je ne voudrais pas me précipiter. Je me fais plaisir, j’apprends et cela me va bien. Un roman demande un investissement plus grand. Il me faut dix à quinze jours pour rédiger une nouvelle après avoir trouvé le fil conducteur (histoire, style, unité de lieu, de temps, d’action, personnages…). Je ne pense pas être capable d’écrire un roman en quinze jours. Mais il est vrai qu’en lisant certains ouvrages, on peut se demander où se trouve, au juste, la qualité littéraire.

 U titulu di u to libru faci pinsà à calcosa di nustàlgicu….Chì  sarà mai stu focu chì mori ?
Le titre de ton ouvrage fait penser à quelque chose de nostalgique…C’est quoi, au juste, ce feu qui meurt ?

Ùn a ti possu micca dì. Ùn a sò. Hè forse un sguardu amaru è senza illusione nantu à stu mondu chì ghjè u nostru oghje. Nostalgia mancu appena. Pensu chì quellu chì riflette una stonda à sta marchja in davanti sfrenata di a sucetà versu i valori di u soldu è di a cunsumazione ùn pò esse chè stumacatu. Qualchì volta, si perde sta vuluntà di resiste à tuttu què è u più faciule serebbi di diventà un picculu connu sottumessu à i messaghji chì passanu à a televisiò o nantu à u net. Eccu la l’educazione oghje. Un focu chì si spinghje è ghjè u bughju chì fala in capu à l’omi, l’inghjustizia, a miseria. Resiste hè intrattene stu focu, ricusà di stà à sente e bugie di i pulitichi chì ci cuntrollanu. Aghju dettu chì ci cuntrollanu è micca chì ci guvernanu chì quessa, ùn a sanu micca fà. Ma hè vera chì ùn aghju micca suluzione è pò esse faciule per mè di dì què, ne sò cuscente. Aghju a paura ch’elli si veghinu da quì à pocu i fochi intrattenuti cù i libri cum’è cumbustibile. U sapè, a cunniscenza, l’idee, a cuscenza, a critica, a ragione, a cultura, l’arte cum’à legna da brusgià. Appena cum’è ind’è Bradbury cù u so Fahrenheit 451.

Je ne peux pas te le dire. Je ne le sais pas. C’est peut-être un regard amer et sans illusion sur ce monde qui est le nôtre aujourd’hui. Nostalgie, pas vraiment. Je pense que celui qui réfléchit un instant à cette course effrénée vers les valeurs mercantiles et consuméristes ne peut être qu’écœuré. Parfois, la volonté de résister disparaît et il serait alors tellement facile de devenir un petit con soumis aux messages diffusés par la télévision ou par le net. La voici donc l’éducation d’aujourd’hui ! Un feu qui s’éteint et c’est l’obscurité envahit l’esprit des hommes, c’est l’injustice, c’est la misère. Résister c’est entretenir ce feu, c’est refuser d’entendre les mensonges des politiques qui nous contrôlent. J’ai bien dit qui nous contrôlent et non qui nous gouvernent car ça, ils ne savent pas le faire. Mais c’est vrai que je n’ai pas de solution et il peur sembler facile pour moi de dire ces choses et j’en suis conscient. J’ai peur que l’on ne voit dans peu de temps, des feux alimenter par des livres. Le savoir, la connaissance, les idées, la conscience, la critique, la raison, la culture, l’art, deviendront du bois de chauffage. Un peu comme chez Bradbury avec son Fahrenheit 541.


« L’omu chì marchja », a prima nuvella, ci prisenta un persunaghju un pocu stranu chjamatu Ray….Chì ci pò dì à u so prupostu ?
« L’homme qui marche » la première nouvelle, nous présente un personnage un peu étrange qui se nomme Ray….Que peux-tu nous dire à son propos ?


Ray hè un persunaghju chì ghjustu à puntu, face a so strada. Senza dumandà nunda à nimu, senza ammerdà u so mondu. In a nuvella, si custruisce intornu à a so persona un velu di misteru postu ch’ellu hà da simbulizà à misura ch’ella si sbucina a storia, una spezia di diu fughjitu da u panteone d’una mitulugia persa in e memorie, un essere superiore chì purterebbi cum’è Cristu i peccati di u mondu. Micca nantu à e so spalle ma in i so dui sacchi ch’ellu trascina. È tandu s’impatrunisce cù a so sola prisenza per ste strade, di u cerbellu d’un omu chì cerca à sapè ne troppu nantu à ellu. St’andaccianu diventa una vera ossessione, surgente di passione, di fantasma, di spaventu, di desideriu. À principiu si dumandava ghjustu st’omu quale ellu era stu puveracciu è à forza di vulè visticà, hè entrutu solu in un ghjocu pessimu chì l’hà da purtà sin’à l’orlu di u raziunale. Dicu in a nuvella ch’ellu ùn hà indirizzu Ray, nè scatula per riceve u currieru è chì nimu ùn l’aspetta. Face e so regule è e rispetta. Hè forse per què chì un omu urdinariu cerca à capì u modu di vita di stu marginale chì hè forse più liberu chè ellu. U persunaghju di Ray hè statu inspiratu da veru da un omu chì marchja longu à i stradoni di Corsica. È uni pochi d’automubilisti si sò piantati, in una pessima curiusità, per pruvà di sapè ciò ch’ellu facia. Mi hè parsu pertinente d’interrugà mi di pettu à sti cumpurtamenti. È s’è tù guardi bè, quelli chì dumandanu à arrestà e vitture per esse traspurtati, ponu puru aspettà una bella stonda chì nimu ùn li piglia. Hè stranu, nò ?

Ray est un personnage qui justement fait son chemin. Sans rien demander à personne, sans emmerder son monde. Dans la nouvelle, un voile de mystère se construit autour de sa personne qui va symboliser, à mesure que l’histoire se déroule, une sorte de dieu échappé du panthéon d’une mythologie enfouie dans les mémoires, un être supérieur qui porterait comme le Christ, tous les péchés  du monde. Pas obligatoirement sur ses épaules mais à l’intérieur des deux sacs qu’il traine. Et alors, il prend possession, par sa seule présence sur les routes, du cerveau d’un homme qui cherche à en savoir un peu trop sur lui. Ce vagabond devient une véritable obsession, une source de passion, de fantasme, d’épouvante, de désir. Au début il se demande juste qui est ce malheureux et à force de le suivre, il est entré, de son seul fait, dans une sorte de jeu dangereux qui va l’amener aux limites du rationnel. Je dis dans la nouvelle que Ray n’a pas d’adresse, ni de boîte pour recevoir le courrier et que personne ne l’attend. Il élabore tout seul ses règles et les respecte. C’est peut-être pour cela qu’un homme ordinaire cherche à comprendre le mode de vie de ce marginal qui est plus libre en somme que lui. Le personnage de Ray est inspiré d’un homme qui marche le long des routes de Corse. Quelques automobilistes se sont déjà arrêtés, mus par une curiosité malsaine, afin de tenter de savoir ce qu’il faisait. Il m’a semblé pertinent de m’interroger face à ces comportements. Et si tu regardes bien, ceux qui font du stop peuvent attendre un bon moment que quelqu’un daigne les prendre.  C’est étrange, non ?
S’è no piddemu, avali, l’ultima nuvella : « U prim’omu », pudemu veda un disgraziatu pugnà di campà dopu un eruzioni vulcànica…ma sò parechji com’iddu è sulidarità ùn ci n’hè mancu di stampa… Hè cusì chè tu vedi u mondu ughjincu ?
Si nous prenons, maintenant, la dernière nouvelle : « Le premier homme », nous pouvons voir un malheureux tenter de survivre après une éruption volcanique…mais ils sont plusieurs comme lui et la solidarité n’est pas vraiment présente….C’est ainsi que tu vois le monde d’aujourd’hui ?


Aghju scrittu sta nuvella dopu à un incidente chì si hè passatu à u cullegiu induve ch’o insegnu. L’affare hè partutu da un’agressione nantu à un prufessore di matematiche. Ampargu chì l’agressore hè stata una caccara chì alleva sola i so dui figliulini di dece o ondeci anni, è chì hà purtatu dui colpi contru à st’insegnante. Ampargu dinù chì stu prufessore di matematiche avia nutatu una rimarca nantu à u carnettu di currispundenza di l’elevu per una mancanza di disciplina. Cù tutte e formule classiche chì esistenu per fà passà stu generu d’infurmazione à e famiglie, ne hà scrittu una chì pudia esse interpretata cum’è un scherzu o una diffamazione. Cumu hà pussutu riceve sta donna una nota chì dicia ch’ellu facia a so faccia di porcu u so figliulinu ? Hè vera ch’ella ùn si pò forse micca ghjustificà a viulenza fisica in e situazione nurmale di a vita. Pensu chì s’è no avemu a furtuna d’avè un certu livellu di struzzione è di cunniscenza, di sapè è di cultura, stu generu d’incidente ùn deve accade. Ùn era micca forse u casu per sta donna. Aghju trovu e reazzione sprepusitate venendu da persone dette umaniste, chì anu chjamatu à a seconda l’avucati di i so sindicati rispettivi. U procuratore di a Republica avia dumandatu contru à sta donna sei mesi di prigiò. Averebbi pussutu scrive una nuvella ripigliendu tuttu què, sguassendu solu dui nomi è aghjustendu quelli più anonimi di Rossi è di Leoni (i Jones è Smith corsi) postu ch’o avia a mo storia. Ma sò partutu piuttostu nantu à una forma più metaforica cum’ellu l’hà fatta u prufessore di matematiche aduprendu a so sgalabata è equivoca faccia di porcu. A sulidarità ùn esiste micca. O s’ella esiste, hè interessata. Dice u pruverbiu : « À chì face, face à sè ».

J’ai écrit cette nouvelle après un incident qui s’est déroulé dans le collège où j’enseigne. L’affaire débute par l’agression d’un professeur de mathématiques. J’apprends que l’agresseur en question est une grand-mère qui élève seule ses deux petits-enfants de 10 et 11 ans et qui a porté des coups à cet enseignant. J’apprends aussi que ce professeur de mathématiques avait noté une remarque sur le carnet de correspondance de l’élève pour un motif de discipline. Avec toutes les formules habituelles qui existent pour faire passer ce genre d’information, il choisit d’en utiliser une qui aurait pu être interprétée comme injurieuse ou diffamatoire. Comment cette dame a-t-elle pu traduire cette remarque qui disait que son petit-fils « faisait sa tête de cochon » ? Il est vrai qu’on ne peut justifier la violence physique en temps normal. Je crois que si on a la chance de bénéficier d’un certain niveau d’instruction et de connaissance, de savoir, de culture, ce genre d’incident ne peut se produire. Ce n’était peut-être pas le cas de cette dame. J’ai trouvé les réactions promptes de la part de personnes dites lettrées, intelligentes, pédagogues qui ont appelé sur le champ les avocats de leurs différents syndicats. Le procureur de la République avait demandé dans cette affaire six mois de prison. J’aurais pu écrire une nouvelle reprenant tout cela, modifiant seulement quelques noms et ajoutant ceux plus anonymes de Rossi et de Leoni (les Jones et Smith corses) puisque j’avais le thème de mon récit. Mais je me suis plutôt orienté vers une forme plus métaphorique. La solidarité n’existe pas. Ou si elle existe, elle est intéressée. Un proverbe ne dit-il pas : « Ce que l’on fait, on le fait d’abord pour soi ».

Sionti à tè, chì sarà u duveru di u scrivanu ? Dipinghja u mondu com’iddu hè o imaginà un altru mondu ?
D’après toi, quel doit-être le rôle de l’écrivain ? Dépeindre le monde tel qu’il est ou imaginer un autre monde ?

Un autore hè nanzu à tuttu un bugiardu, un mistificatore. U so scopu hè di cuntà una storia. Pocu impremenu i mezi, u stile, l’effetti. Ciò chì conta hè a storia. Dipinghje u mondu cum’ellu hè o cum’ellu puderebbi esse o cum’è no vulerebbimu ch’ellu sia, ùn hà nisuna primura. U rollu di quellu chì scrive hè di purtà u lettore versu u piacè, l’emuzione, l’imaginariu. Pensu ch’ellu si scrive per esse lettu. Si pò ingannà è burlà un lettore ma ci vole sempre à rispettà lu. A literatura ùn hè micca per i cani. Credu dinù chì puru s’omu inventa mondi paralleli, induve ogni elementu hè creatu è inventatu schjettu schjettu, ùn si parla mai chè di noi. Dopu, cum’ellu si dice, ùn sò chè chjachjare. Avà, ùn sò mancu persuasu ch’ellu appii duveri un scrittore. S’omu avia dumandatu à Jack Kerouac, à John Fante, à Philip K. Dick s’elli avianu duveri, chì averianu pussutu risponde ? Dumandendu à Zola o à Hugo ? Dumandendu à Leonardo Sciascia o à Dostoïevski ?  Dumandendu à Patrick Chamoiseau o à Marcu Biancarelli ? Dumandendu à Faulkner o à Cormac McCarthy ? Forse ch’ellu hè attempu u scrittore osservatore di u mondu chì ghjè intornu à ellu è maestru di a so imaginazione per purtà u lettore induv’ellu vole. Senza messaghji ideulogichi, senza pusizione murale, senza vuluntà di demustrazione, senza illustrazione nè difesa di a lingua. Solu a creazione d’un linguaghju à u serviziu d’une storia mi pare propiu di primura. E rivendicazione ponu esse piatte trà e ligne d’un autore ma, à u mo sensu, ùn ci vole micca ch’elle sippinu prisente cum’è in una tribuna. A qualità literaria seria sguassata à prò d’un discorsu duttrinale. Merita più chè què a literatura. A literatura hè arte chì deve pruvucà emuzione forte è s’ella pò riesce à scuzzulà e mentalità sticchite, hè ancu megliu. Ma ùn mi scordu micca ch’ella hè solu arte.

Un auteur est avant tout un menteur, un mystificateur. Son but est de raconter une histoire. Peu importe les moyens, le style, les effets. Ce qui compte c’est l’histoire. Dépeindre le monde comme il est ou comme il pourrait être ou comme nous voudrions qu’il soit, n’a aucune importance. Le rôle de celui qui écrit est de transporter le lecteur vers le plaisir, l’émotion, l’imaginaire. Je pense que l’on écrit pour être lu. On peut tromper, duper un lecteur mais il faut toujours le respecter. La littérature n’est pas faite pour les chiens. Je crois aussi que, même si l’on invente des mondes parallèles, où chaque élément est entièrement créé et inventé, on ne parle jamais que de soi. Maintenant, je ne suis pas persuadé que les écrivains aient des devoirs particuliers. Si l’on avait demandé à Jack Kerouac, à John Fante, à Philip K. Dick s’ils avaient des devoirs, qu’auraient-ils répondu ? Qu’auraient répondu Zola ou Hugo ? Leonardo Sciascia ou Dostoïevski ? Patrick Chamoiseau ou Marcu Biancarelli ? Faulkner ou Cormac Mc Carthy ? Peut-être l’écrivain est-il à la fois observateur du monde existant autour de lui, et le maître de son imagination afin d’amener le lecteur là où il le souhaite. Sans message idéologique, sans position morale, sans volonté de démonstration, sans illustration ni défense de la langue. Seule la création d’un langage au service d’une histoire me semble être un intérêt capital. Des revendications peuvent être dissimulées entre les lignes d’un auteur mais, à mon avis, il n’est pas bon qu’elles soient trop présentes comme dans une tribune. La qualité littéraire en serait affectée au profit d’un discours doctrinal. La littérature mérite bien plus que cela. La littérature est un art qui doit faire naître des émotions fortes et, si elle peut parvenir à secouer quelques mentalités figées, tant mieux.
Mais je n’oublie pas qu’elle est avant tout une démarche artistique.



2010-11-12

Avant-Gardes du XX°siècle

Serge Fauchereau

Flammarion, 587 p, 2010


Avant-gardes Un peu moins de 600 pages dont 20 pages de notes denses et précises ont été nécessaires à Serge Fauchereau pour présenter en 15 chapitres les contours de cette notion d’avant- garde. Entreprise difficile mais nécessaire tant le terme est utilisé, voire même galvaudé, pour épater bien souvent un public un peu crédule et assoiffé de nouveauté facile. L’auteur a véritablement creusé son sujet et nous révèle qu’à côté des notions familières d’expressionnisme, de dadaïsme, surréalisme et cubisme, existent des dénominations moins connues du grand public : stridentisme, suprématisme, vorticisme, ultraïsme, imagisme…. Un peu curieux de constater que la nouveauté se pare bien souvent d’étiquettes dont le suffixe un peu suranné nous fait, d’emblée, nous interroger sur le sens profond du terme générique « avant-garde ».

L’auteur souligne que les avant-gardes ont entretenu des rapports réels mais complexes avec les mouvements sociopolitiques et historiques de leur époque. Ce phénomène se précise surtout à l’approche de la grande guerre mais avec des perspectives plutôt contradictoires. Ainsi, si les expressionnistes mettent en avant un sentiment d’absurdité et d’apocalypse imminents, les futuristes italiens l’attendent avec une grande joie, signe avant coureur de l’émergence d’un monde nouveau…

Cet ancrage dans l’actualité, dès lors qu’elle se veut radicale, se retrouve bien entendu en Russie ou les avant-gardistes vont prendre fait et cause pour le processus révolutionnaire même si ce dernier va, très rapidement, en broyer plus d’un dont le très célèbre Maïakovsky.
Surprenante cette attirance pour l’accélération de l’Histoire, pour ces instants de fracture où tout semble possible, un peu comme si les artistes avant-gardistes se rêvaient en révolutionnaires encore plus radicaux que les politiques qu’ils soupçonnent toujours un peu de ne pas vouloir aller jusqu’au bout de leur logique….
Mais, au fond, en quoi consiste donc la spécificité de la démarche avant-gardiste semble se demander l’auteur en fin de volume ?

Citant l’essayiste péruvien Mariategui qui s’interrogeait de la même manière, dans les années 20, l’auteur admet : « Tout l’art nouveau n’est pas révolutionnaire, ni d’ailleurs véritablement nouveau ».  Il est vrai que trois poètes irlandais acteurs  impliqués des  barricades de la révolution de 1916 (T. Mac Donagh, P. Pearse et J Plunkett) écrivent des textes tout à fait conventionnels, alors que  W.B. Yeats est complètement détaché de l’action politique et écrit des textes beaucoup plus novateurs…
Dans le même esprit, il a été maintes fois rapporté que bien des « inventions » surréalistes  furent déjà présentes  dans nombre de pratiques anciennes…Nouveauté , nouveauté que nous veux-tu ?

En somme, un livre passionnant qui, au delà de son aspect sommatif, propre à tout travail d’érudition, pose les vrai questions ….celles qui restent un peu toujours sans réponse et qui, de ce fait, n’en finissent pas de nous intriguer.
Nous listons ci-dessous un petit florilège de la poésie d’avant-garde et l’on remarquera combien ce qui pouvait être perçu comme novateur il y a quelques décennies ne l’est plus du tout aujourd’hui …Un peu comme si la véritable nouveauté ne pouvait résulter d’un raisonnement parfaitement conscient.


Petit florilège de la poésie avant-gardiste.

Difficile de savoir si on est vivant ou mort
Quand l’acier et le feu vous grondent à travaers la tête

A un moment vous vous cramponnez à votre arme,
Transperçant, moissonnant par morceaux quasiment pour rire,
L’instant suivant vous suffoquez en agrippant votre côté droit

Pas le temps de penser –laisse tomber- et vous êtes parti….
Vers l’île au Trésor o soufflent les vents épicés,
Vers d’agréables bosquets de mangues, de coings et de citrons
Sans souffler un adieu mais cap sur l’Occident rouge !
C’est une drôle d’époque.


Robert Graves (in Georgian Poetry, 1917)


Des mastodontes, placides dans l’atmosphère électrique, des rivières de forces blanches
Debout dans l’éternelle lumière noire du soleil
Les tigres sont de superbes brutes imparfaites
Gosiers éternité de fer buvant le lourd éclat, membres tours de lumière criarde,
les étoiles firent halte, immensément distantes avec leurs flancs de métal, machines panthéistes.

C.R.W. Nevinson  (Annonce de l’Apocalypse, 1914)

Je suis un point mort au milieu de l’heure
à égale distance entre le cri du naufragé et une étoile.
Un feu de manivelles est ligoté dans l’ombre,
et la lune sans ficelles
me pousse contre les vitres.


Maples Arce  (Poésie urbaine, 1922)

Hurle en liberté !
Vole dans toutes les voiles gonflées
Va de l’avant,
Tu en rencontreras
Qui ont dans les yeux
    Des rêves
    De construction.

    Vassili Kamenski (1923)

2010-11-03

GENITORI

Stefanu Cesari

Editions les Presses Littéraires, 2010, 49p.


lire également l’article de Marie Limongi-Marchetti sur le site Musanostra
. http://www.musanostra.fr/auteurgenitori.html

 

Sorti des presses au second trimestre 2010, le dernier ouvrage de Stefanu Cesari, présente sous une forme élégante des textes poétiques en langue corse avec une traduction en langue française ainsi que des photographie de l’auteur. L’ensemble est d’excellente facture et les passionnés de poésie y trouveront à coup sûr leur compte tant l’univers de  l’auteur  transparaît au fil des pages.

Avec ce troisième ouvrage, le jeune poète vient confirmer une stature que tout le monde, désormais, s’accorde à lui reconnaître. La déchirure de ses vers a su toucher un public sensible aussi à une discrétion dont il semble avoir fait sa véritable devise.
Un mystère demeure concernant la poésie de Stefanu Cesari : pourquoi les mots de tous les jours employés pour désigner les objets simples, les sentiments de tout un chacun, font ils à ce point mouche ?
 

« Calchissia si ni mori
in a so carri si spinghji un pasciali

Quelqu’un meurt sous sa peau
un village s’éteint »

Il lui suffit de désigner sans même nommer et voici que ce qui passait inaperçu se met à exister…Etrange pouvoir que celui du poète lorsqu’il met son étonnement au service de l’humilité pour mieux nous rappeler  sa véritable fonction.

Le titre de l’ouvrage -Genitori- est là pour nous indiquer une direction, pour nous rappeler que l’auteur est issu d’un lieu, d’une famille, qu’il a grandi au sein d’un espace qu’il a habité et qui aujourd’hui l’habite…Serait-ce que dans l’universel la création poétique n’y trouve aucun refuge ?

«  A casa mai a pisarè, a sa. lacarè l’arghja à u ventu.à i parichji. l’idea, u so spaziu.

Tu ne bâtiras jamais la maison. tu le sais. l’aire, laissée au vent, aux plusieurs. l’idée-son espace. "

Gaston Bachelard aimait à dire : « Je n’aime pas l’infini car dans l’infini je ne sens pas chez moi » et il y a bien de cela dans la démarche qu’illustre  à merveille Stefanu Cesari : sa poésie est une poésie des encoignures, des fissures à peine visibles, des maisons dont les fenêtres souvent closes n’ont pu laisser échapper la substance des êtres qui les ont habitées…Mais alors ….comment expliquer que ce qu’il dit puisse nous toucher puisque ce qu’il chante est circonscrit dans son propre univers qui n’est ni le vôtre, ni le mien ?

«  A dalla nant’à u puzzu, in a rimigna
    l’acqua resa à a so inasistenza. evidenti.


La dalle du puits sous le chiendent
  l’eau rendue à son inexistence. évidente. »

Ce puits, cette table, ce sentier….je ne les connais pas et vous non plus, et pourtant, j’ai (nous avons) l’impression de les avoir rencontrés, j’ai même le sentiment qu’ils sont miens puisque le poète me fait pénétrer dans leur substance même alors que leur seule apparence me les aurait rendus opaques, étrangers….

La théorie peut rendre compte, ou croit pouvoir  rendre compte des universaux, des paradigmes, des longs cheminements. La poésie, elle, ne fait que témoigner de ces choses indivises qui nous sont offertes et que, bien souvent, nous avons reléguées dans notre mémoire comme des objets inutiles faute de temps, de patience, ou d’un intérêt marqué pour elles.
Ce sont ces choses ou ces états de tous les jours et de tout un chacun, ce sont ces propos simples, c’est le sourire d’une mère ou l’absence d’un grand père, c’est la trace d’un ustensile disparu du fond du placard ou l’auréole laissée par un verre sur la table de la cuisine. C’est pour eux que le cœur du poète se met à vibrer et nous transmet son émotion…Comme si l’or, l’argent, le vermeil ne méritaient pas qu’on s’y attarde, comme si l’humble lambeau de corde abandonné sur le sol d’une cave avait plus de valeur que le plus étincelant bijou.

«  Ci hè u sangu caghjatu in a lana a tacca ùn passa più
    era calchi apartura in daretu ghjà

 Il y a du sang séché dans la laine la tache ne passe plus
 c’était quelques ouvertures en arrière déjà »

A l’heure des feux de la rampe, Stefanu Cesari nous invite à nous centrer sur la pénombre, cette pénombre si présente dans les illustrations photographiques de son ouvrage, lequel reflète à merveille l’esprit de son site Gattivi ochja. Serait-ce que la lumière est étrangère à la poésie, qu’elle la fait fuir ou, plus simplement, qu’elle ne peut se concevoir sans une démarche d’excavation qui présuppose de mettre en lumière ce qui auparavant était enfoui ?

«  I bestii vani à bia.à quidd’ora scunnisciuta. chì ci hè calchi tarra sustratta, à i cunfini di u paesu.à prὸ di a notti. senza un ansciu, stofa strifinata, pocu, è u restu si ni va. ùn si sà induva, un ritornu à u sicretu scuru è puzzinosu di a fanga.ùn mi credi ?

Les bêtes vont boire.  c’est l’heure, mal connue, des territoires soustraits aux confins du pays. profit de la nuit. sans un bruit. tissu froissé à peine, et le reste s’en va. on ne sait où, un retour au secret sombre, à la puanteur de la boue, me crois-tu ? »

Nous ne dissiperons pas le mystère, d’autres que nous s’y sont déjà cassés les reins et nous avons parfaitement conscience qu’ils avaient pourtant des qualités que nous n’avons pas. M’en voudra-t-on si j’avouais que, malgré tout, ces questions sans réponse m’habitent depuis toujours, et qu’il m’arrive quelquefois de penser que je ne suis qu’à deux doigts de résoudre l’énigme ?

Deux doigts, autant dire qu’une vie d’homme n’y suffira pas.


3 questions à l’auteur.

Vous lirez, ci-dessous, un court échange avec Stefanu Cesari à propos de sa poésie et de la poésie en général. Si les commentaires « extérieurs » à un texte apportent un éclairage intéressant et même nécessaire, il ne nous semble pas dénué d’intérêt de nous pencher sur  le discours qu’un auteur est en mesure de tenir sur sa production accompagné de sa conception de la démarche poétique. Si l’entretien avec Stefanu est bref, il n’en est pas moins dense, comme vous pourrez vous en rendre compte en lisant ces quelques lignes.


Les textes réunis au sein de ce nouveau recueil semblent liés par une même source d’inspiration …faut-il y voir une sorte d’hommage à tes parents aujourd’hui disparus ?


Nous ne possédons pas notre propre langage, il nous est donné malgré nous, et quelquefois nous le transmettons à d'autres. Toutes ces choses de rien, ces phrases et ces mots simples, entendus une fois, tombés profond dans la mémoire, et qui attendent de reprendre leur place dans la voix, à l'extrême bout du corps... un cheminement, un retour, par la parole... la poésie n'est pas un hommage, elle devient le lieu d'une manifestation, au plus juste, de ceux qui nous ont engendré. Comment sait-on qu'un texte est juste ? Sera-t-il en accord avec le chuchotement ininterrompu des origines ? On cherche, ça n'est jamais vain, à ne pas oublier, et faire que ne surgisse pas sans prévenir un silence vide d'habitants. On fait en sorte de pouvoir continuer cette discussion quotidienne avec ceux que nous aimons, la café chauffe à la cuisine et l'essentiel sera contenu dans une phrase, ou deux. Une main posée sur la table, qu'on voudra prendre. Et de la lumière dans les mots, oui, beaucoup.

Tu as fait le choix, dans cet ouvrage comme dans les précédents, d’une présentation des textes en langue corse et en langue française. La version française se présente parfois comme une traduction très fidèle (y compris dans la mise en page) de la version corse originelle et parfois tu prends quelques libertés avec le texte source…Peux-tu nous en expliquer la raison ?


L'origine est profondément cette langue corse de l'enfance, oui. Quelquefois surviennent des phrases, une situation, un souvenir, quelque chose qui contient, par sa gravité, l'avenir du texte. Ensuite le cheminement sera une histoire d'équilibre, on avance en deux langues – attentifs aux paysages de chacune – jusqu'à parvenir quelque part. Comment sait-on que l'on est rendu ? La justesse du texte – pour soi – par rapport à ce qui l'avait motivé, par rapport à ceux qui chuchotent en nous. L'étonnement, très souvent, au fur et à mesure, de l'espace contenu dans un mot, une expression, quelque chose qui aurait pu sembler pauvre (ce miracle de la langue de tous les jours) et qui nous fera douter du traduisible... là, c'est l'écart qui fera sens, ce petit espace qui vibre, d'une langue à l'autre, plein de toute cette joie que l'on a eu à entendre de nouveau ces mots prononcés par d'autres, derrière nous. Cet écart et cette joie dont la forme porte, finalement, la trace.


 On a dit de la poésie qu’elle était « une solitude qui avait les moyens de se confier » partages-tu cette vision de l’art que tu pratiques ?


Le poème est un lieu (le dire, c'est presque un lieu-commun). Bien souvent, on le traverse, notant les présences, l'un, l'autre, des voix et des corps agissant là, dans un temps, dans l'ampleur d'une conjugaison. Lire de la poésie, souvent, c'est ça. On va quelque part. On en revient. On se dit que le voyage valait la peine. De ce point de vue (celui du lecteur), en fin de compte, pas de solitude, ici. Au contraire, une communauté, son noyau premier, le tête à tête. On peut croire, si on le veut bien, que pour l'acte d'écrire c'est de même. Que le poème est dit (même s'il ne l'est pas vraiment, oralement) à l'autre, cette présence fondamentale.
Quelqu'un (un être humain, dans un lieu et un temps) confierait quelque chose (le mot – la parole? -)  à quelqu'un (un autre être humain, ailleurs).
La poésie supposerait l'altérité ; il n'y aurait pas de soi à soi, mais juste (est-ce trop peu?) de part et d'autre, la certitude d'une présence, d'une humanité.
Oui. C'est une éventualité.



2010-10-23

Ecrire en corse
Jacques Fusina
Klincksieck, 192 p, 2010
collection  50 questions

 

 

Jacques fusina  Le nom de Jacques Fusina est indissociable du mouvement de réappropriation culturelle qui prit, en Corse, le nom de « riacquistu » dans les années 70. Poète, parolier, nouvelliste, journaliste et professeur, on n’en finirait pas de citer les champs au sein desquels il est intervenu avec brio, modestie et esprit d’ouverture afin de défendre et illustrer une culture dans ce qu’elle a de plus spécifique et de plus universel.

Nul mieux que lui ne pouvait présenter avec tant de compétence et de pédagogie l’histoire et les thématiques de la littérature d’expression corse. En moins de 200 pages et en 50 questions Jacques Fusina a réussi son pari : rédiger un ouvrage de synthèse sur une question qui intéresse tous les passionnés mais aussi le grand public.
Les deux ne faisant souvent qu’un, en Corse mais aussi bien souvent ailleurs… !


L’idée de cet ouvrage vient-elle de l’éditeur ou portais-tu ce projet depuis un certain temps ?

A vrai dire, j’avais l’an dernier commencé à écrire depuis quelques semaines une histoire de la littérature d’expression corse que je destinais à une collection grand public du type Que sais-je, lorsque Belinda Cannone, mon ancienne collègue universitaire, écrivain connue et amie de longue date, m’a convaincu d’inscrire ce travail dans la belle collection 50 questions qu’elle dirige chez Klincksieck. Le glissement de la composition par chapitres vers une présentation plus vivante par questions ne m’a guère posé de  problèmes, d’autant que l’objectif visé, le mien rejoignant ici celui de l’éditeur, était bien de toucher les spécialistes en même temps qu’un public plus large. J’ajoute que sentimentalement les éd