Environnement

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De Bavella à Cagna, de Propriano à Porto Vecchio, un territoire, mille fois parcouru, cristallise l'épicentre de mon appartenance à cette terre insulaire. J'ai toujous hâte d'y revenir, j'ai toujours peine à en partir. Il me semble que, les yeux fermés, je pourrais y retrouver mon chemin. Il me semble aussi qu'une seule parole prononcée à des millions de kilomètres pourrait, sans risque d'erreur, me permettre l'identification du locuteur.

Zonza, Sainte Lucie de Talano, Olmeto, Fozzano,Campo Moro, Tizzano, Orasi, Roccapina...des liens invisibles semblent me rattacher à vous, comme si le poids des générations passées n'en finissait pas de faire entendre sa voix...
Comme si l' écho venu de là bas ne réussissait pas à s'estomper, malgré le temps, en dépit des chaudes journées d'août qui durcissent les sols et assèchent les gosiers, en défi aux froides heures de neige et de gel qui cisaillent la pierre et mouillent les paupières.

La braise des racines n'a nul besoin d'une théorie pour exister, elle répugne même à utiliser un canal pour se manifester, sa force première est de s'imposer, sans violence mais avec l'évidence insoumise des monts et des rocs et le regard droit des paladins de Filitosa.

On a dit des insulaires, qu'ils étaient, avant tout d'un village, et que ce sentiment d'appartenance à une micro communauté était l'obstacle le plus naturel à l'émergence d'une véritable conscience nationale. Je ne sais si l'analyse est exacte... Il me semble que la micro communauté n'est pas véritablement le village mais un espace naturel composé d'un ensemble de bourgs et de hameaux, de terres escarpées et de plaines littorales. Un lieu de rencontres et d'échanges à l'intérieur duquel il n'y a ni unité, ni uniformité, ni cohérence imposés du dehors.


Espace linguistique




Mon espace linguistique est structuré par les cacuminales qui sont l'un des marqueurs du sud insulaire. Pour moi, le royaume de l'enfance ne peut se dire que "zitiddina", le cheval n'aurait pas de crinière si je n'entendais pas "cavaddu" et la soeur que je n'ai pas ne pourrait se nommer autrement que "surredda".

Lorsque ces mots sont prononcés à la douce manière de l'En deça des monts, je les reconnais, bien sûr, mais il me semble qu'une main policée est venue les embellir, ils me deviennent étranger, j'ai presque envie de les vouvoyer.


Les deux variantes sud insulaires qui se côtoient, se mixent et se toisent dans la région de Sartène, le font pareillement dans ma tête. Il m'arrive de dire "iddu" et d'écrire "eddu", d'entendre "siccu" et de répondre "seccu", il m'est même arrivé, enfant, de penser de le mot "fretu" était moins glacial que "fritu" et que la croix était certainement plus lourde à porter lorsqu'elle était désignée par "cruci" plutôt que par "croci". De la même manière je pensais que "pilu" était réservé aux animaux alors que "pelu" désignait le système pileux de l'homo sapiens.

Cette ambiguïté, ce léger flou sémantique, ne dérange en fait personne, il fait partie de ce qu'en termes savants on nomme "la polynomie" et je puis assurer qu'il n'a jamais été un obstacle à la communication , ni soulevé, au sein de la communauté, de controverses induisant une hiérarchie des valeurs. Les sociétés traditionnelles sont, au fond, plus ouvertes et plus tolérantes qu'on pourrait le penser. Elles peuvent s'accomoder de différences car la proximité de l'élément naturel leur a enseigné que les choses et les êtres ne peuvent être identiques et que les mêmes faits ne se produisent jamais deux fois. C'est notre monde qui tente de nous persuader qu'il n'est de salut que dans la norme imposée, qu'elle vienne des marchands de bibelots ou des faiseurs de théories.

Espace poétique


Je me souviens fort bien de ce jeune professeur postulant au CAPES qui, en 1971, était venu nous commenter quelques textes d'Apollinaire. J'étais, nous étions, des chenapans indisciplinés et systématiquement rebelles aux programmes officiels de l'école très bourgeoise que nous nous proposions de mettre en pièce à la prochaine flambée révolutionnaire.

Ce fut ma première véritable rencontre avec la poésie. Elle s'imposa d'emblée comme une pratique de grande liberté n'excluant pas l'incertitude de l'interprétation. "Soleil cou coupé": j'ai appris grâce à toi l'ivresse de l'audace, "Vendémaires": vous m'avez montré que le voyage le plus déconcertant est celui que l'on fait près de chez soi, Marie, Lou, Annie: j'aurais voulu vous aimer et en souffrir à sa manière pour vous composer des lais, des romances, des aubades avec ces mots venus d'encyclopédies désuètes ou de catalogues de brocanteurs.

L'école républicaine m'avait donné les clefs d'une insoumission sans borne, elle m'avait ouvert des espaces infinis où la ponctuation n'était plus nécessaire: cet appel d'air m'avait fait découvrir les portes de la création, je lui en suis plus qu'infiniment reconnaissant.
Et toi, jeune professeur, plus que des explications tu m'as confié des graines, à charge pour moi de les semer et de les faire pousser. Où que tu sois, reçois mon infinie gratitude, tu as exercé le plus beau geste car tu m'as donné ce que toi même ne possédais peut être pas.

Cette manière de ne pas prendre les mots trop au sérieux m'a fait découvrir Supervielle dont je loue la très grande bonhommie: cette faculté que nous devrions tous cultiver de nous étonner de tout ce qui nous entoure, de tenter de voir le monde avec les yeux du chat ou du lapin, d'entendre les mots comme la pierre peut les entendre, de nous endormir rivage et de nous réveiller oiseau, de boire comme un cerf pour réver comme une ronce.

Et puis ce fut Char, le grand René, celui qui parle peu, qui fait la moue, qui vit en solitaire dans sa terre rocailleuse après avoir défrayé la chronique parisienne. Je te remercie, Yves Battistini de m'avoir, un jour, offert un exemplaire des "Trois présocratiques" et de m'avoir confier qu'il semblait y avoir quelques similitudes entre Héraclite et l'auteur du "Marteau sans maître". Je me suis longtemps baigné dans le fleuve de cette éloquence rare: celle qui consiste, avant tout, à faire silence pour mieux entendre les éléments.

Et puis ce fut Senghor et sa chanson sortie de la terre africaine, toute empreinte de l'opulente nudité des femmes noires, des rythmes telluriques et de l'harmonie entre les symboles premiers.
Avec lui, l'idée d'un univers unidimentionnel, d'un rail unique allant dans une même direction a soudain pris un sérieux coup de vieux. Merci, Monsieur le Président, d'avoir osé penser la multitude des critères d'excellence, d'avoir mis côte à côte Mozart et les tam tam du Sénégal. Merci car, grâce à vous, j'ai mieux compris la beauté de nos chants, et l'époustoufflante candeur de nos berceuses. J'ai aussi compris ce qui pouvait se cacher derrière une absence.

Et puis, Pablo Neruda, ses chants d'amour, sa légende des siècles sous le cri de l'iguane, et puis Vicente Alexandre avec sa transparence d'expression érigée en principe, et puisTristan Cabral et sa foi de spartakiste n'excluant pas la douceur des champs de blé, et puis Saint John Perse et sa hautaine insolence de torrent maîtrisé, et puis Jean Malrieu pour les mots secrets qu'il apprend à prononcer et puis Paul Eluard (car que serait l'homme sans sa moitié de femme ?), et puis Roger Caillois et ses recherches scrupuleuses, pertinentes et infiniment patientes et puis Jean Joseph Franchi, ne serait-ce que pour avoir osé être le juif de l' Exode, l'Africain du Mississipi, l'Arabe de chez Renault sans jamais cesser d'être insulaire.

Et puis tous les autres, connus ou moins connus, rencontres d'un soir ou intermittents de la lyre qui accompagnent, épaulent, déroutent et sont encore là lorsqu'il n'y a plus personne, qui meublent de leur seule présence une vie qui, sans eux ,ne serait pas la vie, qui font que derrière le vide et l'absence, il y a encore et toujours ce quelque chose d'insondable, d'infiniment fragile et de démesurément grand qui ne porte aucun nom et qu'il ne sert à rien de tenter de nommer.