Poésie corse : décès ou renaissance ?
Ne cherchez pas d’articles dans les médias, vous n’en trouverez pas ou si peu…Encore présente il y encore quelques années, la poésie corse n’intéresse plus les faiseurs d’opinion et peut être l’opinion elle-même.
Mais pourquoi ? Pourquoi cette forme d’expression que certains n’hésitent pas à qualifier de quintessence de la littérature n’arrive -t-elle pas, en Corse comme en France d’ailleurs, à crever le mur de silence qui semble la circonscrire à de petits cénacles ?
Jacques Fusina, le 15 juillet dernier, lors de la rencontre « Libri aparti » (organisée par les éditions A Fior di Carta, à Canari), a, à nouveau, formulé cette question récurrente qui nous taraude tous sans pour autant que les débats qui ont suivi aient pu nous apporter le début d’un éclairage.
Nous ne tenterons pas, à notre tour, de répondre directement à cette question. Nous nous bornerons simplement à constater qu’on ne peut parler d’une baisse d’intérêt pour la poésie en général car de nombreuses créations, à succès, ne sont pas obligatoirement dépourvues de poésie et que ce qui pose donc problème c’est la poésie du poème. Ce texte qui n’est ni chanté, ni mis en scène, ni agrémenté de mille et une manières.
Un peu comme si le lecteur voulait bien se laisser séduire par la poésie diffuse d’une œuvre qui ne revendique pas obligatoirement cette dénomination tout en refusant obstinément le nectar dense d’un recueil.
Et pourtant, comment rester insensible aux effets de certains textes rédigés en langue corse que, François Michel Durazzo, a eu l’heureuse idée de réunir au sein d’une anthologie publiée en 2005 et qui mériterait de devenir le livre de chevet de tous ceux qui s’intéressent à notre littérature. (A Filetta. Onze poètes corses contemporains. Editions PHI, 309 p)
Nous avons choisi de vous présenter un poème de Ghjuvan Ghjaseppu Franchi qui a retenu notre attention et force notre admiration. Par sa dimension universaliste et son lyrisme maîtrisé, ce texte est plus qu’une œuvre, c’est, nous semble-t-il, un véritable chef d’œuvre.
Qu’on ne vienne plus nous dire que la poésie des régions est un mix de ringardise et de nostalgie passéiste, elle peut bien au contraire rivaliser avec les plus beaux textes qu’ils soient écrits en grec, en latin et même…en français. Amoureux de langue de Boileau cessez de croire que la beauté, l’élégance et la hauteur de vue ne peuvent s’exprimer que dans la langue façonnée par la royale Académie. A croire cela vous ne serez bientôt que les derniers. A tenter de le faire croire vous n’apporterez aucune plus value au débat.
Vis cosmica
Di quandu in quandu sò ghjudeiu
Ghjudeiu di l’Esodu è Ghjudeiu di u Ritornu
M’anu fattu sappiente in le Meriche
Sò butticaghju ghjudeiu in u vintesimu circondu di Parigi
E me unghje sò firmate in li muri bianchi di calcina
È u sangue di li me manu
Sò u Ghjudeiu vivu è tistimone annantu à a tarra di l’omi
Hè isciuta a me sterpa quand’ellu nascia u mondu è in la sfiacculata di u frattempu
M’anu chjamatu à quandu Diu à quandu cane
À quandu Omu
Ma lu me pettu hè tabernaculu fidu ci tengu un sognu vechju
U sognu vechju di i mei
L’altri Ghjudei
Tante altre volte sò africanu
Sò l’Africanu u più neru di l’Afriche nere
Sò l’Africanu chì canta à voce grossa in li campi di u Misissipi
Sò quellu pastore sfilanciatu arritu da poi sempre à l’appiccià di i mondi
Sò quellu di e sicchie è quellu di e timpeste
Sò quellu di e fureste
Sò eiu l’esilatu anticu u foscu di centu paesi
M’hà suminatu u ventu gattivu
Africa mamma di l’omi a funa di i seculi avvigne è mi s’avvutula
È lega à turcinella
È mi ne stò mutu cum’è u tempu in le strette d’Aubervilliers
Ingutuppatu d’un mandillone cù a me spazzura in manu
Sò l’Africanu
Sò l’Arabu di induv’è Renault chì un ghjornu si ne volta
Ed eccumi à issu scornu di sole vechju
Maraviglia è spentafurtuna
Sò l’Arabu chi si ne posa à tagliu di e cunfine vane
Ed eccu in mè atturchjate è nudicute
E pacenzie mille di l’alivu arradicatu
Strappatempu à longu andà di li me feste riccamate
In le cose cuntinivate
A morte taglia à farru dolce
Duv’è noi Arabi
Ma nisuna morte gentile
Pò scute inseme li mio capi
L’alta cundanna hè d’esse vivu
In tutti l’Omi
Forse lu Tempu
Vis cosmica
Parfois je suis juif
Juif de l’Exode et Juif du Retour
On m’a fait savant aux Amériques
Je suis commerçant juif à Paris dans le vingtième
Mes ongles sont restés dans les murs blanchis à la chaux
Et le sang de mes mains
Je suis le Juif vivant qui témoigne sur la terre des hommes
Ma race a vu naître le monde et dans la flambée de
L’espace de l’entre temps
On m’a dit tantôt Dieu tantôt chien
Parfois Homme
Et ma poitrine est un tabernacle où je garde un vieux rêve
Le rêve de ceux
Qui comme moi sont juifs
Je suis aussi bien souvent Africain
Je suis le plus noirs des Africains de l’Afrique noire
Je suis l’Africain qui chante d’une grosse voix dans les champs du Mississipi
Je suis ce pasteur dégingandé debout depuis toujours où les mondes se touchent
Je suis l’homme des sécheresses et l’homme des tempêtes
Je suis l’homme des forêts
C’est encore moi l’antique exilé l’obscur de cents pays
Un vent mauvais m’a dispersé graine
Afrique mère des hommes la corde des siècles m’entoure s’enroule sur moi
Et me serre
Et je demeure muet comme le temps dans les rues d’Aubervilliers
Emmitouflé d’un grand manteau mon balai à la main
Je suis l’Africain
Je suis l’Arabe de chez Renault qui rentre un jour chez lui
J’ai retrouvé ce coin de soleil ancien
Merveille bonheur éteint
Je suis l’arabe assis au bord de vaines étendues
Et voici en moi torses et noueuses
Les mille patiences de l’olivier enraciné
Qui à la longue brise le temps de mes fêtes brodées
Dans la continuité des choses
La mort coupe à fer doux
Chez nous les arabes
Mais nulle mort secourable
Ne peut faire tomber toutes mes têtes
La haute damnation est d’être vivant
En chaque homme
Le Temps peut-être…
Rien à ajouter si ce n’est : Bravo Monsieur Franchi !